M. Étienne Lamy, la semaine dernière, nommé à l'unanimité secrétaire
perpétuel de l'Académie française, venait de se rasseoir, après nous
avoir adressé, debout, avec la plus délicate des émotions, les
remerciements que lui seul méritait. Nous finissions à peine de
l'adopter par nos bravos, et nous reprenions, avec une allègre et
distraite ténacité, le travail du dictionnaire au mot: _équivalent..._
quand une voix s'éleva, une voix douce, serrée, persuasive et grave,
qui, sans les étouffer, dominait les paroles, une voix à laquelle
personne ne semblait faire attention, et que, par un privilège
miraculeux, j'étais seul à percevoir, à entendre en dedans. A peine
cette voix s'était-elle manifestée, que je l'avais reconnue. C'était
celle de M. Thureau-Dangin. Elle s'adressait au nouvel élu, et, autant
qu 'il m'en souvient, elle lui disait à peu près ceci:
«--Mon éminent confrère, mon bien cher ami, monsieur le secrétaire
perpétuel. C'est fait. Vous me succédez. C'est vous qui prenez ma
brusque suite... Je ne pensais pas, sincèrement, vous d'accorder
aussitôt, mais puisqu'il a plu à Dieu de me «recevoir» au premier tour,
avant la vieillesse, et de m'éviter les longues attentes, mon bonheur
est très grand et absolu de vous voir occuper la place d'où j'ai le
mieux aimé l'Académie, et à laquelle j'ai dû d'avoir été compris et
goûté par tous, d'avoir senti, avec un charme qui me dure, même ici
parmi les vrais immortels, la sincérité d'une estime cordiale et d'un
respect dont j'ai tiré les dernières joies permises de ma vie. Bien que
les trente-sept confrères que j'ai quittés fussent tous dignes de la
fonction dont ils m'avaient honoré, quelques-uns seulement, je ne vous
l'apprends pas, étaient capables de la remplir, et, en premier lieu,
vous, dont la personne nécessaire s'est imposée par la modestie de son
grand talent aux suffrages de l'Académie dès que je leur eus, par mon
départ, rendu la liberté, vous que j'aurais choisi, et désigné par
testament, si cette charge du secrétariat perpétuel m'avait appartenu
avec le droit de la léguer. Telle qu'elle est, je vous la passe, et
cette transmission de pouvoirs qui s'opère en secret, de moi à vous,
entre deux mots du dictionnaire, et sans que rien n'en transpire, me
cause une joie consolante.
» Je n'ai pas besoin de vous préciser où vous allez et ce qui vous
attend. Vous le savez. Vous n'ignorez pas qu'en acceptant ce poste envié
vous tournez avec résolution le dos à la paix, à la paresse, aux appels
de l'oisiveté. Mais le travail et le devoir ne vous ont jamais fait
peur. Ils vous ont toujours attiré partout où ils étaient, car vous avez
éprouvé qu'ils vont et viennent et ne restent pas à la même place. Ils
en changent exprès, à tout moment. Nous croyons avoir pris avec eux nos
habitudes, et, sans crier gare, ils nous faussent compagnie. Ils rompent
avec nos routines et, s'écartant, allant plus loin ou plus haut, nous
forcent à les suivre, en faisant du chemin, du chemin qui monte. C'est
leur manière de nous secouer et de nous empêcher de dormir, même sur
eux. Ainsi, quand d'autres pensaient que peut-être d'avoir fourni
pendant des années une si belle somme de labeur, d'activité généreuse et
féconde, pouvait, même sans bulletin de fatigue, donner légitimement
droit à quelque repos, vous, qui connaissez seul, et mieux que vos plus
intimes, les ressources et les ardeurs de votre abnégation, vous avez
estimé au contraire que le passé vous engageait, qu'il n'était que la
préface du dévouement et l'introduction du sacrifice. Sacrifice agréable
aussi par instants et glorieux, convenons-en. Vous voilà celui qu'avec
une affectueuse familiarité on appelle: le Perpétuel. Vous semblez être,
en vérité, à partir d'aujourd'hui, plus qu'un membre ordinaire; vous
personnifiez l'Académie, vous la représentez d'une façon continue aux
côtés du directeur fragile qui change tous les trois mois, tandis que
vous, permanent, esclave et souverain de toutes les séances, de toutes
les solennités, de toutes les représentations officielles, rapporteur de
tous les prix, orateur de tous les discours, vous paraissez le
personnage investi et consacré, sur lequel se portent les regards de la
déférence et de l'admiration publique. Vous avez un peu, parmi nous, la
popularité dont au Paradis bénéficie saint Pierre. En effet, si vous
n'avez pas les clefs de l'Académie, vous êtes pourtant le plus près de
la porte et vous savez, le premier, les mots auxquels selon le jour,
l'heure, elle s'entre-bâille, s'ouvre à demi, ou toute grande, ou reste
fermée. Vous pourriez faire beaucoup sans vos confrères. Ils ne peuvent
rien sans vous.
«Depuis 1803, d'où date la création des secrétaires perpétuels, on
pourrait, a dit assez justement Sainte-Beuve, écrire une histoire de
l'Académie par chapitres inscrits à leur nom. On a l'Académie sous M.
Suard, sous M. Raynouard, sous M. Auger, sous M. Andrieux (ce fut court;
M. Arnault également n'eut qu'un règne très court), enfin sous M.
Villemain: ce dernier règne depuis trente-deux ans.»
