[Illustration]
_Philippe IV_
Au Louvre, Velazquez n’est représenté que par de rares toiles, mais ces
toiles sont de premier choix. Velazquez ne travailla guère que pour son
royal admirateur, Philippe IV, et son génie, emprisonné dans la faveur
jalouse du monarque, n’eut point la permission de rayonner au dehors.
Mais sa réputation, un peu mystérieuse pour ceux qui n’ont pas franchi
les Pyrénées et visité le musée de Madrid, n’en est pas moins grande.
Là seulement on peut apprendre à connaître complètement Velazquez, un
portraitiste de la force de Titien et de Van Dyck; le peintre qui,
peut-être, a le plus approché de la nature avec des moyens d’une
simplicité extrême.
Velazquez eut bien des fois cette tâche ingrate de peindre son
roi, qui n’était pas beau; mais les peintres espagnols, réalistes
de tempérament, ne craignent pas la laideur, quoiqu’ils sachent
atteindre à la beauté lorsque cela est nécessaire. Aussi Velazquez
reproduisit-il, avec une résignation parfaite, cette tête molle et
empâtée où se traduit l’épuisement d’une race. Notre Musée du Louvre
possède un de ces portraits.
Le roi, vêtu de brun, son fusil d’une main, son bonnet de l’autre,
au milieu d’un fond de vague paysage qui laisse toute son importance
à la figure, semble se reposer un instant des fatigues de la chasse
et reprendre haleine. La stature est élevée, la mine altière, le
maintien ne manque ni de souplesse ni d’élégance; le visage lui-même
n’est pas sans distinction malgré l’abaissement de la lèvre inférieure
et l’exagération du prognathisme. Il y a de l’aristocratie dans ce
grand corps; mais, en dépit de l’art du peintre, la dégénérescence
se trahit dans cette sorte de lassitude générale de l’allure, dans
l’allongement anormal de la tête, dans l’aplatissement des tempes et
des joues. Ce descendant de l’illustre maison d’Autriche porte les
tragiques stigmates de sa race; il traîne avec lui le terrible héritage
de Jeanne-la-Folle qui vécut avec le cadavre de Philippe-le-Beau, son
époux. Folie en haut, folie en bas. Génial ou imbécile, aucun des rois
de cette famille ne put échapper complètement à la démence originelle;
ni Charles-Quint, malgré sa vaste intelligence, qui voulut assister
vivant à ses propres funérailles; ni Philippe II qui passa cinquante
ans de sa vie avec un cercueil ouvert à côté de lui, ni l’infant don
Carlos que son père dut faire enfermer pour cacher au monde le mal
héréditaire dont il mourait. En Philippe IV se condensent pour ainsi
dire la morbide et lourde tristesse de cette dynastie que son fils
Charles II terminera si lamentablement. Et ce tragique atavisme se lit,
comme en un livre ouvert, sur le visage de ce roi fatigué qui promène
devant lui son regard sans pensée. A quelques pas du monarque, se
tient assis sur son derrière une espèce de dogue ou de mâtin à pelage
jaunâtre, compagnon fidèle et courtisan désintéressé. Rien de plus
simple, de plus franc et de plus large. C’est la nature même.
On peut dire de Velazquez qu’il fut véritablement le peintre d’une
époque, le notateur impitoyable de la fin d’une race. Gentilhomme de
bonne maison et peintre du roi, il a été, involontairement peut-être et
par la force des choses, l’historiographe génial de cette cour rigide
et triste qui en était réduite, pour se dérider, à s’entourer de fous
et de bouffons. Et il a dépensé, dans cette besogne ingrate, l’un des
plus beaux génies dont l’histoire de l’art fasse mention. Car Velazquez
est un maître entre les maîtres.
Écoutons Léon Bonnat nous parler du grand artiste: «Velazquez est un
réaliste à outrance, traduisant tout ce qu’il voit sans distinction,
avec une rigueur implacable. Il a le don de la simplicité, et celui de
la synthèse. Personne mieux que lui ne sait résumer en quelques traits
une tête, un paysage, un personnage quelconque, et quand il a rendu la
tournure, le type, le caractère de ce personnage, il l’enveloppe d’air
ambiant. Et les procédés que Velazquez emploie pour obtenir un résultat
si saisissant sont d’une étonnante simplicité. Armé d’une palette sur
laquelle on ne voit qu’un nombre très restreint de couleurs, quelques
pinceaux longs et déliés à la main, il peint du premier coup. Les
ombres simplifiées ne sont que frottées, seules les lumières sont
peintes en pleine pâte; et le tout, dans des tonalités fines, si
largement, si prestement exécuté, et tellement juste de couleur, de
proportions, tellement exact de valeurs, tellement vrai de dessin, que
l’illusion est complète et l’œuvre admirable.
«Ce que Velazquez cherche avant tout, c’est le caractère et la
vérité. Il est réaliste dans la grande et belle acception du mot.
Sans nulles complaisances envers ses modèles, il peint tout, même les
détails secondaires, d’après son roi, d’après les infantes, d’après
les personnages quels qu’ils soient qui posent devant lui, et il
obtient ainsi, son art impeccable étant donné, des portraits d’un
caractère surprenant de grandeur et de réalité, portraits suggestifs et
impressionnants dont les silhouettes mâles et vigoureuses sont gravées
dans nos souvenirs en caractères ineffaçables.»
Le portrait de _Philippe IV_ faisait partie de la collection de
Napoléon III d’où il passa au Louvre.
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