_Au Congrès de l'éducation physique et des sports qui s'est tenu à Paris
cette semaine et où la démonstration des diverses méthodes a été suivie
par des milliers de personnes, nous avons vu à côté de la force
triompher la grâce; et les jeunes élèves de M. Jaques-Dalcroze, soit au
grand amphithéâtre de la Sorbonne, soit au théâtre Antoine, nous ont
véritablement révélé l'esthétique du geste et des attitudes, d'après la
méthode de «gymnastique rythmique» que nous explique, comme il suit, M.
Elie Marcuse:_
M. Jaques-Dalcroze est Suisse. Il est né, voici quelque quarante ans, à
Vienne, de parents genevois. Il y a été l'élève de Bruckner. Il a été, à
Paris, celui de Léo Delibes. Il a composé un opéra (_Sancho_), un
opéra-comique (_le Bonhomme Jadis_), de la musique de chambre, des
recueils de chansons populaires, des recueils de chansons enfantines.
Ayant fait quelque chose pour les enfants, M. Dalcroze aurait voulu que
les enfants fissent quelque chose pour lui et les voir danser ses
chansons. C'est alors qu'il fut frappé par l'anarchie des mouvements et
cette «disharmonie» presque constante entre l'expression mimique et la
pensée à rendre. De là, son idée de gymnastique rythmique.
Le corps doit être, de l'avis de M. Dalcroze, un instrument apte à
exprimer les sentiments, à traduire les impressions reçues.
Si le musicien a composé son oeuvre sur tel rythme plutôt que sur tel
autre, c'est que ce rythme était plus particulier au sentiment qu'il
éprouvait. A l'audition, le rythme éveillera donc chez l'élève de M.
Dalcroze un sentiment identique. L'élève s'efforcera d'exprimer ce
sentiment, en gestes et en attitude.
De prime abord, deux sortes de gens en sont incapables: 1° ceux qui ne
sont pas musiciens; 2° ceux qui sont musiciens.
Les premiers, étant sourds à la mesure, à la cadence et au rythme, sont
dans l'impossibilité d'y obéir.
Les seconds sont victimes de l'automatisme. Après avoir, durant quelques
mesures, accordé leurs mouvements avec la musique, c'est-à-dire après
avoir reproduit un rythme musical par une série de gestes, ils sont
tentés, si le rythme nouveau rappelle tel ou tel de ces gestes, à
répéter mécaniquement et à la file tous les gestes qui suivent dans la
première série. Mais la musique, dans l'entre-temps, a changé d'allure
et de direction. Tandis qu'elle poursuit d'un côté, ils s'égarent de
l'autre. Les voilà perdus.
Les élèves qu'a présentés M. Dalcroze au public parisien sont dégagées
de cet automatisme. On les voit battre simultanément une certaine mesure
avec le bras droit, une autre avec le bras gauche, et en marquer une
troisième dans la vitesse du pas. Chacun de leurs membres, chacune des
parties de chacun de leurs membres est exercée à jouer différemment dans
un ensemble harmonisé, comme font, par exemple, les mains sur le
clavier.
M. Dalcroze esquisse au piano, durant une mesure, un rythme quelconque.
Ses élèves le traduisent ensuite dans leurs gestes et leur démarche.
Mais déjà M. Dalcroze leur indique un rythme différent. Elles le
relieront au premier. Et ainsi, toujours en retard d'une mesure, elles
obéissent sans se laisser distraire et sans broncher jamais. Aussi,
voudront-elles «danser» une impression ou un sentiment, une mélodie
entendue ou celle qui chanterait en elles, elles ne seront plus
asservies à cet automatisme dont nous parlions tantôt.
«Il y a, dit Platon, des danses qui ont surtout en vue le corps
lui-même; elles servent à développer sa vigueur, sa souplesse, sa
beauté; elles exercent chaque membre à se plier et à s'étendre, à se
prêter docilement, par des mouvements faciles et harmonieux, à toutes
les figures, à toutes les attitudes qu'on peut exiger.» Tels sont les
exercices de M. Jaques-Dalcroze. Il ne leur a pas, peut-être, assigné
d'autres fins. Mais il n'empêche que l'intelligence y participe, la
volonté et la mémoire, cette mère de tous les arts, au dire des anciens.
M. Jaques-Dalcroze a-t-il rejoint les Grecs sur le chemin de la sagesse?
Il se réjouit de cette rencontre, mais il se défend bien de l'avoir
recherchée. Il les a trouvés à la source où lui-même venait puiser un
peu de fraîcheur et de limpidité.
Il n'a rien imité. Il n'a pas copié les silhouettes de leur céramique.
Ce pédagogue excellent, ce musicien remarquable ne se promène pas, dans
le Paris contemporain, chaussé de sandales et vêtu du péplos. Son
incontestable originalité est plus profonde et plus vraie.
La scène est tendue d'une toile bise, M. Jaques-Dalcroze est en
redingote, et son instrument est un pleyel. Il parle au public avec
bonhomie. Il ne conférencie pas: il cause. Il explique sa méthode. Il
interpelle l'une ou l'autre de ses élèves et la tutoie paternellement.
Ce sont des fillettes de huit à quinze ans, dont aucune ne se destine à
la danse et qui vont toutes encore à l'école.
Tantôt, elles étaient en maillots noirs, jambes et pieds nus. Elles
«solfiaient» les éléments de la gymnastique rythmique. Maintenant, les
voici portant de courtes tuniques mauves: elles vont faire des
_réalisations musico-plastiques_. Vous entendez qu'elles vont danser.
M. Jaques-Dalcroze s'assied au piano. Scherzo de Bach, rondo de
Beethoven: les petites dansent le rondo de Beethoven et le scherzo de
Bach. M. Dalcroze veut que la danse ne soit pas qu'esthétique, mais
pathétique encore. Celle des fillettes nous plaît nous émeut.
Et puis, elles jouent. C'est de leur âge. Trois d'entre elles se
tiennent par la main. Une quatrième les conduit, les rênes hautes. Voilà
un attelage et son conducteur. Toutes quatre conforment leur allure au
rythme de la mélodie; mais, tandis que les chevaux font deux pas et
semblent galoper, le conducteur, lui, n'en fait qu'un et semble vouloir
les retenir. Mais à la manière de la raison qui réfrènent l'instinct et
lui cède de ce qu'il faut.
Nous avons tous joué à ce jeu éternel. Le voici renouvelé, moins
frénétique et plus gracieux.
Et, tandis que les doigts de M. Dalcroze se cabraient sur les touches en
un accord final, j'admirais dans tout cela, dans le jeu, dans les
danses, dans les exercices, un clair et classique esprit d'analyse et de
coordination, une dissociation facile des mouvements, et cette aisance,
et cette absence d'effort ou plutôt cet effort si bien balancé chez de
petites filles, saines, simples, qui souriaient, qui souriaient...
Et je me sentais, dans mon fauteuil, un corps paralytique et une âme un
peu humiliée.