[Illustration]
_L’Angélus_
Nul n’est prophète en son pays, affirme un vieux proverbe. La destinée
de Millet justifia l’amère vérité de ce dicton. A aucune époque de sa
vie, le pauvre peintre ne connut la douceur d’être compris, pas même
sur ce coin de terre normande qui l’avait vu naître, grandir, produire,
sans que personne y devinât de quelle gloire il allait embellir le
sol natal. On raconte qu’un jour, un notable de Cherbourg se prit à
dire: «Voyez comme nous sommes mal servis dans nos bonnes intentions.
Chaque année, nous gratifions un enfant du pays d’une pension pour
l’encourager dans ses dispositions d’art. Nous ne lésinons pas. Eh
bien! jusqu’ici, nous n’avons récolté que des fruits secs.—Et Millet?
lui demanda-t-on.—Millet, qu’est-ce que cela? Bien peu de chose. Il
fait des paysans; ce n’était pas la peine de le pensionner pour peindre
des bonnes gens que nous voyons tous les jours.»
Toute la France, à de rares exceptions près, pensait alors comme le
notable de Cherbourg. Du richissime amateur au plus infime employé,
en passant par le gros bourgeois renté, l’accord était unanime pour
déclarer que le paysan mal vêtu, gauche, souvent malpropre, était
indigne de solliciter l’attention d’un artiste. Ayant osé braver cette
sentence, Millet fut accusé de faire œuvre révolutionnaire, de flatter
les bas instincts du peuple en étalant sa misère et en la lui rendant
haïssable. «C’est de la peinture de démocrates, affirmait Nieuwerkerke,
surintendant des Beaux-Arts, de ces hommes qui ne changent pas de
linge et veulent s’imposer aux gens du monde. Cet art me déplaît et me
dégoûte.»
Le paysan n’était donc, à l’époque de Millet, qu’un être sans beauté,
peut-être sans âme. De son dur labeur sous le soleil ou la pluie, de
sa rude existence toujours vide de joies, nul ne se souciait; c’est à
peine si le laboureur paraissait plus élevé dans l’échelle des êtres
que le bœuf attaché à sa charrue.
Ce fut la gloire de Millet d’avoir réhabilité le paysan. A ce
magnifique effort, il gagna peu de renommée, encore moins d’argent,
mais il s’obstina dans sa voie généreuse. Loin de le rebuter, les
critiques et les clameurs le piquèrent au jeu. Les toiles succédèrent
aux toiles, les semeurs aux botteleurs, les bûcherons aux moissonneurs.
Et le légendaire _Angélus_ confirma la pensée des _Glaneuses_.
L’_Angélus_, c’est encore une éloquente et magnifique scène de la vie
paysanne. Ils sont deux, un homme et une femme, attardés au travail de
la terre, dans l’immensité morne de la plaine dorée par le couchant.
Là-bas, vers l’horizon, se dresse le clocher du village, silhouette
familière qui signale la place du foyer. Et voilà que, dans le soir
qui tombe, les appels argentins de la cloche s’égrènent et courent
au-dessus des labours. C’est l’_Angélus_ du soir, l’heure de la prière.
Et ces êtres falots, parias de la terre, redressent leur torse las,
joignent les mains et courbent le front. Toute la laideur dont on
affuble le paysan disparaît; le geste de ces mains jointes et de ces
fronts courbés ennoblit la scène d’une grandeur sans égale, car il dit
la beauté du travail librement consenti.
«Ce que Millet a cherché à exprimer dans l’_Angélus_, c’est cette
nuance d’émotion particulière, cette espèce d’attendrissement
instinctif qui doit saisir parfois, aux champs, les plus frustes
natures, à l’audition lointaine de ces cloches qui ont annoncé leur
entrée dans la société chrétienne, célébré leur mariage, pleuré la mort
de leurs proches, et sonneront leurs propres funérailles. Ce brusque
rappel des grandes dates de l’existence, consacrées, l’une après
l’autre, par les antiques rites religieux, qui réveille confusément
le sentiment de leurs destinées éternelles, Millet l’a traduit,
chez ces taciturnes héros, par une inclinaison muette et une minute
d’absorption intérieure: mais il renforçait en même temps l’éloquence
de cette sobre mimique par la solennelle beauté du paysage. Les
perspectives illimitées de la plaine s’enveloppent d’une vapeur dorée,
l’absence de tout accident semble les prolonger à l’infini et les
silhouettes des deux paysans, profilées à contre-jour sur l’immensité
faiblement ondulée des fonds, remplissent tout le ciel de leur majesté
inconsciente.» (_Henry Marcel._)
Ce magnifique chef-d’œuvre fut vendu 1,800 francs, en 1859, à
l’architecte Feydeau. Il appartint ensuite à M. Van Praet, passa dans
diverses collections et fut payé 160,000 francs par M. Secrétan à la
vente John Wilson. Lorsque fut dispersée la collection Secrétan, M.
Antoine Proust acquit l’_Angélus_, pour le gouvernement français, au
prix de 553,000 francs; mais l’État ne ratifia pas l’achat. Enfin, il
trouva asile dans la collection de M. Chauchard, qui le paya 800,000
francs et qui, à sa mort, l’a légué au Louvre.
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