[Illustration]
_L’Impératrice Joséphine_
Sur le désir même de l’Impératrice, Prud’hon a placé son auguste modèle
en un paysage agreste, dans les bosquets de la Malmaison. De grands
arbres au feuillage épais forment un joli coin d’ombre qui ne laisse
apercevoir qu’un mince pan de ciel. Sur une sorte de banc naturel formé
de roches, Joséphine de Beauharnais, femme de Napoléon et impératrice
des Français, repose son corps souple et charmant de créole. Son bras
gauche replié s’appuie sur la pierre formant dossier et la main aux
doigts fuselés soutient la tête fine, encadrée de cheveux noirs. Le
bras droit tombe naturellement le long du corps et vient s’appuyer sur
un grand manteau pourpre placé sous elle et dont l’extrémité s’enroule
sur les genoux. Ce manteau n’est pas là seulement pour protéger
l’impératrice contre l’humidité de la pierre; il a certainement aussi
comme fonction de faire valoir par le contraste la mousseline de la
robe et le grain satiné des chairs. La tête est légèrement inclinée
à droite, dans une pose de rêverie; avec son ovale allongé, ses yeux
noirs pleins de douceur, son nez droit un peu relevé vers la pointe,
sa bouche grande et souriante, le visage possède une grâce menue
et puérile. La robe est largement décolletée, simplement retenue
aux épaules qu’elle laisse voir ainsi que la rondeur des seins. Un
cordon placé haut au-dessus de la taille, à la mode du temps, sert de
ceinture. Sous la mousseline souple, les jambes longues se dessinent et
s’appuient, chaussées de brodequins en satin blanc, sur un épais tapis
de mousse.
L’ensemble de cette composition est infiniment gracieux et Prud’hon,
qui excellait dans le portrait, a fait revivre dans cette toile,
avec un art à la fois savant et exquis, la sympathique figure de la
première femme du héros. Telle nous la dépeint l’Histoire, bonne,
avenante, superficielle, coquette, frivole même, telle elle nous
apparaît dans le portrait qu’en a tracé le peintre. Quelles pensées
profondes peuvent agiter cette tête d’oiselle? Rêve-t-elle de grandes
choses ou simplement d’une parure nouvelle? Gageons qu’il s’agit
d’une parure; le sourire qui filtre à travers les paupières et qui
joue sur les lèvres indique bien que les desseins du grand homme dont
elle est la femme n’ont aucune part dans sa songerie. Prud’hon, dans
ce magnifique portrait, a écrit une page d’histoire; sur le front
de son modèle il a su fixer tous les traits puérils et décevants du
caractère de Joséphine, qui fut une femme charmante et bonne, mais qui
ne sut jamais, pour le malheur de Napoléon et de la France, être une
Impératrice.
Ce portrait consacra la réputation de Prud’hon et lui valut la faveur
impériale. Joséphine fut charmée de cette peinture; Napoléon s’en
montra également très satisfait et lorsque, après le divorce, il épousa
Marie-Louise, il chargea Prud’hon de la décoration pour les fêtes de la
réception de la nouvelle Impératrice. Ce fut également lui qui dessina
la toilette destinée à Marie-Louise, la table, le miroir, les coffres
à bijoux, la psyché, les fauteuils, le lavabo, etc. Avec cette grâce
dont il embellissait tout, Prud’hon réussit à assouplir et à rendre
aimable le style froid et revêche de l’Empire. Il réalisa une véritable
merveille d’élégance et de goût. En 1815, après la chute de l’Empereur,
Marie-Louise avait emporté cette toilette à Parme; elle laissa sans
protester commettre le sacrilège, par le comte de Bombelles, de
détruire cette œuvre d’art. Tous ces objets rappelaient Napoléon, et
l’on voulait effacer jusqu’à son souvenir dans le cœur de Marie-Louise,
déjà très disposée à renier le grand homme.
Aussi frivole que Joséphine, Marie-Louise n’avait ni son charme ni
sa bonté. Alors que l’épouse répudiée pleura toujours Napoléon perdu,
l’archiduchesse autrichienne apporta sur le trône de France toutes
les rancunes de sa race, toute l’indifférence d’une âme sans grandeur
et Napoléon vaincu n’avait pas encore gravi les premières marches de
son calvaire qu’elle engageait déjà de basses et honteuses intrigues
sentimentales.
Prud’hon avait peint le portrait de Marie-Louise et celui du roi de
Rome. Il fut même gratifié par l’Empereur du titre de professeur de
dessin de l’Impératrice. Fonction purement platonique d’ailleurs,
Marie-Louise étant totalement rebelle à tout effort d’esprit et n’ayant
aucune sorte de goût pour les choses d’art. Plusieurs fois le peintre,
soucieux de son rôle, s’évertua à fixer l’attention de son élève,
il dut y renoncer. Dès le début de la leçon, l’Impératrice donnait
des signes manifestes de lassitude. Puis, n’y tenant plus: «—J’ai
bien sommeil, monsieur Prud’hon», lui disait-elle. A quoi Prud’hon
répondait: «—Dormez, Madame.» Et, après un salut profond, il laissait
la souveraine à son sommeil.
Le portrait de l’_Impératrice Joséphine_, quand il parut, souleva les
commentaires malveillants des adversaires de Prud’hon. David et son
école, notamment, se montrèrent hostiles. On le chansonna, on l’accusa
d’avoir flatté son modèle et d’avoir peu consulté la nature. Mais les
clameurs jalouses sont depuis longtemps éteintes et l’œuvre survit,
dans sa triomphante et immortelle jeunesse.
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