VIE DE BILITIS

Bilitis naquit au commencement du sixième siècle avant notre

ère, dans un village de montagnes situé sur les bords du

Mélas, vers l'orient de la Pamphylie. Ce pays est grave et

triste, assombri par des forêts profondes, dominé par la

masse énorme du Taurus; des sources pétrifiantes sortent de

la roche; de grands lacs salés séjournent sur les hauteurs,

et les vallées sont pleines de silence.

Elle était fille d'un Grec et d'une Phénicienne. Elle

semble n'avoir pas connu son père, car il n'est mêlé nulle

part aux souvenirs de son enfance. Peut-être même était-il

mort avant qu'elle ne vint au monde. Autrement on

s'expliquerait mal comment elle porte un nom phénicien que

sa mère seule lui put donner.

Sur cette terre presque déserte, elle vivait d'une vie

tranquille avec sa mère et ses soeurs. D'autres jeunes

filles, qui furent ses amies, habitaient non loin de là.

Sur les pentes boisées du Taurus, des bergers paissaient

leurs troupeaux.

Le matin, dès le chant du coq, elle se levait, allait à

l'étable, menait boire les animaux et s'occupait de traire

leur lait. Dans la journée, s'il pleuvait, elle restait au

gynécée et filait sa quenouille de laine. Si le temps était

beau, elle courait dans les champs et faisait avec ses

compagnes mille jeux dont elle nous parle.

Bilitis avait à l'égard des Nymphes une piété très ardente.

Les sacrifices qu'elle offrait, presque toujours étaient

pour leur fontaine. Souvent même elle leur parlait, mais il

semble bien qu'elle ne les a jamais vues, tant elle rapporte

avec vénération les souvenirs d'un vieillard qui autrefois

les avait surprises.

La fin de son existence pastorale fut attristée par un amour

sur lequel nous savons peu de chose bien qu'elle en parle

longuement. Elle cessa de le chanter dès qu'il devint

malheureux. Devenue mère d'un enfant qu'elle abandonna,

Bilitis quitta la Pamphylie, d'une façon assez mystérieuse,

et ne revit jamais le lieu de sa naissance.

Nous la retrouvons ensuite à Mytilène où elle était venue

par la route de mer en longeant les belles côtes d'Asie.

Elle avait à peine seize ans, selon les conjectures de M.

Heim qui établit avec vraisemblance quelques dates dans la

vie de Bilitis, d'après un vers qui fait allusion à la mort

de Pittakos.

Lesbos était alors le centre du monde. À mi-chemin, entre

la belle Attique et la fastueuse Lydie, elle avait pour

capitale une cité plus éclairée qu'Athênes et plus corrompue

que Sardes: Mytilène, bâtie sur une presqu'île en vue des

côtes d'Asie. La mer bleue entourait la ville. De la

hauteur des temples on distinguait à l'horizon la ligne

blanche d'Atarnée qui était le port de Pergame.

Les rues étroites et toujours encombrées par la foule

resplendissaient d'étoffes bariolées, tuniques de pourpre et

d'hyacinthe, cyclas de soies transparentes, bassaras

traînantes dans la poussière des chaussures jaunes. Les

femmes portaient aux oreilles de grands anneaux d'or enfilés

de perles brutes, et aux bras des bracelets d'argent massif

grossièrement ciselés en relief. Les hommes eux-mêmes

avaient la chevelure brillante et parfumée d'huiles rares.

Les chevilles des Grecques étaient nues dans le cliquetis

des periscelis, larges serpents de métal clair qui tintaient

sur les talons; celles des Asiatiques se mouvaient en des

bottines molles et peintes. Par groupes, les passants

stationnaient devant des boutiques tout en façade et où l'on

ne vendait que l'étalage: tapis de couleurs sombres, housses

brochées de fils d'or, bijoux d'ambre et d'ivoire, selon les

quartiers. L'animation de Mytilène ne cessait pas avec le

jour; il n'y avait pas d'heure si tardive, où l'on

n'entendît, par les portes ouvertes, des sons joyeux

d'instruments, des cris de femmes, et le bruit des danses.

Pittakos même, qui voulait donner un peu d'ordre à cette

perpétuelle débauche, fit une loi qui défendait aux joueuses

de flûtes trop fatiguées de s'employer dans les festins

nocturnes; mais cette loi ne fut jamais sévère.

