UNE BATAILLE ÉCRITE A LA PELLE ET A LA PIOCHE

La première observation qui frappa Georges Scott, ce fut l'importance

que prennent, dans la guerre moderne, les tranchées, les abris divers.

«C'est, dit-il, une guerre de taupes et de terrassiers.» Il ne s'agit

plus seulement de creuser le petit fossé, avec sa terre rejetée en

épaulement, à l'avant, qui suffisait pour se défendre naguère contre les

balles. Le fusil--on l'a répété à satiété au cours de cette campagne

meurtrière--le fusil est relativement peu dangereux. C'était de

longtemps un axiome, et l'on se rappelle le dicton sur le poids de plomb

qu'avec les armes anciennes il fallait lancer pour tuer son homme. Les

balles actuellement en usage vous traversent un tireur couché de

l'épaule au bas-ventre sans lui occasionner le plus souvent de désordres

graves. Mais l'usage des shrapnells a sensiblement modifié les

conditions de la bataille: cette pluie dense de mitraille qui crible,

pouce par pouce, le terrain, défonce et broie les crânes, décervelle et

tue avec une inéluctable sûreté. Devant la nécessité reconnue de

protéger le soldat à la tête, les hommes compétents, ceux qui viennent

de voir la guerre, en arrivent à reconnaître l'utilité du casque,--non

plus coiffure de parade, mais armure défensive. Georges Scott rapporte

que, dans les tranchées, nombre d'hommes, en entendant éclater les

shrapnells, se couvraient la tête de leurs pelles de mineurs!

Mais, en général, les Bulgares aménageaient, dans la paroi antérieure de

leurs retranchements, deux rangées de cavités: une en haut, petite, où

ils déposaient leurs munitions, une autre au-dessous, plus large,

comparable, toutes proportions gardées, à ces sortes d'arches, de

niches, à ces refuges qui, dans les tunnels, peuvent servir aux

cantonniers surpris par un train à se garer. Et, au premier éclat, les

hommes se tapissaient sous ces abris. Quant aux Serbes, ils se

couvraient en hâte la tête de quelques pelletées de terre.

La plaine entière était remuée, fouillée en tous sens, hérissée de

parapets. Avec ces lignes, on lisait la bataille comme sur une carte,

heure par heure, bond par bond, avec une merveilleuse clarté.

A Kirk-Kilissé, Georges Scott avait rencontré ces cavaliers endurants

dont il nous a donné de si alertes croquis en couleurs. A

Loule-Bourgas--théâtre de la plus grande bataille de cette guerre--il

allait avoir comme modèles ces fantassins aux longs manteaux gris de

fer, chargés à plier, et qui pourtant, à la fin de la première partie de

cette rude campagne, gardaient encore une martiale contenance.

A Loule-Bourgas, on lui fit explorer aussi méticuleusement qu'à

Kirk-Kilissé tout le champ de bataille, toujours sillonné par ses

ouvrages, ses tranchées, ses fortifications temporaires, parcourir les

lignes turques après les lignes bulgares. Passionnante leçon sur le vif,

pour cet artiste ardemment épris de toutes les choses militaires. Les

Bulgares, ici, se mouvaient dans une plaine nue, ondulée à peine, qui ne

fournissait nul abri naturel, et que fermait au fond, devant eux, une

véritable muraille, abrupte, quasi inaccessible. Les Turcs étaient

établis là-haut, dans les conditions les plus favorables, par

conséquent, voyant venir à leurs pieds les adversaires: la victoire,

pourtant, demeura à l'armée bulgare.

[Illustration: «Dans les plaines infinies et boueuses de la Thrace.»

Blessés en route vers les hôpitaux de l'arrière. _D'après une aquarelle

de GEORGES SCOTT._]

L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913 · 第 27 / 55 题