L'EXPOSITION DE GEORGES SCOTT

Il y a longtemps, sans doute, qu'on n'avait soumis au jugement du public

un ensemble de visions aussi directes de la guerre. Le Russe

Verestchaguine en a, comme à plaisir--par conviction philosophique, pour

plaider une thèse humanitaire--accumulé les horreurs dans des pages

inoubliables, mais souvent presque révoltantes. Ici, rien de pareil; une

série de comptes rendus exacts, par un artiste très vibrant, très doué,

tout plein d'un sujet qui l'a profondément remué. Cette exposition

n'était point, je le répète, ne pouvait pas être un spectacle aimable.

Elle était singulièrement émouvante, tragique parfois.

Dans la plupart de ces compositions, et même des simples croquis

rehaussés de couleurs ou enlevés seulement à la pointe du crayon, des

«notes de route», le décor s'harmonise de saisissante façon avec la

scène qu'il enveloppe.

Des grands ciels largement brossés ou lavés glisse sur des épisodes

poignants ou lugubres une morne lumière, pâle, hésitante. Très rarement

un jour blond caresse d'un rayon favorable à l'espoir ces hommes qui

s'en vont à la mort ou qu'on emporte vers les tables de chirurgie.

Pourtant, ces deux lamentables blessés qui, d'un pas traînant, «à

travers les plaines infinies et boueuses de la Thrace», s'en reviennent

vers des ambulances lointaines, peut-être pour eux inaccessibles,

cheminent dans un joli crépuscule d'or pâle qui se reflète en étincelles

aux flaques du sol. Et, de même, une blondeur d'aube éclaire, dans

l'aquarelle que nous avons reproduite en couleurs sur double page, cette

saisissante rencontre: un train venant de Tchataldja, lourd de blessés

et de malades, a déposé sur le quai son triste chargement que des

voitures, maintenant, vont reprendre pour le conduire vers

Mustapha-Pacha, d'où se fera l'évacuation sur les ambulances et les

hôpitaux; un autre convoi, dans le même temps, amenait des troupes

fraîches que voilà en route pour le front, sitôt débarquées. Des regards

s'échangent entre ces soldats qui demain... et les autres, ceux qui,

hier, vaillants, pleins de vie, d'audace, se battaient de si bon coeur

pour le drapeau et pour la croix. Mais toute cette scène se déroule dans

le même silence qui pèse partout sur ce pays en guerre, quand n'y gronde

pas la voix sourde du canon.

Un couchant éclatant s'éploie aussi derrière la _Batterie turque réduite

au silence, à Karagatch_, une mystérieuse silhouette de machine tendant

vers cette pourpre sanglante des morceaux de ferraille dépecée, pareils

à d'impuissants moignons.

Mais ce sont les atmosphères tristes qui dominent, des ciels comme

voilés encore par les fumées des incendies, d'autres blafards comme des

suaires, éclairant des scènes indicibles, villages en ruines, pauvres

morts héroïques injuriés par les animaux faméliques, pour n'avoir pas

été enterrés assez profond, ou maltraités encore, après la fin suprême,

par les vivants, traînés comme de la chair vile, demi-nus, derrière

quelque chariot dont la moisson de cadavres est déjà trop abondante.

«J'aurais voulu, écrit Georges Scott à la fin de sa courte préface,

j'aurais voulu, pour compléter ces impressions de guerre par un

contraste équitable, pouvoir aussi donner une idée de l'enthousiasme

patriotique des troupes au départ et au combat, de l'émulation de

sacrifice pendant l'action des batailles; j'ai préféré ne montrer que ce

que j'ai vu, en essayant d'exprimer ces visions avec toute l'exactitude

possible.»

[Illustration: Aux positions avancées de l'artillerie: debout, le major

Droumef, un héros de Loule-Bourgas.]

[Illustration: Les tranchées extrêmes de l'infanterie, sous les

shrapnells turcs.]

PENDANT LES COMBATS DE TCHATALDJA.--(Clichés pris le 20 novembre 1912.)

_Photographies de M. S. Tchaprachikof._

Pourtant le peintre en a rencontré, de ces régiments stoïques partant au

front du même air impassible que celui qu'il vit à Dimotika, croisant le

train des blessés, et il nous donnera, sans doute, quelque jour, après

avoir mûrement pensé, quelques évocations de ce bel enthousiasme qui

animait l'armée, le peuple entier, préparé de longtemps à la lutte

inévitable, et soudain dressé dans un élan furieux, soulevé par la foi

patriotique et religieuse contre l'ennemi séculaire.

L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913 · 第 29 / 55 题