[Illustration]
_Les Baigneuses_
C’est une délicieuse symphonie de couleurs tendres et de chairs roses,
que ce tableau des _Baigneuses_: le bleu du ciel, le vert clair des
arbres, le vert plus sombre des algues bordant le ruisseau font un
cadre idéal de fraîcheur à cet essaim de jolies femmes qui s’ébattent
dans l’eau avec des cris, des rires et des mouvements d’ondines en
liesse. N’approfondissons pas trop le détail du paysage; ne cherchons
pas si la perspective est bien exactement équilibrée, si les arbres
propices n’ont pas uniquement pour rôle de faire écrin, de sertir pour
ainsi dire, sur le velours de leur feuillage la triomphante nudité
des baigneuses. Que l’eau puisse ou non serpenter entre les bords
étroits du ruisseau, qu’importe encore! La beauté de cette toile est
tout entière dans la joie folle de ces femmes nues, dans le mouvement
endiablé qui les entraîne, dans la grâce harmonieuse de l’ensemble et
surtout dans cette chaude atmosphère de lumière et de vie qui dore la
cime des arbres et l’épiderme des chairs.
Cette peinture appartient au genre allégorique et galant mis à la
mode par Boucher, et que Fragonard hérita de lui en y ajoutant une
fougue personnelle, une intensité de vie que ne possédait pas son
maître. Ses scènes galantes ne sont jamais figées; qu’il s’agisse
des _Hasards heureux de l’Escarpolette_ ou de _la Chemise enlevée_,
c’est toujours le même mouvement, la même impétuosité, la même joie de
vivre. Aussi chatoyante que celle de Boucher, la peinture de Fragonard
a plus de flamme véritable; son coloris est plus ardent, ses teintes
plus chaudes; avec autant de grâce, il y a plus de véritable abandon,
peut-être aussi plus de lasciveté, avec parfois un léger piment de
grivoiserie. Il ne faut pas oublier que Fragonard fut le peintre de
Mme Du Barry et qu’il vivait dans un siècle de corruption élégante et
fleurie. Ses tableaux n’étaient pas destinés aux austères demeures du
Faubourg ou de Versailles: elles allaient tout droit vers ces «folies»
discrètes et coquettes, érigées dans quelque quartier lointain, jolis
temples d’amour où se déroulaient les parties fines, les joyeux soupers
et les entretiens galants. Fragonard était le peintre indiqué de ces
lieux de plaisir; il en était le décorateur naturel et ses compositions
libertines étaient bien à leur place en ces boudoirs parfumés qui
virent chanceler et tomber tant de vertus.
_Les Baigneuses_ appartiennent évidemment à ce monde aimable et court
vêtu. Elles n’ont pas, certes, la mièvre finesse des petites marquises
Louis XV, et certainement Fragonard a prétendu peindre des Naïades ou
des Nymphes, mais c’est toujours la Femme, attirante et capiteuse,
énigme troublante et vivante, déesse radieuse dont le pouvoir n’a pas
diminué depuis l’époque lointaine où Vénus régentait l’Olympe.
Parmi les jeunes femmes s’ébattant dans le ruisseau, il en est
deux, celles de droite, qui paraissent se lutiner. Au premier plan,
une magnifique beauté blonde, couronnée de cheveux dorés, étale de
plantureuses formes d’un galbe parfait. Sur le fond des eaux et de la
verdure, au milieu d’un envolement de voiles, une jeune femme, semblant
descendre de l’azur, est maintenue au-dessus de l’eau et le mouvement
gracieux des bras levés et des jambes tendues est bien celui d’un corps
qui vient doucement se poser sur le sol. A gauche, une naïade qui nage
dans un bouillonnement d’écume se retourne pour regarder la descente de
sa compagne; une autre, comme indifférente à la scène, s’accroche de
ses bras levés aux branchages touffus qui penchent vers le ruisseau.
Une clarté dorée circule au milieu de tous ces jeunes corps et les
baigne dans une sorte d’atmosphère blonde.
Traitée par un peintre ordinaire, une telle œuvre risquerait de tomber
dans la vulgarité. Ce fut précisément le privilège des peintres du
XVIIIe siècle, et de Fragonard en particulier, de donner un cachet
d’élégance suprême aux scènes les plus scabreuses et de savoir faire
sourire sans obliger à rougir. De tous ces peintres, Fragonard fut
certainement le plus doué; il reste, avec Watteau, l’artiste le plus
vivant et le plus complet d’une des plus séduisantes époques de
l’histoire.
Les œuvres de Fragonard, comme toutes celles de ce temps, connurent
un discrédit aujourd’hui remplacé par une vogue extraordinaire. Ces
toiles qui montent dans les ventes à des enchères folles ne pouvaient
trouver preneur, il y a quelque cinquante ans, même aux prix les
plus dérisoires. Nous ne savons pas combien M. La Caze paya _les
Baigneuses_, mais il dut certainement l’avoir à très bon compte, si
l’on songe qu’il acquit _la Chemise enlevée_, autre bijou du même
peintre pour la somme à peine croyable de deux francs.
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