Dans une société où les maris sont la nuit si occupés par le

vin et les danseuses, les femmes devaient fatalement se

rapprocher et trouver entre elles la consolation de leur

solitude. De là vint qu'elles s'attendrirent à ces amours

délicates, auxquelles l'antiquité donnait déjà leur nom, et

qui entretiennent, quoi qu'en pensent les hommes, plus de

passion vraie que de vicieuse recherche.

Alors, Sapphô était encore belle. Bilitis l'a connue, et

elle nous parle d'elle sous le nom de Psappha quelle portait

à Lesbos. Sans doute ce fut cette femme admirable qui

apprit à la petite Pamphylienne l'art de chanter en phrases

rhythmées, et de conserver à la postérité le souvenir des

êtres chers. Malheureusement Bilitis donne peu de détails

sur cette figure aujourd'hui si mal connue, et il y a lieu

de le regretter, tant le moindre mot eût été précieux

touchant la grande Inspiratrice. En revanche elle nous a

laissé en une trentaine d'élégies l'histoire de son amitié

avec une jeune fille de son âge qui se nommait Mnasidika, et

qui vécut avec elle. Déjà nous connaissions le nom de cette

jeune fille par un vers de Sapphô où sa beauté est exaltée;

mais ce nom même était douteux, et Bergk était près de

penser qu'elle s'appelait simplement Mnaïs. Les chansons

qu'on lira plus loin prouvent que cette hypothèse doit être

abandonnée. Mnasidika semble avoir été une petite fille

très douce et très innocente, un de ces êtres charmants qui

ont pour mission de se laisser adorer, d'autant plus chéris

qu'ils font moins d'efforts pour mériter ce qu'on leur

donne. Les amours sans motifs durent le plus longtemps:

celui-ci dura dix années. On verra comment il se rompit par

la faute de Bilitis, dont la jalousie excessive ne

comprenait aucun éclectisme.

Quand elle sentit que rien ne la retenait plus à Mytilène,

sinon des souvenirs douloureux, Bilitis fît un second

voyage: elle se rendit à Chypre, île grecque et phénicienne

comme la Pamphylie elle-même et qui dut lui rappeler souvent

l'aspect de son pays natal.

Ce fut là que Bilitis recommença pour la troisième fois sa

vie, et d'une façon qu'il me sera plus difficile de faire

admettre si l'on na pas encore compris à quel point l'amour

était chose sainte chez les peuples antiques. Les

courtisanes d'Amathonte n'étaient pas comme les nôtres, des

créatures en déchéance exilées de toute société mondaine;

c'étaient des filles issues des meilleures familles de la

cité, et qui remerciaient Aphroditê de la beauté qu'elle

leur avait donnée, en consacrant au service de son culte

cette beauté reconnaissante. Toutes les villes qui

possédaient comme celles de Chypre un temple riche en

courtisanes avaient à l'égard de ces femmes les mêmes soins

respectueux.

L'incomparable histoire de Phryné, telle qu'Athénée nous l'a

transmise, donnera quelque idée d'une telle vénération. Il

n'est pas vrai qu'Hypéride eut besoin de la mettre nue pour

fléchir l'Aréopage, et pourtant le crime était grand: elle

avait assassiné. L'orateur ne déchira que le haut de sa

tunique et révéla seulement les seins. Et il supplia les

Juges « de ne pas mettre à mort la prêtresse et _l'inspirée

d'Aphroditê_ » . Au contraire des autres courtisanes qui

sortaient vêtues de cyclas transparentes à travers

lesquelles paraissaient tous les détails de leur corps,

Phryné avait coutume de s'envelopper même les cheveux dans

un de ces grands vêtements plissés dont les figurines de

Tanagre nous ont conservé la grâce. Nul, s'il n'était de

ses amis, n'avait vu ses bras ni ses épaules, et jamais elle

ne se montrait dans la piscine des bains publics. Mais un

jour il se passa une chose extraordinaire. C'était le jour

des fêtes d'Eleusis, vingt mule personnes, venues de tous

les pays de la Grèce, étaient assemblées sur la plage, quand

Phryné s'avança près des vagues: elle ôta son vêtement, elle

défit sa ceinture, elle ôta même sa tunique de dessous,

« elle déroula tous ses cheveux et elle entra dans la mer ».

