«Nous avons été les mauvais marchands de tous les traités du siècle
dernier, disent les Roumains. En 1848, nos frères de Pennsylvanie ont
secouru l'Autriche contre la Hongrie; pour prix de leur dévouement, les
Autrichiens les ont soumis à la domination des Hongrois, qui les
oppriment. De même, en 1877, nous avons secondé les Russes à Plevna et,
grâce à nous, ils ont pu arracher à la domination turque ces mêmes
Bulgares, qui se dressent aujourd'hui contre nous. Comment nous en
a-t-on récompensés? En nous enlevant la riche Bessarabie, peuplée de
Roumains, pour nous donner la Dobroudja, pays inculte qu'habitaient
quelques milliers de musulmans et de Bulgares; grâce à l'activité de nos
colons et aux dépenses que nous nous sommes imposées pour construire le
port de Constantza et le pont de Cernavoda, un des plus beaux ouvrages
d'art du monde, nous avons transformé ce désert en une contrée de bon
rapport, dont la population est aujourd'hui en majorité roumaine. Mais
le traité de 1878 ne nous a pas accordé la totalité de la province; il
nous a, en outre, imposé une frontière indéfendable. Or, les Bulgares
n'ont cessé de réclamer la Dobroudja et leur propagande irrédentiste se
poursuit sans trêve. La Bulgarie va bientôt doubler son territoire et sa
population à la suite de ses succès. En échange de notre neutralité, qui
lui a permis de remporter la victoire, nous demandons une rectification
de frontière, nous donnant Baltchik sur la mer Noire et Silistrie sur le
Danube, surtout cette dernière ville, qui est la clef de la Dobroudja et
que plusieurs négociateurs du traité de Berlin, notamment le délégué
français, M. Waddington, avaient réclamée pour nous.»
[Illustration:
---- Chemin de fer.
==== Routes.
'*'*' Chemin de fer projeté par la Roumanie si elle obtient
Silistrie.]
Les Bulgares répondent: «Si les Roumains ont à se plaindre de n'avoir
pas été bien traités par les Russes en 1877, qu'ils s'en prennent à
ceux-ci et non à nous qui n'y pouvons rien. D'ailleurs la Dobroudja n'a
pas été une mauvaise acquisition, à telle enseigne qu'ils ne
l'échangeraient certes pas aujourd'hui pour la Bessarabie, si on le leur
offrait; ils ont plutôt gagné au change. Au contraire, les Bulgares ont
perdu de ce fait une province, où ils se trouvaient en majorité. Ce sont
donc eux qui ont subi le plus grave préjudice. Cependant nous ne
songeons pas à revendiquer ce territoire d'abord par respect pour la
décision du tsar libérateur, ensuite parce que nous reconnaissons
qu'elle est indispensable à nos voisins. Nous rejetons l'accusation
d'irrédentisme qu'on porte contre nous; jamais le gouvernement ni
l'opinion n'ont encouragé aucune campagne de ce genre et on ne peut nous
rendre responsables des paroles en l'air de quelques chauvins isolés.
Mais nous nous refusons à céder de nouvelles régions nous appartenant.
Si la Roumanie voulait profiter du remaniement de la péninsule
balkanique, il lui fallait prendre sa part des sacrifices que tous les
autres peuples chrétiens se sont imposés. Pourtant, par esprit de
conciliation, nous consentons à rectifier la frontière, mais en nous
refusant à livrer Silistrie, ville purement bulgare et centre
intellectuel que nous ne pouvons céder. Nous avons été particulièrement
froissés de voir nos voisins attendre si longtemps pour formuler leurs
revendications, en venant nous mettre le couteau sur la gorge au moment
où nous nous trouvions engagés à fond contre les Turcs.»
[Illustration:
--Chemins de fer.
+ + + + Frontière actuelle.
-.-. Rectification acceptée par la Bulgarie.
........ Rectification réclamée par la Roumanie.]
[Illustration: Groupe des fonctionnaires de Silistrie.]
A cette dernière récrimination, les Roumains répliquent que, s'ils ne
sent pas intervenus plus tôt, c'est parce que l'Europe avait d'abord
annoncé qu'elle exigerait le maintien du _statu quo_ dans la Péninsule.
En ce cas, ils n'avaient rien à demander. Mais, du jour où l'Europe a
modifié son point de vue et admis un remaniement de la carte balkanique,
la Roumanie avait le droit de se faire entendre et l'a fait, sans qu'on
puisse lui reprocher de méditer un coup de Jarnac.
Telles sont, dans leur ensemble, les thèses des deux parties. En ce qui
concerne la ville de Silistrie, la discussion s'appuie sur un ensemble
de considérations, qui seront soumises aux délégués des puissances
médiatrices et que nous avons entrepris d'examiner sur l'emplacement
même du litige.