LA DONATRICE SOMZÉE

[Illustration]

_La Donatrice Somzée_

Sur un fond de draperie rouge, la Donatrice est agenouillée, les mains

jointes. Elle est vêtue d’une robe de velours marron, bordée d’hermine

au col et aux manches. Sur la tête, et retombant en plis raides sur

les épaules, une sorte de bonnette noire qui encadre un visage assez

vulgaire, aux traits irréguliers, affligé d’un gros nez et de deux yeux

sortant de l’orbite. En revanche la parure est riche; la Donatrice est

évidemment une dame de haut lignage. Une broche en or ferme le col du

corsage et une triple chaîne de même métal retombe sur la poitrine;

à sa ceinture est attaché un rosaire à grains de perles. Les mains,

baguées, sont très fines, aristocratiques. Sainte Madeleine, la

présentatrice, se tient debout. Son vêtement est plus somptueux encore.

Sous un voile de fine gaze, son agréable visage est surmonté d’un

bonnet de soie d’or garni d’un rang de grosses perles et retenu sur le

front par un cercle d’or. Un ample manteau vert, retenu aux épaules par

deux cabochons sertis de perles, de grenats et d’émeraudes, la drape

presque entièrement; il s’échancre sur la poitrine et laisse apercevoir

un corsage bleu de roi recouvert presque en entier par un riche

corselet pourpre bordé d’un galon d’or incrusté de pierreries. Dans la

main gauche elle tient une sorte de récipient en grès et de la droite

elle présente la Donatrice agenouillée. Ces mains sont d’un dessin

admirable et feraient honneur aux plus grands peintres. La sainte a

le visage tourné vers la gauche, dans la direction de la Vierge,

qui devait occuper un panneau contigu, car nous sommes évidemment

en présence d’un fragment de diptyque ou de triptyque. Son visage

légèrement ironique semble dire, montrant sa protégée: «Recevez-la dans

votre Paradis: que pourrait-elle avoir fait de mal; elle est si laide!»

Cette disgracieuse donatrice n’est pas moins une haute et noble dame,

si nous en croyons les commentateurs. On s’accorde généralement pour

reconnaître en elle Madeleine d’Anjou, bâtarde du roi René, qui épousa

en 1496, à la Cour de Moulins, le seigneur de Montferrand et fit partie

de la maison de Pierre de Bourbon. Le tableau qui la représente est

connu sous les titres de _Donatrice Somzée_ du nom d’un amateur qui le

posséda longtemps, et de _Madeleine et Donatrice_.

Il est également admis que cette œuvre de premier ordre doit être

attribuée au Maître de Moulins, appelé aussi _le Maître aux anges_ et

_le Peintre des Bourbons_. On est arrivé à cette conclusion par une

longue suite de déductions, de comparaisons, de concordances de dates,

en prenant comme base et comme point de départ le fameux _Triptyque de

Moulins_. Ce triptyque montre Pierre II de Bourbon, Anne de France, sa

femme, et Suzanne leur fille. Une des particularités essentielles de

ces œuvres, c’est qu’elles tiennent toutes deux aux ducs de Bourbon,

dont la Cour était, à cette époque, réunie au château de Moulins. Si

donc la _Donatrice Somzée_ est bien Madeleine d’Anjou, mariée à un

seigneur bourbonnais, il y a tout à parier que le _Triptyque_ et la

_Donatrice_ sont de la même main.

Ces probabilités chronologiques sont d’ailleurs fortifiées par de

telles similitudes de facture qu’il semble impossible de les constater

chez deux peintres différents. La manière, dans l’une et l’autre œuvre,

à la fois large et tatillonne, s’exprime en touches onctueuses et

nettes fondues avec une extrême maîtrise. Si nous entrons dans les

caractéristiques de détail, nous retrouvons dans la _Donatrice_ la

passion du maître pour la main: or, le Maître de Moulins y excelle;

chacun de ses personnages a ses mains particulières, fouillées dans

leurs moindres veines, dans leurs lignes spéciales, ayant leur

physionomie et leur signification. Il triomphe également dans le rendu

des étoffes, la recherche somptuaire, la décoration des aîtres; il

drape les brocarts avec une habileté que personne n’a possédée à un

plus haut point, Memling excepté. Puis ce sont des lisières de robes

légèrement fourrées de blanc, des corsages plaqués en cuirasse et des

coiffures en bonnettes serrées, plissées, ballonnées que nul autre

document ne montre et dont on retrouve les détails à la fois dans le

_Triptyque_ et dans la _Donatrice_.

Admettons donc, sur la foi des plus savants critiques, que la

_Donatrice Somzée_ est de la main du Maître de Moulins. Mais ce Maître

de Moulins lui-même, qui était-il, quel était son vrai nom? L’accord

sur ce point n’est pas encore définitif, mais des savants travaux de M.

Benoit et du regretté Henri Bouchot, il se dégage la presque certitude

que le Maître de Moulins n’était autre que Jehan Perréal, dit Jehan

de Paris qui «par le bénéfice de sa main heureuse a mérité envers les

roys et princes estre estimé ung second Apelle en paincture». Si nous

suivons la vie de ce peintre, né vers 1454, nous le voyons attaché à la

famille des Bourbons aux époques précises où se placent l’exécution du

_Triptyque_ et le mariage à Moulins de Madeleine d’Anjou avec le comte

de Montferrand. Espérons que de nouvelles recherches projetteront sur

ces obscurités une lumière définitive.

La _Donatrice Somzée_ a été achetée par le Louvre à un marchand

anglais, M. Agnew, et cette acquisition est assez récente.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 30 / 91 题