Le souci qui doit guider toujours et avant tout un journal tel que
_L'Illustration_ d'être rapidement et exactement documenté nous imposait
d'abord, et nécessairement, en présence des événements qui viennent de
se dérouler à l'Orient de l'Europe, le devoir de recourir à la
collaboration d'habiles et actifs reporters photographes et
d'informateurs spécialisés dans les questions militaires. Les articles
et les photographies de MM. Georges Rémond, Alain de Penennrun, Jean
Leune, etc. (1), qui ont paru ici depuis le commencement des hostilités
dans les Balkans, n'ont dû, certes, laisser aux lecteurs qui nous
avaient fait confiance aucune déception.
(1) L'auteur de cet article n'a pas voulu citer ici son propre nom. Mais
personne n'a oublié ses remarquables correspondances du Monténégro,
pendant la première phase des hostilités.--N. D. L. R.
Pourtant, dans le même moment que nous dépêchions vers les lieux où se
jouaient les destinées de l'empire ottoman ces excellents
collaborateurs, il nous apparaissait qu'à côté de l'objectif,
enregistreur exact, mais un peu trop machinal, souvent, des brutales
réalités, il devait y avoir, sur tous ces champs de bataille, une belle
moisson à récolter pour un peintre militaire de bonne souche, pénétré
des traditions du genre, mais soucieux de les rafraîchir aux sources
vives de la réalité.
Qu'on veuille bien, en effet, remarquer que très peu, parmi nos actuels
peintres de batailles, ont vu, de leurs yeux vu, les scènes qu'ils nous
représentent, ou des scènes analogues susceptibles de les inspirer.
Édouard Detaille, qui vient de disparaître, était l'un des derniers
survivants des temps héroïques, l'un des derniers qui eussent réellement
contemplé «la guerre et ses désastres». Et cet accent de vérité qui nous
saisissait dans les toiles d'un Neuville, d'un Protais, d'un Lagarde,
risque fort de faire défaut aux oeuvres purement imaginatives de leurs
successeurs. Les toiles militaires de demain n'auront plus la valeur de
témoignages.
Cette terrible guerre balkanique, qui nous aura apporté tant d'autres
enseignements plus graves, pouvait donc, nous semblait-il, fournir à la
peinture militaire l'occasion d'une sorte de rajeunissement, de
renaissance. Et c'est pourquoi, dès qu'il nous parut qu'il lui serait
possible d'avancer jusqu'au front, nous proposions à notre fidèle
collaborateur Georges Scott de se rendre à l'état-major bulgare.
L'occasion était trop belle pour qu'il la dédaignât.
Nous avons dit, de reste, quelles difficultés furent opposées aux
correspondants qui auraient désiré voir de près les opérations. Aucune
ne fut épargnée à Georges Scott encore que sa réputation d'artiste l'eût
précédé. A Sofia, qu'il avait gagné, il lui fallut, avant d'obtenir
l'officielle lettre de recommandation qui devait lui assurer le bon
accueil de l'état-major, attendre l'accomplissement d'interminables
formalités. Les hostilités s'achevaient quand il put se mettre en route.
Mais combien furent plus favorisés que lui? Combien même n'ont pu
entrevoir ces champs de bataille où s'étaient accomplies d'effroyables
tueries, et qu'il allait être mis à même, pour sa part, de parcourir en
détail sous la conduite des meilleurs guides, dont certains avaient pris
part aux actions qu'ils évoquaient sous ses yeux.
C'est donc surtout l'envers de la guerre qu'a vu Georges Scott. Mais, de
moins en moins, nous le répétons, les journalistes seront admis à voir
autre chose, à contempler le combat ou le peu qu'en aperçoivent ceux-là
mêmes qui le livrent.
Dans ce voyage aux champs de bataille de Thrace, Georges Scott avait
amassé d'abondants et vivants documents. Vite revenu en France, encore
sous le coup des fortes impressions qu'il avait ressenties, il se
mettait à l'oeuvre, au milieu des souvenirs rapportés de là-bas,
tambours crevés au feu, pièces d'uniformes, dans ce clair atelier de la
rue Denfert-Rochereau qui est comme un musée militaire en réduction; il
achevait ses croquis ou ses études, et brossait, dans la fièvre, une
suite de compositions palpitantes. Toutes ces oeuvres exposées vingt
jours à la galerie Georges Petit y ont obtenu le plus franc et le plus
légitime succès, passionnant aussi bien les soldats que nous autres, par
la nouveauté, l'inattendu des spectacles qu'elles présentaient, par la
vision, si différente des idées que nous nous en formions d'après de
classiques et triomphales reproductions, qu'elles nous donnaient de la
guerre.
Et ce n'était pas une exposition gaie, certes.
Georges Scott lui-même, que l'amour qu'il porte à son art a conquis
d'avance à tout ce qui touche de près ou de loin aux fastes militaires,
Georges Scott, ardemment «panachard», fut même pris d'un scrupule, au
moment où il allait soumettre au jugement du public ces impressions
souvent cruelles. Au point qu'il crut devoir s'en expliquer dans une
préface dont il fit précéder son catalogue.
Il ne voulait pas qu'on vît dans cette suite de scènes souvent pénibles
«une expression symbolique de la guerre».
«D'abord, ajoutait-il, je n'ai vu que le dernier acte de la tragédie,
l'oeuvre de mort.
» Lorsque je suis arrivé sur le terrain des opérations, le canon était
sur le point de se taire. Je n'ai donc vu que les tristesses inévitables
de la guerre en ses heures poignantes, les champs de bataille couverts
de morts, les convois de blessés et de malades, les ambulances, les
hôpitaux.»