[Illustration]
_Le Fumeur_
Ah! la merveilleuse face d’ivrogne, épanouie, joyeuse, enluminée par la
bière et le vin! quelle béatitude dans le regard, et quelle expression
de contentement et d’ivresse dans cette bouche largement ouverte d’où
s’échappent des spirales de fumée blanche! Et quelle vérité dans le
geste de ce pilier d’estaminet qui serre avec amour, dans ses mains
rapprochées, la bouteille et la pipe!
Adrien Brauwer, que l’on appelle aussi Brouwer, s’était spécialisé dans
la peinture des scènes de taverne où des paysans s’enivrent, fument
et se querellent. Il passe pour s’être lui-même adonné à l’ivrognerie
et pour avoir mené une existence peu exemplaire. Bien qu’il n’existe
aucune preuve certaine de cette allégation, on ne saurait lui refuser
toute créance, si l’on songe que Brauwer fut l’élève de Franz Hals qui
n’était pas un modèle de tempérance. Nous aimons mieux croire toutefois
qu’il ne subit, du grand maître de Haarlem, qu’une influence artistique
et qu’il n’adopta aucun de ses vices. Cela aussi peut se soutenir, car
Brauwer fut élu membre de la Guilde d’Anvers et fit partie de certaines
sociétés flamandes où l’on n’avait pas coutume d’admettre les gens de
conduite douteuse. Ce qui est vrai, c’est que Brauwer fut toujours
insouciant, dépensier, incapable de conduire ses affaires, en un mot,
le type accompli de ce que nous appelons aujourd’hui «un panier percé».
Avec une réputation très enviable d’artiste, nous le voyons sans cesse
talonné par les créanciers et lorsque, en 1632, à la requête de l’un
d’eux, on fit l’inventaire de sa maison, cette opération judiciaire
révéla la pauvreté de son installation et la pénurie de sa garde-robe.
Avec tous ses défauts, Adrien Brauwer n’en est pas moins un peintre
de premier ordre qui soutient sans désavantage le parallèle avec son
maître Franz Hals. Flamand comme lui, il était venu à Haarlem pour
travailler dans son atelier et, à son exemple, il adopta la manière
hollandaise, caractérisée par la recherche du caractère et des types,
le libre maniement du pinceau et la chaleur un peu rousse et veloutée
du coloris. A ses débuts, l’élève ressemble au maître, mais avec des
qualités qui lui sont tout à fait personnelles. Tous ses buveurs et
ses soudards sont groupés avec le plus vif esprit et peints d’une main
forte et nerveuse que caractérise cette touche décisive qu’on a appelée
«le coup de fouet» de Franz Hals.
Vers 1630, Brauwer quitte la Hollande et rentre en Flandre. Il se fixe
à Anvers, où l’a précédé sa grande réputation d’artiste. Il ne change
rien à ses habitudes et continue à mener l’existence la plus décousue
et la plus extravagante. Peut-être fréquenta-t-il les cabarets, comme
on l’en accuse, comme client au moins autant que comme artiste; en tout
cas, il n’est ni plus riche ni plus rangé. Il a des dettes partout
et il s’acquitte par des tableaux. Rubens, le peintre somptueux et
magnifique, qui habite un palais, admire le talent merveilleux de
Brauwer; il possède dix-sept de ses toiles. A diverses reprises, il
tente de relever l’imprévoyant artiste, mais sans y réussir.
Brauwer gagne également l’amitié du sérieux et aristocratique Van Dyck,
qui fait son portrait et, phénomène bizarre, Brauwer y a plutôt l’air
d’un gentilhomme pondéré et fin que d’un pilier de taverne.
Ces relations illustres tendraient à démontrer que Brauwer valait mieux
que sa réputation.
Si, en venant en Flandre, Brauwer ne change rien à son genre de vie, du
moins transforme-t-il sa manière; son talent se modifie. Sans cesser
d’être Hollandais, il devient plus Flamand. Sa palette devient plus
lumineuse, il cherche des notes plus vives, et il introduit dans ses
tableaux de beaux paysages colorés et chauds. Son œuvre y gagne en
variété et aussi en agrément. Ce sont toujours les mêmes scènes de
taverne, les mêmes types de buveurs, mais avec plus de clarté, plus
d’entrain, plus de joie réelle.
Mais, dans l’une et l’autre manière, sa puissance et sa prodigieuse
habileté restent les mêmes. Son œuvre est celle d’un observateur
attentif et implique le patient effort d’une volonté toujours en éveil.
Ses _Fumeurs_ sont peints dans une manière savante et veloutée; ils se
distinguent par la recherche du mouvement et de la physionomie, par le
sentiment du caractère et de l’expression.
Les plus beaux Brauwer se trouvent à la Pinacothèque de Munich; on
trouve, dans plusieurs musées, bon nombre d’œuvres cataloguées sous son
nom, mais que l’on ne peut guère lui attribuer, si l’on songe qu’il
mourut très jeune, ayant à peine trente-trois ans.
L’authenticité du _Fumeur_, que nous donnons ici, n’est pas douteuse,
bien que certains l’aient attribué à Craesbeeck, son ami et compagnon
de débauches. L’œuvre porte la marque A. B., signature habituelle de
Brauwer; elle faisait partie avec _le Goût_, du musée de Francfort,
d’une série sur les _Cinq Sens_.
«Les tableaux de Brauwer, écrit M. Paul Mantz, voisins parfois de la
caricature et dépourvus de la vertu que les gens austères appellent le
style, appartiennent à l’art éternel et abondent en qualités de premier
ordre. Par l’implacable sincérité de l’observation, par le sentiment
profond de la mimique, par la vérité moqueuse ou émouvante du geste et
de l’attitude, Adrien Brauwer est un des plus grands peintres de la
comédie humaine.»
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