» Quand Sainte-Beuve disait ceci, c'était sous l'Empire, en 1867, époque
où vous aviez vingt et un ans, et si vous ne pensiez pas que vous seriez
député quatre ans plus tard, vous étiez encore plus éloigné de vous
douter que vous succéderiez ici, un jour, à ce même M. Villemain, sous
le buste duquel, après les six ans de M. Patin, les dix-neuf de Camille
Doucet, les treize de Gaston Boissier, et mes pauvres cinq petites
années à moi, si pleines et si rapides, vous viendriez vous asseoir.
» Que votre règne à vous, cher ami, soit heureux, et nombreux, je le
souhaite, et, je vous le dis tout bas, j'en ai presque obtenu déjà pour
vous la promesse. Vous allez tellement réussir que vous causeriez une
vraie déception si vous ne commenciez par bien marquer vous-même tout de
suite le sérieux dessein que vous avez de détenir au secrétariat
perpétuel le record de la longévité. Laissez-vous aller à être
centenaire en confiance. Vous avez toutes les qualités, les dons et les
vertus qui doivent vous attacher un temps infini à cette fonction de
mesure, de sagesse, de lenteur ordonnée et de certitude sereine. Vous
êtes pensif, attentif, réfléchi, sérieux avec tendresse, et quand on
vous connaît bien, sous la tenue d'une mélancolie qui fait partie de
votre caractère, et qui en semble la pudeur, vous savez être, aux
instants qu'il faut, de la plus bienfaisante et spirituelle gaieté. Vous
êtes resté jeune, plein de flamme, et vos enthousiasmes ne tomberont
qu'en même temps que vous, et vous êtes artiste aussi, bel ouvrier
curieux de la pensée et de la phrase, épris de la forme élégante et rare
sous laquelle l'idée doit exiger toujours qu'on la présente à son
honneur.
» Vous aurez beaucoup de besogne, des quantités de lettres à lire, à
écrire, à classer, à retenir, à égarer, à oublier, vous recevrez maintes
visites, vous craindrez parfois de fléchir sous les dossiers et les
rapports, vous devrez être accueillant à tous et abolir vos nerfs, et
vous serez cependant pressé de mille demandes indiscrètes et gêné de
sollicitations cruelles. On ne vous laissera pas un instant rêveur.
«Tout faire» est, à dater de ce jour, votre devise, votre obligation
naturelle. Ah! quand vous proposiez autrefois à l'Assemblée nationale la
réduction du nombre des fonctionnaires, c'est que vous saviez déjà être
assez fort à vous tout seul pour abattre le travail de quarante. Et
voilà votre voeu de jeunesse exaucé.
» Mais, sous la lourde chaîne dont votre résistance d'esprit et d'âme
allégera le poids, vous savourerez, et souvent, des tranquilles délices
qui vous dédommageront. A fréquenter davantage ces anciens et vénérables
bâtiments dont vous serez devenu, même si vous ne les habitez pas, le
locataire moral, vous éprouverez comme cela m'est arrivé, une quiétude
singulière, empreinte de noblesse, et nourrie de fierté. Nos vieilles
cours aimeront vous voir aller, venir au milieu d'elles, comme chez
vous, et se feront plus placides et plus provinciales quand vous
traverserez leur désert, et nos grises murailles attireront--pour la
garder plus longtemps quand vous les longerez--votre ombre discrète et
hâtive de philosophe chrétien.--et nos pavés, qui sont parmi les
derniers beaux pavés du passé, du cher vieux Paris, nos pavés, un peu
inégaux, d'entre lesquels n'est pas arrachée toute l'herbe des quais
d'autrefois, nos pavés seront sous vos pieds exercés: aussi doux que du
sable.
» Vous allez connaître et préférer le son méditatif que fait à notre
horloge l'heure d'aujourd'hui, qui tinte avec la voix triste d'hier.
Vous allez tout apprendre à nouveau et en détail de l'antique maison,
vous familiariser avec le dédale de ses corridors, pratiquer ses petits
escaliers, ses bureaux, ses appartements, ses combles, ses entresols
studieux à rideaux blancs et à pendules de marbre noir... ses placards
vitrés, ses souvenirs, ses traditions,... vous allez vous lier
étroitement avec les pauvres bustes si délaissés, devant lesquels vous
passerez plus souvent que vos confrères, et en vous arrêtant parfois,
pour souffler la poussière qui met des cendres à leur front, et songer
en face de leur détresse à ce qui reste ici-bas des grandes gloires. Et
quand, redescendant à la fin du jour, pour regagner votre logis de
l'Aima, vous repasserez entre les deux pots à feu de pierre qui flambent
et montent la garde dans la cour, à droite et à gauche du seuil, vous
sentirez, cher ami, que toutes ces choses vous tiennent avec une force
incroyable au coeur et à la pensée, et qu'elles ont pris à vos yeux,
depuis que vous vivez en elles, une importance touchante et familiale...
Et chaque fois qu'aux nombreuses séances publiques vous mettrez, pour
obéir à l'usage, cet habit couleur de ciguë, qu'auparavant vous
n'endossiez par corvée que de loin en loin, vous le ferez avec l'espèce
de sainte coquetterie qu'éprouve le prêtre à se parer de la chasuble en
soie fleurie d'épis d'or et de roses. Et votre épée elle-même vous sera
nouvelle, jolie, et plus significative, et moins inutile.
»... Allons, adieu, cher Lamy. Personne ne me voit, mais vous sentez que
je ne suis pas loin. C'est qu'au début de cette séance, votre première
de secrétariat perpétuel, j'ai voulu revenir, une petite minute, dans
cette salle, pour entendre pétiller le feu de bois sous le portrait de
notre Richelieu et pour m'approcher de vous contre l'estrade. Belle
réunion. Poincaré est là. Et c'est tout à fait comme de mon temps. Rien
n'est changé... que moi.»