DIANE AU BAIN

[Illustration]

_Diane au bain_

La _Diane au bain_ est une délicieuse peinture; on la considère comme

étant peut-être le chef-d’œuvre de Boucher.

«La déesse, qu’une de ses nymphes, agenouillée près d’elle, vient de

déchausser, se prépare à entrer dans l’eau. Elle est nue, de cette

nudité argentée des déesses virginales; une de ses jambes relevée sur

le genou, de l’autre jambe elle tâte l’eau; elle tient à la main le

fil de perles qu’elle vient de détacher de son col. Penchée en avant,

elle incline un peu sa charmante tête vue de profil, aux cheveux

retroussés, entremêlés de perles et où brille un petit croissant. Le

col, les épaules, le torse, baignés d’ombres légères et transparentes,

ont une souplesse, une fraîcheur et une grâce extrêmes. La nymphe

aussi est charmante, et ces jeunes corps, facilement pliés en des

poses coquettes, se détachent d’un fond de paysage fait de roseaux, de

broussailles, d’arbres aux racines tordues s’accrochant à la déchirure

d’un ravin, d’un courant d’eau où boivent les chiens, et d’un tertre

au bord de la source, sur lequel se chiffonnent et se cassent, à plis

miroitants, des étoffes nonchalamment jetées. Un carquois, des flèches

et, dans un coin, un arc près d’un trophée de gibier, composé de

perdrix et de lièvres, meublent pittoresquement les angles de la toile;

tout cela enlevé avec une sûreté et une prestesse de touche admirables.

Boucher a ce mérite que ses moindres compositions font tableau et

_décorent_ le mur auquel on les suspend.»

Théophile Gautier, dont on vient de lire la description enthousiaste de

la _Diane au bain_, fut le premier à remettre en honneur la peinture

de Boucher, tombée dans un injuste discrédit depuis la Révolution. Ce

romantique de goût parfait s’était épris d’une passion véritable pour

les élégantes joliesses du XVIIIe siècle. Après lui, Jules Janin mena

la croisade de réhabilitation, suivi par Banville, Burger-Thoré et

surtout les Goncourt dont les admirables études firent revivre et aimer

la délicieuse époque des pastorales et des bergeries. Aujourd’hui, le

charme de ces peintres adorablement précieux et si finement spirituels

a reconquis tout son empire et leurs tableaux, naguère si décriés,

connaissent la gloire des enchères fabuleuses, dans les ventes de

collections. On ne les discute plus, on les admire.

Parlant de la _Diane au bain_, M. Gustave Kahn, qui a consacré à

Boucher une savante et littéraire étude, s’exprime ainsi:

«La Diane n’a rien de l’impérieuse chasseresse; elle est d’une sérénité

enfantine, d’une innocence, d’une pureté de fleur à peine éclose;

l’innocence est au sourire de la bouche puérilement mi-ouverte; de

jolis tons d’ambre et de rose embellissent le corps si frêle et si

harmonieux de la jeune déesse, et autour d’elle les fonds de la

pastorale de Boucher déploient l’écran de leur minutie et leur rêve de

jardin des Hespérides.»

Détournons un instant les yeux des deux charmantes images et

considérons le décor qui les entoure. On a souvent accusé les peintres

de cette époque de n’avoir rien compris à la nature et de s’être forgé

des paysages de convention, peignés, lavés, entièrement issus de leur

fantaisie. Boucher ne mérite pas un tel reproche. Certes, il idéalise

son paysage, il a bien soin d’en écarter tout ce qui risquerait de

choquer le regard ou de rompre l’harmonie. N’y cherchez pas des

sentiers raboteux, des ornières boueuses, tout cela cadre trop mal avec

les gracieuses personnes qu’il y veut faire passer. Pas de souillures

sur le sol où la divine baigneuse pose ses jolis pieds, mais levez

les yeux et dites-moi si ces arbres au beau feuillage vert ne sont

pas de vrais arbres, si l’air et la lumière n’y circulent pas, si ce

n’est pas la nature réelle, celle que nous voyons à chaque pas dans

nos promenades à travers champs? Au surplus, est-il donc si paradoxal

qu’une terre plus belle que nature soit disposée sous les pieds de

déesses habituées à cheminer sur les nuées brillantes de l’Olympe?

Et quel art dans la composition! Comme tout est admirablement disposé

pour la joie des yeux, comme tout chante, vibre, sourit! «Pour ses

pastorales et ses mythologies, son faire est éblouissant. Il a un

souci suprême, primordial: l’arrangement. Il le veut plein, ordonné,

compliqué, amusant; il veut donner de l’imprévu, de la surprise, du

détail ingénieux, du détail spirituel. C’est pourquoi, comme disent

les Goncourt, «il entrelace les saxifrages, il noue la vigne folle en

rideaux, il encadre les paysages et les nymphes dans des tentures de

sapins aux grands bras qui penchent et balancent leurs longs effilés

verts sur le corps des baigneuses.» (_G. Kahn._)

La _Diane au bain_ fut exposée au Salon de 1742. Elle fut payée 3.595

francs à la vente de M. de Narbonne en 1850, puis acquise par l’État,

en 1852, pour 3.200 francs à la vente de M. de Cuyck: et depuis lors ce

tableau figure au Louvre.

* * * * *

Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 48 / 91 题