[Illustration]
_Psyché recevant le premier baiser de l’Amour_
Assise sur un pan de roche, le bas du corps enveloppé d’une gaze
transparente, la blonde Psyché reçoit avec étonnement le premier
baiser de l’Amour, gracieusement penché vers elle. Cette sensation
inconnue l’agite; elle porte les mains à son cœur ému; la pensée, le
sentiment s’éveillent dans son être jusque-là endormi, et sur son
front le papillon de l’âme palpite et bat des ailes. Il est difficile
de mieux rendre la beauté virginale de la première jeunesse, que ne
l’a fait Gérard dans cette délicieuse figure; rien n’est pudique comme
l’attitude craintive de ce joli corps qui se pelotonne comme un oiseau
effarouché qui replierait ses ailes. L’Amour aussi est charmant, mais
sans afféterie; il ne rappelle en rien les Amours de Boucher et de
son école. Ses grandes ailes d’épervier lui ôtent l’air poupin d’un
Cupidon de boudoir. Avec ses formes sveltes et sa fière élégance, il
représente exactement l’Amour antique, le bel Éros grec. Bien mieux,
il symbolise, tendrement penché sur la jeune fille qui l’écoute, cette
scène éternellement vraie des aveux murmurés tout bas et des premiers
battements du cœur. Ce joli groupe se détache en clair d’un fond de
ciel bleu et de collines boisées; il est regrettable seulement que
l’excessif poli de la touche donne aux chairs des tons d’ivoire et de
porcelaine.
Gérard excella surtout dans le portrait, mais il peignait aussi
volontiers les scènes mythologiques dont il avait puisé le goût dans
son enfance passée à Rome et, plus tard, dans l’atelier de David qui
le compta parmi ses plus brillants élèves. L’œuvre charmante que nous
donnons ici appartient à ce genre, alors très à la mode. Mais Gérard
s’inspire de l’antique avec moins d’austérité et avec plus de grâce que
David; il ne choisit pas comme lui ses personnages parmi les héros,
il recherche de préférence les sujets gracieux, les scènes aimables,
bien faites pour son pinceau facile et léger. N’était le coloris, on
le prendrait pour un peintre venu trop tard et versé dans le classique
faute de mieux, parce que Watteau, Fragonard et Boucher, ne sont plus.
Il possède une grande suavité de touche, un coloris agréable et fin qui
charment et séduisent.
David aimait beaucoup Gérard; il favorisa ses débuts dans la peinture;
fougueux partisan des idées nouvelles, il essaya même de l’entraîner
avec lui dans la politique militante. Lorsque la Convention régna
souverainement sur la France, David crut être agréable à son élève
en le faisant nommer membre du tribunal révolutionnaire. Mais Gérard
n’avait que peu d’inclination pour cette fonction redoutable; il simula
une maladie pour n’avoir pas à la remplir.
Quand Napoléon prit le pouvoir, Gérard était à l’apogée de sa
réputation et dans tout l’éclat de son talent. Ses portraits l’avaient
rendu célèbre: certains d’entre eux, celui d’Isabey, celui de Mlle
Brongniart et surtout celui de Mme Récamier l’avaient consacré grand
portraitiste. A vrai dire, Gérard ne brillait pas par la vivacité de
l’expression ni par la vigueur du modelé; ses personnages étaient
toujours marqués d’une sorte de morbidesse, mais qui se rachetait
par une élégance raffinée et par un charme incontestable. Gérard ne
sacrifia jamais la ressemblance, mais il possédait un incomparable tour
de main pour embellir ses modèles: aussi fut-il le peintre préféré
des femmes. La cour l’adopta aussi: il eut à peindre Mme Lætitia,
l’impératrice Joséphine et l’Empereur lui-même en costume de gala.
Napoléon, qui ne manquait pas de coquetterie, ne fut pas insensible
à la flatterie de Gérard qui accentua encore, en l’affadissant il
est vrai, la beauté romaine de son visage. Il se montra ravi de son
portrait. Il eut alors la singulière idée de vouloir faire de Gérard
un peintre de batailles et il le chargea de peindre la _Bataille
d’Austerlitz_. Gérard fit de son mieux: sa composition ne manque ni
d’habileté ni d’harmonie, mais on n’y trouve pas cet élan, cette fougue
dont Gros animait les siennes; il n’était pas taillé pour le genre
héroïque.
La chute de l’Empire ne porta aucune atteinte à sa faveur, qui s’accrut
encore avec la Restauration. Il devint le peintre de la famille royale,
comme il avait été celui de la famille impériale. Il reçut le titre de
premier peintre du roi et fut fait baron en 1819.
Malgré la gloire dont il jouit de son vivant, Gérard n’égale pas
les autres grands peintres de son époque; il ne vient qu’assez
loin derrière David, Gros et Prud’hon. Il n’en est pas moins un
artiste délicat et gracieux, les chairs de ses personnages ont des
teintes ivoirines très plaisantes, mais qu’il poussa parfois jusqu’à
l’exagération. Quelques-unes de ses toiles, comme _Psyché_, sont de
tout premier ordre.
_Psyché recevant le premier baiser de l’Amour_ parut au Salon de 1798.
Il fut payé 6.000 francs au peintre en 1801, puis acheté par l’État
pour 28.100 francs en 1822, à la vente du baron Rapp.
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