Et dans cette foule il y avait Praxitèle qui d'après cette

déesse vivante dessina l'_Aphroditê de Cnide_; et Apelle qui

entrevit la forme de son _Anadyomène_. Peuple admirable,

devant qui la Beauté pouvait paraître nue sans exciter le

rire ni la fausse honte!

Je voudrais que cette histoire fut celle de Bilitis, car, en

traduisant ses Chansons, je me suis pris à aimer l'amie de

Mnasidika. Sans doute sa vie fut tout aussi merveilleuse.

Je regrette seulement qu'on n'en ait pas parlé davantage et

que les auteurs anciens, ceux du moins qui ont survécu,

soient si pauvres de renseignements sur sa personne.

Philodème, qui l'a pillée deux fois, ne mentionne pas même

son nom. À défaut de belles anecdotes, je prie qu'on

veuille bien se contenter des détails qu'elle nous donne

elle-même sur sa vie de courtisane. Elle fut courtisane,

cela n'est pas niable; et même ses dernières chansons

prouvent que si elle avait les vertus de sa vocation, elle

en avait aussi les pires faiblesses. Mais je ne veux

connaître que ses vertus. Elle était pieuse, et même

pratiquante. Elle demeura fidèle au temple, tant

qu'Aphroditê consentit à prolonger la jeunesse de sa plus

pure adoratrice. Le jour où elle cessa d'être aimée, elle

cessa d'écrire, dit-elle. Pourtant il est difficile

d'admettre que les chansons de Pamphylie aient été écrites à

l'époque où elles ont été vécues. Comment une petite

bergère de montagnes eût-elle appris à scander ses vers

selon les rythmes difficiles de la tradition éolienne? On

trouvera plus vraisemblable que, devenue vieille, elle se

plut à chanter pour elle-même les souvenirs de sa lointaine

enfance. Nous ne savons rien sur cette dernière période de

sa vie. Nous ne savons même pas à quel âge elle mourut.

Son tombeau a été retrouvé par M. G. Heim à Palaeo-Limisso,

sur le bord d'une route antique, non loin des ruines

d'Amathonte. Ces ruines ont presque disparu depuis trente

ans, et les pierres de la maison où peut-être vécut Bilitis

pavent aujourd'hui les quais de Port-Saïd. Mais le tombeau

était souterrain, selon la coutume phénicienne, et il avait

échappé même aux voleurs de trésors.

M. Heim y pénétra par un puits étroit comblé de terre, au

fond duquel il rencontra une porte murée qu'il fallut

démolir. Le caveau spacieux et bas, pavé de dalles de

calcaire, avait quatre murs recouverts par des plaques

d'amphibolite noire, où étaient gravées en capitales

primitives toutes les chansons qu'on va lire, à part les

trois épitaphes qui décoraient le sarcophage.

C'était là que reposait l'amie de Mnasidika, dans un grand

cercueil de terre cuite, sous un couvercle modelé par un

statuaire délicat qui avait figuré dans l'argile le visage

de la morte : les cheveux étaient peints en noir, les yeux à

demi fermés et prolongés au crayon comme si elle eût été

vivante, et la joue à peine attendrie par un sourire léger

qui naissait des lignes de la bouche. Rien ne dira jamais

ce qu'étaient ces lèvres, à la fois nettes et rebordées,

molles et fines, unies l'une à l'autre, et comme enivrées de

se joindre. Les traits célèbres de Bilitis ont été souvent

reproduits par les artistes de l'Ionie, et le musée du

Louvre possède une terre cuite de Rhodes qui en est le plus

parfait monument, après le buste de Larnaka.

Quand on ouvrit la tombe, elle apparut dans l'état où une

main pieuse l'avait rangée, vingt-quatre siècles auparavant.

Des fioles de parfums pendaient aux chevilles de terre, et

l'une d'elles, après si longtemps, était encore embaumée.

Le miroir d'argent poli où Bilitis s'était vue, le stylet

qui avait traîné le fard bleu sur ses paupières, furent

retrouvés à leur place. Une petite Astarté nue, relique à

jamais précieuse, veillait toujours sur le squelette orné de

tous ses bijoux d'or et blanc comme une branche de neige,

mais si doux et si fragile qu'au moment où on l'effleura, il

se confondit en poussière.

Les chansons de Bilitis · 第 2 / 177 题