LE TEPIDARIUM

[Illustration]

_Le Tepidarium_

Les femmes, à la sortie du bain, viennent en hâte sécher leur corps

à la chaleur du brasier allumé dans le tepidarium. Certaines sont

à demi-nues, les autres s’enveloppent dans des tuniques à larges

plis. Assises côte à côte sur deux rangs de sièges parallèles, ou

groupées debout le long des murs, elles forment un essaim charmant et

pittoresque dans la nonchalance alanguie de leurs attitudes. Au premier

plan, une femme aux formes sculpturales étire, les bras levés, un

torse magnifique dont la triomphante nudité fait une tache de lumière

sur le fond sombre de la salle. «Il suffit, écrit M. Henry Marcel, de

s’arrêter quelques instants devant ces figures aux poses de bien-être,

de volupté, de coquetterie si heureusement diversifiées, pour sentir

le charme des corps alanguis dans l’agréable lassitude de l’étuve, et

lire aux masques mobiles, aux narines dilatées, les ardeurs nouvelles

puisées dans l’onde vivifiante.»

_Le Tepidarium_ est l’œuvre la plus connue, sinon la plus parfaite,

de Chassériau. Quand elle parut au Salon de 1855, la critique, assez

malveillante d’ordinaire pour l’artiste, fut à peu près unanime à

la louer. Edmond About écrit: «J’avoue en toute humilité que mon

imagination n’a rien produit d’aussi pittoresque que le tableau de M.

Chassériau.» D’après Clément de Ris, «jamais M. Chassériau n’avait

rien fait jusqu’à présent d’aussi remarquable que ce tableau». Quant à

Henri Delaborde, peu suspect d’indulgence envers le peintre, il écrit

ces lignes qui sont, malgré les réticences, le plus beau des éloges:

«Le sentiment grandiose du geste et de la tournure est la qualité qui

domine dans _Le Tepidarium_ comme dans les œuvres précédentes de M.

Chassériau; mais ici cette qualité devient plus évidente parce qu’elle

est plus sobrement exploitée. La majesté des têtes est moins souvent

déparée par les négligences affectées de la touche; le modèle n’est

plus indiqué avec cette hardiesse brutale du pinceau qui parodiait

la sûreté magistrale, et, condition difficile à remplir en un pareil

sujet, les formes et les attitudes de toutes ces femmes à demi nues

n’ont qu’une grâce sérieuse et un charme de bon aloi. _Le Tepidarium_

n’est pas un des plus complets du Salon, mais il mérite d’être remarqué

un des premiers, parce qu’il en est peu qui dénotent autant de sève, de

vraie force et de franchise dans le sentiment.»

Tandis que les Ingristes cités plus haut dispensent comme à regret

les éloges au peintre, les tenants de Delacroix et du romantisme lui

prodiguent une admiration sans réserve. Théophile Gautier lui consacre

des pages enthousiastes.

Pour expliquer ces divergences d’opinion, il est nécessaire de dire

que Chassériau commença par être élève d’Ingres, à l’âge de dix ans,

mais qu’il subit plus tard l’influence de Delacroix. Il professa toute

sa vie un culte égal pour les deux maîtres. M. Henry Marcel note

excellemment cette double inclination: «Le lyrisme enflammé, la passion

orageuse, l’éclat splendide de l’œuvre de Delacroix s’étant manifestés

à lui, Chassériau en demeure hanté sa vie durant. Sa visée fut dès

lors d’allier dans son art, sans imitation aucune, ces deux forces

antagoniques qu’il avait vues aux prises, la pureté presque archaïque

de la ligne, le rythme sobre et mesuré de la forme, avec l’ampleur et

la simplification des masses, la liberté souveraine de la mimique,

les modulations infinies du ton. Il ne s’interdisait pas, au surplus,

d’user alternativement, sans les concilier, des deux manières.

Quelle que fût, au reste, l’attraction successive que les deux grands

chefs rivaux de l’École française exercèrent sur Chassériau, sa

personnalité en sortit intacte et fortifiée. Sa vision est bien à lui,

comme son idéal. On sent dans tous ses ouvrages l’expansion d’une

âme voluptueuse, et comme la hantise nostalgique—Chassériau était

créole—de contrées où le ciel est plus brillant, la végétation plus

active, où la vie oscille entre une sorte de rêverie indolente et la

libre expansion des sens.»

Grâce à cette sorte de flottement entre deux écoles opposées,

Chassériau fut sans cesse couvé par l’une et par l’autre, loué quand il

adoptait leur technique, maltraité quand il s’en écartait, et réclamé

par toutes les deux quand il procédait de chacune d’elles.

Nulle part peut-être, autant que dans _le Tepidarium_, ne s’accuse

l’emploi simultané des deux manières. «La couleur, écrit M. Henry

Marcel, y affecte cette richesse voilée, cette rutilance assourdie qui

distinguent Delacroix; mais le galbe pur et cherché des corps féminins,

qu’ils s’enveloppent frileusement dans les plis serrés des étoffes

ou qu’ils étirent leur nudité indolente dans la chaude moiteur de la

chambre de bains, appartiennent en propre à l’artiste.» Mais l’artiste

se souvient évidemment des leçons d’Ingres, le grand puriste.

Bien que Chassériau soit mort à trente-sept ans, il a laissé une œuvre

considérable et d’une grande valeur. Il fut d’une étonnante précocité:

il n’avait pas encore dix-sept ans lorsqu’il envoya au Salon son

premier tableau: _Le Retour de l’Enfant prodigue_.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 37 / 91 题