[Illustration]
_Le Condottière_
L’homme qu’on a coutume de désigner sous le nom de _Condottière_ est
représenté en buste coupé par une balustrade. Il est tourné de trois
quarts vers la gauche, les yeux regardant en face. Sur la tête il porte
une toque noire d’où s’échappent des cheveux roux descendant très bas
sur le front, cachant à demi les sourcils et retombant en boucles sur
le cou. Comme vêtement, une tunique noire bordée, au col, de fourrure
de même couleur et laissant apercevoir, par une mince ouverture, la
tache blanche de la chemise. Dans ce cadre uniformément sombre, se
détache en vigueur la figure du Condottière, une figure énergique,
audacieuse, presque brutale. Les yeux ont une étrange fixité, qui
trahit l’habituelle dureté du personnage; le nez tombe droit, d’une
chute nette et hardie, et se termine par des narines pincées, indices
de ruse et de violence. La bouche méchante est serrée et mince; la
lèvre supérieure porte une cicatrice, la lèvre inférieure, épaisse,
charnue, s’abat sur un menton volontaire. Tout, dans cette tête qui
s’appuie sur un cou de taureau, respire l’énergie et l’audace. Nous
sommes bien en présence d’un de ces aventuriers du XVe siècle qui
parcouraient l’Italie en vivant de rapines et mettaient leur dague au
service de tous les guet-apens, si nombreux à cette époque.
Théophile Gautier appelle la tête du _Condottière_ une merveille, un
chef-d’œuvre, un miracle de la peinture. «Cet Antonello de Messine,
écrit-il, qui n’avait pas reculé devant un crime pour s’assurer le
secret de la peinture à l’huile, pour avoir été un scélérat, n’en est
pas moins un grand artiste. Il a imprimé, à cette dure et farouche
physionomie, un tel cachet de vie, de force et de réalité, qu’il vous
semble avoir l’homme devant les yeux, l’homme physique et l’homme
moral. C’est l’absolu du portrait. Le style le plus fier s’y allie
admirablement à la vérité la plus exacte. Le dessin serre les formes
avec une précision étonnante, et une couleur inaltérable, comme celle
de la mosaïque, s’étend sur un modelé d’une finesse et d’une vigueur
sans rivales. Ici, dès son premier pas, l’art avait atteint son but.
Depuis, on a fait autrement mais non pas mieux.»
Antonello de Messine fut le premier peintre italien qui fit usage de
la peinture à l’huile, mais il semble que Théophile Gautier l’a noirci
d’un forfait qu’il n’a pas commis. On a beau consulter les biographes,
on ne trouve dans sa vie nulle trace de crime; tout au plus pourrait-on
l’accuser de ruse dans les moyens qu’il employa pour surprendre le
secret de Jean Van Eyck. Au surplus, voici l’histoire, telle que la
raconte Vasari:
«Antonello, déjà célèbre en Italie, exerçait son art à Messine, sa
ville natale, lorsque le bruit parvint jusqu’à lui d’un tableau
merveilleux, peint d’après un procédé nouveau, qui se trouvait à Naples
dans le palais du roi Alphonse. L’artiste s’embarqua aussitôt pour
la péninsule, demanda et obtint licence de contempler la toile, qui
était l’œuvre de Jean Van Eyck. A cette époque, on ne l’ignore pas,
la peinture à la détrempe, délicate et longue à sécher, était seule
connue. Le tableau qu’il avait sous les yeux, peint avec des couleurs
dont il ne pouvait deviner la composition, produisit sur Antonello une
impression si vive qu’il résolut incontinent de se rendre à Bruges
pour essayer d’obtenir de Van Eyck communication de son secret. La
tâche était malaisée; en bon Sicilien retors, Antonello se présenta au
grand peintre flamand chargé de présents. Il lui fit don de dessins
de maîtres italiens, le flatta, se déclara son admirateur, força son
amitié, en un mot fit si bien qu’il entra complètement dans l’intimité
du célèbre auteur de _l’Adoration de l’Agneau_. Et celui-ci, dans
une minute d’abandon, lui confia le secret tant convoité. Antonello
n’en abusa pas. Tant que Van Eyck vécut, il resta près de lui, puis
il rentra en Italie porteur de la recette merveilleuse. Elle lui
valut une grande célébrité et aussi bon nombre d’envieux. A son tour,
il fut sollicité, circonvenu, mais à toutes les demandes il opposa
d’énergiques refus. Toutefois, comme il ne voulait pas que le secret de
la peinture à l’huile disparût avec lui, il le communiqua à Domenico
de Venise qui, de son côté, en fit part à Andréa de Castagno. Ce
dernier, dès qu’il eut connaissance du secret, fut hanté par la pensée
diabolique d’en rester seul possesseur et il assassina Domenico.»
C’est évidemment ce crime que Théophile Gautier, faute d’avoir puisé
aux sources, impute à Antonello de Messine.
Celui-ci jouit au contraire, sa vie durant, de l’estime et de la
considération générales. Il s’était fixé à Venise où il passait pour
le plus grand peintre de son temps. La Seigneurie venait même de lui
commander plusieurs tableaux pour le Palais Ducal lorsqu’il mourut,
emporté par une pleurésie, à l’âge de 49 ans.
En même temps qu’un admirable portraitiste, Antonello de Messine fut un
peintre d’histoire réputé.
_Le Condottière_ a longtemps appartenu à la famille Martinengo de
Venise. Il fut acquis par l’État, à la vente Pourtalès, pour la somme
de 115.000 francs.
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