Il y a longtemps, sans doute, qu'on n'avait soumis au jugement du public
un ensemble de visions aussi directes de la guerre. Le Russe
Verestchaguine en a, comme à plaisir--par conviction philosophique, pour
plaider une thèse humanitaire--accumulé les horreurs dans des pages
inoubliables, mais souvent presque révoltantes. Ici, rien de pareil; une
série de comptes rendus exacts, par un artiste très vibrant, très doué,
tout plein d'un sujet qui l'a profondément remué. Cette exposition
n'était point, je le répète, ne pouvait pas être un spectacle aimable.
Elle était singulièrement émouvante, tragique parfois.
Dans la plupart de ces compositions, et même des simples croquis
rehaussés de couleurs ou enlevés seulement à la pointe du crayon, des
«notes de route», le décor s'harmonise de saisissante façon avec la
scène qu'il enveloppe.
Des grands ciels largement brossés ou lavés glisse sur des épisodes
poignants ou lugubres une morne lumière, pâle, hésitante. Très rarement
un jour blond caresse d'un rayon favorable à l'espoir ces hommes qui
s'en vont à la mort ou qu'on emporte vers les tables de chirurgie.
Pourtant, ces deux lamentables blessés qui, d'un pas traînant, «à
travers les plaines infinies et boueuses de la Thrace», s'en reviennent
vers des ambulances lointaines, peut-être pour eux inaccessibles,
cheminent dans un joli crépuscule d'or pâle qui se reflète en étincelles
aux flaques du sol. Et, de même, une blondeur d'aube éclaire, dans
l'aquarelle que nous avons reproduite en couleurs sur double page, cette
saisissante rencontre: un train venant de Tchataldja, lourd de blessés
et de malades, a déposé sur le quai son triste chargement que des
voitures, maintenant, vont reprendre pour le conduire vers
Mustapha-Pacha, d'où se fera l'évacuation sur les ambulances et les
hôpitaux; un autre convoi, dans le même temps, amenait des troupes
fraîches que voilà en route pour le front, sitôt débarquées. Des regards
s'échangent entre ces soldats qui demain... et les autres, ceux qui,
hier, vaillants, pleins de vie, d'audace, se battaient de si bon coeur
pour le drapeau et pour la croix. Mais toute cette scène se déroule dans
le même silence qui pèse partout sur ce pays en guerre, quand n'y gronde
pas la voix sourde du canon.
Un couchant éclatant s'éploie aussi derrière la _Batterie turque réduite
au silence, à Karagatch_, une mystérieuse silhouette de machine tendant
vers cette pourpre sanglante des morceaux de ferraille dépecée, pareils
à d'impuissants moignons.
Mais ce sont les atmosphères tristes qui dominent, des ciels comme
voilés encore par les fumées des incendies, d'autres blafards comme des
suaires, éclairant des scènes indicibles, villages en ruines, pauvres
morts héroïques injuriés par les animaux faméliques, pour n'avoir pas
été enterrés assez profond, ou maltraités encore, après la fin suprême,
par les vivants, traînés comme de la chair vile, demi-nus, derrière
quelque chariot dont la moisson de cadavres est déjà trop abondante.
«J'aurais voulu, écrit Georges Scott à la fin de sa courte préface,
j'aurais voulu, pour compléter ces impressions de guerre par un
contraste équitable, pouvoir aussi donner une idée de l'enthousiasme
patriotique des troupes au départ et au combat, de l'émulation de
sacrifice pendant l'action des batailles; j'ai préféré ne montrer que ce
que j'ai vu, en essayant d'exprimer ces visions avec toute l'exactitude
possible.»
[Illustration: Aux positions avancées de l'artillerie: debout, le major
Droumef, un héros de Loule-Bourgas.]
[Illustration: Les tranchées extrêmes de l'infanterie, sous les
shrapnells turcs.]
PENDANT LES COMBATS DE TCHATALDJA.--(Clichés pris le 20 novembre 1912.)
_Photographies de M. S. Tchaprachikof._
Pourtant le peintre en a rencontré, de ces régiments stoïques partant au
front du même air impassible que celui qu'il vit à Dimotika, croisant le
train des blessés, et il nous donnera, sans doute, quelque jour, après
avoir mûrement pensé, quelques évocations de ce bel enthousiasme qui
animait l'armée, le peuple entier, préparé de longtemps à la lutte
inévitable, et soudain dressé dans un élan furieux, soulevé par la foi
patriotique et religieuse contre l'ennemi séculaire.