L’INSPIRATION DU POÈTE

[Illustration]

_L’Inspiration du poète_

Au pied d’un arbre, Apollon, dieu des arts, est assis, un large

manteau drapant son corps superbe d’Olympien. Sa tête est couronnée

de feuillage, et son bras droit, appuyé sur sa lyre, est dirigé vers

les tablettes d’un jeune poète qui, le visage illuminé d’une flamme

idéale, sent pénétrer en lui le souffle divin de l’inspiration. _Deus,

ecce Deus!_ Le visage frémissant du néophyte traduit à la fois la joie,

la ferveur et l’extase. Au-dessus de sa tête vole un Amour, porteur

de couronnes dont il va ceindre le front du poète. Vers lui se tourne

également un autre Amour, armé du carquois symbolique, qui semble lui

promettre d’autres lauriers, aussi doux que ceux de la gloire. Derrière

le dieu, et contemplant la scène, une femme d’une idéale beauté, muse

ou déesse, écoute d’un air ravi les strophes inspirées du jeune et

charmant rapsode.

Dans cette harmonieuse composition se trouvent résumées toutes

les belles et solides qualités de l’art de Poussin: la clarté, la

conscience, la pureté de lignes, la fermeté du dessin. C’est du

classique le plus pur, mais quelle vie dans les figures, quelle

simplicité dans les attitudes, et avec quel art le peintre s’est tenu

éloigné de la froideur académique!

Le Louvre est riche en œuvres de Poussin. Il ne possède pas moins

de quarante toiles de ce maître austère, laborieux et fécond,

qu’on pourrait définir le philosophe de la peinture. «Toutes ses

compositions, écrit Théophile Gautier, sont marquées au sceau du bon

sens, de la rectitude et de la volonté. Si l’œil n’est pas toujours

satisfait de ses tableaux, le raisonnement n’a jamais rien à y

reprendre. Poussin gagne beaucoup à la gravure, comme les peintres plus

soucieux de la pensée, de l’ordonnance et du dessin que de l’agrément

de la couleur, et même en arrivant aux toiles dont on admirait les

estampes, on éprouve parfois une sorte de désappointement, car les

tons, posés d’ordinaire sur une impression rouge qui a repoussé,

ont pris un aspect triste et rembruni. Mais si l’on ne se laisse

pas rebuter par cette première vue, il se dégage bientôt de cette

couleur flétrie et neutre un charme sévère comme de certaines pièces

de Corneille, qui semblent d’abord ennuyeuses, et dont on sent plus

tard la mâle beauté. Poussin a étudié l’antique, Raphaël et Jules

Romain. Mais bien qu’il ait passé la plus grande partie de sa vie à

Rome, et qu’il y soit mort, il n’en est pas moins resté Français, et

chez lui l’idée l’emporte sur la sensation. La nature n’agit pas par

son attrait propre, et il ne voit guère dans les formes que des moyens

d’expression. L’exécution chez lui est toujours subordonnée au sujet

et ne s’égaie pas dans cette joie libre de l’artiste qui peint pour

peindre. Malgré cela ou à cause de cela, personne ne mérite mieux que

Poussin le titre de grand maître. Il l’a été, sinon par le tempérament,

du moins par toutes les nobles vertus qui s’acquièrent, se règlent et

se développent sous la conduite d’une ferme raison. S’il n’a pas le

grand style des Italiens, il a la correction soutenue, la gravité et

la certitude magistrale du dessin.» Toutes ces qualités, fortifiées

par la beauté morale de son caractère, valurent à Poussin l’admiration

de ses contemporains. «L’Apelle de notre siècle est mort», écrivait un

Français de marque qui assistait à ses obsèques.

La postérité a ratifié ce jugement. A aucune époque, la gloire de

Poussin n’a subi d’éclipse; elle a continué à briller à travers les

siècles comme un soleil que les nuages ne pourraient voiler. Les

querelles et les rivalités d’écoles se sont attaquées à bien des

génies pour les discréditer ou les saper; elles ont toujours respecté

Poussin. Mieux que cela, chacun le revendique. Ingres se fait son

panégyriste enthousiaste et dresse le vieux maître devant le romantisme

comme le porte-étendard de la tradition. De son côté, Delacroix,

adversaire du classicisme, réclame Poussin comme un précurseur,

comme un quasi-révolutionnaire. «On a tant répété, écrit-il, qu’il

est le plus classique des peintres, qu’on sera peut-être surpris

d’apprendre qu’il fut l’un des novateurs les plus hardis de l’histoire

de la peinture. Poussin est arrivé au milieu d’écoles maniérées chez

lesquelles le métier était préféré à la partie intellectuelle de l’art.

Il a rompu avec toute cette fausseté.»

Poussin fut un fervent de son art. Il peignit avec conviction, sans

aucune préoccupation de lucre. Et s’il trouvait juste, en principe,

qu’on rémunérât son effort, il demandait peu d’argent pour ses

tableaux: une grande composition de Poussin était vendue environ mille

francs. Souvent même il proportionnait le prix d’un tableau au nombre

de figures qu’il renfermait, chaque figure lui ayant coûté un travail

particulier.

Quelques critiques ont contesté l’authenticité de l’_Inspiration du

poète_, qu’ils attribuent à Vouet. Les œuvres que nous possédons de ce

peintre ne permettent pas de lui assigner celle-ci. Jamais Vouet n’a eu

cette noblesse, cette harmonie, et surtout cette fermeté de dessin.

L’_Inspiration du poète_ est au Louvre d’acquisition récente. Ce

tableau est connu aussi sous le titre de _Apollon et le poète_.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 8 / 91 题