SUZANNE ET LES VIEILLARDS

[Illustration]

_Suzanne et les Vieillards_

Peu de sujets, dans le genre anecdotique, ont été aussi souvent traités

par les peintres de tous les temps et de tous les pays. Il n’est pas

jusqu’à nos artistes contemporains qui n’aient essayé de traduire le

charme de cette jeune nymphe surprise dans ses pudeurs intimes par la

lubrique curiosité de deux vieillards dissimulés dans le feuillage. On

pourrait faire une étude complète des différentes écoles, avec leurs

analogies ou leurs oppositions, leurs qualités propres, par la seule

comparaison des nombreuses _Suzanne au bain_ dont fourmille la peinture.

Parmi ces innombrables compositions, celle de Paul Véronèse se

recommande par cette ampleur d’exécution, cette extraordinaire

fantaisie, ce coloris miraculeux qui font du grand maître vénitien l’un

des rois de la peinture universelle. Pour apprécier à sa mesure le

merveilleux génie de Véronèse, génie fait d’invention, d’originalité,

de spontanéité, il aurait fallu mettre sous les yeux du lecteur

l’incomparable toile des _Noces de Cana_, mais ses vastes proportions

nous interdisaient de la reproduire autrement qu’en un format réduit où

tout le charme du détail aurait été perdu. Quelle que soit d’ailleurs

l’œuvre traitée par Véronèse, il se montre toujours supérieur. Dans

les toiles de chevalet comme dans les immenses compositions exécutées

pour les couvents et les églises de Venise, les mêmes qualités se

retrouvent, à un égal degré de perfection.

Dans sa _Suzanne et les Vieillards_, la plupart des éléments chers à

l’artiste lui faisaient défaut. Il n’y a là ni brocarts somptueux ni

accessoires d’or ou d’argent, aiguières, amphores à faire miroiter,

mais simplement une femme demi-nue dans un paysage agreste. Néanmoins,

la fantaisie de Véronèse s’empare immédiatement du sujet pour faire

une œuvre personnelle qui ne ressemblera à rien de ce qui a été fait

avant lui. Sa jolie baigneuse ne plonge pas son corps dans l’eau

d’un ruisseau banal et vraisemblable. Véronèse s’inquiète peu de

vraisemblance, il la traite avec quelque mépris: «Je peins mes œuvres,

disait-il, sans prendre ces choses en considération et je me donne la

licence que se permettent les poètes et les fous.» Et il fait comme

il dit. La vasque où Suzanne se baigne n’a rien de champêtre: une

balustrade demi-circulaire l’abrite, mais cette balustrade est en

marbre et l’on croirait que la belle jeune femme a fait la gageure

d’étaler ses charmes dans une fontaine de la place Saint-Marc.

On a dit de Véronèse qu’il fut le plus absurde et le plus adorable

des peintres. Sous sa forme paradoxale, ce jugement est d’une

vérité parfaite. Absurde, Véronèse le fut vraiment par son mépris

de la logique et de la raison, par son indifférence complète de la

vérité historique ou des règles d’école, par sa manière anachronique

d’habiller l’antiquité d’oripeaux de son époque. Et c’est précisément

cette fantaisie débordante, cette naïve confiance en soi, cette

compréhension sans analogue de la mythologie et de la religion qui

firent de lui l’adorable artiste dont l’admiration des siècles a

consacré la gloire.

Par un rare privilège de son génie, les invraisemblances les plus

osées disparaissent sous la magique parure dont il les recouvre, et

c’est à peine si l’on perçoit les criantes erreurs d’histoire ou la

superficialité de ses conceptions picturales dans le ravissement

continu que provoquent la vie intense de ses personnages, la splendeur

de son coloris, le chatoiement de ses draperies, la clarté de ses

ciels et l’impression de jeunesse et de joie qui rayonne de son œuvre.

Véronèse ne fut ni un penseur, ni un historien, ni un moraliste; il

fut tout simplement un peintre, mais un grand peintre. Son œuvre fut

toujours l’exaltation de la joie de vivre, l’apologie des agréments

extérieurs qui rendent l’existence aimable et facile: les belles

demeures, les fleurs, les copieux repas, les étoffes précieuses, les

femmes luxueusement parées.

Regardez sa baigneuse. Elle est dévêtue, mais les vêtements jetés en

désordre sur le bord du bassin ont des reflets de soie qui trahissent

chez leur propriétaire des goûts de luxe et de coquetterie. Si nous

pouvions assister à l’habillage complet de la jeune femme, nous

verrions sûrement surgir quelque élégante patricienne de Venise, à

jupe ramagée, et couverte de bijoux. Son corps demi-nu a d’ailleurs de

la race, la ligne est noble; Véronèse ne consentirait pas à peindre

une ribaude. Et les deux vieillards, qui grimacent de convoitise dans

leur cachette, sont probablement de riches marchands, peut-être même

d’augustes sénateurs de la Sérénissime.

Ce qu’il faut principalement admirer dans cette toile, c’est la

facilité d’exécution, le naturel des personnages et surtout Suzanne, ni

trop pudique ni trop osée, mais simplement dans l’attitude effarouchée

d’une baigneuse nue qui s’aperçoit qu’on la regarde.

Il est presque inutile de signaler la beauté du coloris, chatoyant sur

la chair nue comme une caresse, profond et lumineux dans le paysage.

_Suzanne et les Vieillards_ appartenait à la collection de Louis XIV,

dont il était un des plus beaux tableaux.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 46 / 91 题