STENDHALIANA

On parle un peu moins de Balzac. On parle un peu plus de Stendhal. Sans

doute on continue de lire Balzac, mais on recommence de lire Stendhal.

C'est une mode si vous voulez, un goût du jour, une élégance, une équité

aussi, peut-être. Un monument doit commémorer à Paris le souvenir du

grand écrivain. La très ancienne maison d'éditions Honoré et Édouard

Champion entreprend la publication définitive des Oeuvres complètes de

Stendhal et les deux premiers tomes consacrés à _la Vie de Henri

Brulard_ viennent de paraître. Enfin, un nouveau prix littéraire, qui

portera le nom de _Prix Stendhal_, est fondé par la _Revue critique des

idées et des livres_ dont le numéro du 10 mars est entièrement consacré

«à celui qui, dit notre confrère, a le mieux représenté au dix-neuvième

siècle la tradition ardemment psychologique de notre littérature». Il

suit que le prix Stendhal sera décerné chaque année «au meilleur roman

psychologique, à la meilleure nouvelle du même caractère, choisis parmi

les manuscrits inédits présentés au concours». Les romans et nouvelles

devront être déposés aux bureaux de la revue avant le 10 mai prochain;

le prix pour le roman est de 2.000 francs et de 500 francs pour la

nouvelle. En outre, l'ouvrage couronné sera publié par la _Revue

critique_.

Voici donc un nouveau prix littéraire. Quand nous serons à cent... Le

geste est d'ailleurs louable. Le patronage est grand. Les satisfactions

morales offertes aux jeunes écrivains sont appréciables. Il ne s'ensuit

pas que le jury de la _Revue critique_ pourra chaque année réussir à

nous révéler un nouveau chef-d'oeuvre. Tous les jurys littéraires qui

ont le même objet ont échoué les uns après les autres dans cette tâche

irréalisable. Il ne naît pas un chef-d'oeuvre tous les ans, et il y a

trop de consécrations obligatoires pour trop peu de génies frais éclos.

Mais il n'importe! Il faut continuer à créer des prix, beaucoup de prix.

Ce sera le meilleur et le plus digne moyen de soutenir, parmi les

difficultés de la carrière, les jeunes écrivains qui manifestent, dès

leur début, des qualités intéressantes et qui auront peut-être un jour

du talent et mieux encore. _Le prix Stendhal!_ Cela sonne beau. On

aimera fort, j'en suis sûr, avoir écrit un livre, un premier livre, qui

aura été jugé digne de mériter les suffrages posthumes d'Henri Beyle.

_Zislin_

_D'Alsace, il nous vient une fois encore un beau livre qui sera «pour nos

oeufs de Pâques ce que _l'Histoire d'Alsace_ de l'oncle Hansi a été pour

nos étrennes». Les dessins de Zislin (2), ainsi présentés dans

l'éloquente et spirituelle préface de M. Paul Déroulède, ont été choisis

par le sympathique directeur des _Marches de l'Est_, M. Georges Ducrocq,

parmi les illustrations--presque toutes sensationnelles en terre

annexée--dont le courageux artiste mulhousien a enrichi son journal

satirique _Dur's Elsass_.

(2) _Sourires d'Alsace_, édition des _Marches de l'Est_.

Hansi, Zislin, deux ardents et souples jouteurs dont nous savons les

audaces et les prisons et qui, par toutes leurs oeuvres cinglantes, nous

répètent: «Vous voyez que l'esprit français ne meurt pas en Alsace. Plus

l'immigration accumule autour de nous, annexés, de colères allemandes,

plus nous demeurons français et traditionnels. Et, puisque le

pangermanisme nous provoque, à chaque instant, au combat, nous

combattons le pangermanisme, joyeusement et à la française...» Car il ne

faut point s'y tromper. Ce n'est point contre tout ce qui est allemand

en Alsace que la lutte est systématiquement engagée. Zislin écrit en

légende sous un de ses dessins: «A l'abri de deux arbres, cultures

française et allemande, l'Alsace-Lorraine était florissante; mais le

nouveau maître, Pangerman, vint et dit: «Que cet arbre étranger

disparaisse!...» Et voilà pourquoi ces deux » artistes, formés par la

pensée française, Hansi et Zislin, ont déclaré la guerre au maître

Pangerman.

Zislin, on le sait, est né à Mulhouse. Il entra à l'âge de dix-sept ans

à l'atelier de dessins industriels de son père. Mais une autre voie,

plus riche en imprévus et en périls, le tentait. De 1902 à 1905 il

publia un petit hebdomadaire satirique, le «Klapperstei», c'est-à-dire

le _Bavard_, de Mulhouse. En 1905, éclate la première bombe. On parlait

fort à cette époque de l'autonomie alsacienne. Zislin lance un placard

où l'on voit, sous cette légende: «l'Alsace, Etat confédéré», l'aigle de

Prusse qui enfonce ses serres dans le corps d'une Alsacienne abattue sur

le sol. Le placard est confisqué et Zislin arrêté, une première fois,

pour quarante-huit heures. En décembre 1905, le hardi railleur est

condamné, pour un autre dessin, à 150 marks d'amende. En 1907, il fonde

«_Dur's Elsass_», dont il est à la fois le directeur et l'unique

collaborateur. Cette publication atteint et pénètre la masse populaire.

Le gouvernement impérial s'en rend bien compte; aussi frappe-t-il sans

pitié le dessinateur qui est condamné à huit mois de prison en 1908, à

deux mois en 1910, à quinze jours en 1911.

Il y a quinze mois--il faut se rappeler cela--une image du

_Simplicissimus_, représentant l'évasion du capitaine Lux, portait cette

légende: «La glorieuse tradition de l'armée française existe toujours.

Tout comme en 1870, les gaillards savent déguerpir.» La provocation,

brutale, voulait être cruelle. Instantanément, Zislin saisit son crayon

de riposte, peuple de pierres tombales un vaste champ de mort avec, sur

des croix, les noms de Sedan et Waterloo, puis il fait surgir de cet

ossuaire la foule des tués allemands avec leurs fusils en pièces et,

au-dessous de l'évocation, il écrit cette phrase courte et formidable, à

la Cyrano: «Les seuls qui pourraient répondre!»

L'album où nous trouvons cette réplique et où il est prouvé que, si «la

Force a primé le droit, elle n'est point parvenue à supprimer l'esprit»,

sera fort goûté chez nous. Ces sourires qui nous viennent d'Alsace

continuent, et nous être très chers. Et nous conservons toute notre

tendresse à cette petite Alsacienne de Zislin qui, persécutée par les

procédés sommaires de séduction de ses trop nombreux prétendants

pangermanistes, a ce cri de l'âme:

--Décidément, je préfère rester veuve!

L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913 · 第 39 / 55 题