Progrès de la civilisation matérielle en Allemagne.--Le protestantisme
en Prusse.--La musique employée comme moyen d'éducation pour les
paysans.--Le culte de l'art prépare l'âme au culte de Dieu.--La Prusse,
auxiliaire de la Russie.--Rapport qui existe entre le caractère du
peuple allemand et celui de Luther.--Le ministre de France en
Prusse.--Correspondance de mon père, conservée dans les archives de la
légation française à Berlin.--Mon père, à vingt-deux ans, nommé ministre
de France près des cours de Brunswick et de Prusse en 1792.--M. de
Ségur.--Le coup de couteau.--Indiscrétion de l'impératrice
Catherine.--Autre anecdote curieuse et inconnue relative à la convention
de Pilnitz.--Mon père remplace M. de Ségur.--Son succès dans cette
cour.--On le presse d'abandonner la France.--Il y retourne malgré les
dangers qu'il prévoit.--Il fait deux campagnes comme volontaire sous son
père.--Lettres de M. de Nouilles alors ambassadeur de France à
Vienne.--Ma mère.--Sa conduite pendant le procès du général Custino, son
beau-père.--Elle l'accompagne au tribunal.--Danger qu'elle y court.--Le
perron du palais de justice.--Comment elle échappe au massacre.--Les
deux mères.--Mort du général.--Son courage religieux.--La Reine le
remplace à la Conciergerie.--Souvenirs de Versailles au pied de
l'échafaud.--Mon père publie une justification de la conduite du
général.--On l'arrête.--Ma mère prépare l'évasion de son
mari.--Dévouement de la fille du concierge.--Héroïsme du prisonnier.--Un
journal.--Scène tragique dans la prison.--Mon père, martyr
d'humanité.--Dernière entrevue dans une salle de la
Conciergerie.--Incident bizarre.--Premières impressions de mon
enfance.--Le gouverneur de mon père frappé d'apoplexie en lisant dans un
journal la mort de son élève.
Berlin, ce 23 juin 1839.
On doit le dire à la honte de l'homme, il existe pour les peuples une
béatitude toute matérielle: c'est celle dont jouit maintenant
l'Allemagne et particulièrement la Prusse. Grâce à ses routes
magnifiquement entretenues, à son système de douanes, à son excellente
administration, ce pays, le berceau du protestantisme, nous devance
aujourd'hui sur la route de la civilisation physique; c'est une espèce
de religion sensuelle, qui a fait son Dieu de l'humanité. Il n'est que
trop vrai que les gouvernements modernes favorisent ce matérialisme
raffiné, dernière conséquence de la réformation religieuse du XVIe
siècle. Réduisant leur action à exploiter le bonheur terrestre, ils
semblent se proposer pour but unique de prouver au monde que l'idée
divine n'est point nécessaire au bien-être d'une nation. Ce sont des
vieillards qui se contentent de vivre[3].
Néanmoins la sagesse et l'économie qui président à l'administration de
ce pays, sont pour les Prussiens un juste sujet d'orgueil. Leurs écoles
rurales sont dirigées consciencieusement et très-exactement surveillées.
On emploie dans chaque village, la musique, comme moyen de civilisation
et en même temps de divertissement pour le peuple: il n'y a pas une
église qui ne possède un orgue, et dans chaque paroisse, le maître
d'école sait la musique. Le dimanche, il enseigne le chant aux paysans
qu'il accompagne sur l'orgue; ainsi, le moindre village peut entendre
exécuter les chefs-d'oeuvre de la vieille école religieuse italienne et
allemande. Il n'est pas de morceau de chant ancien et sévère, qui soit
écrit à plus de quatre parties: quel est le magister qui ne pourra
trouver autour de lui, une basse, un ténor et deux enfants, premier et
second dessus, pour chanter ces morceaux? Chaque maître d'école, en
Prusse, est un Choron, un Wilhem champêtre[4]. Ce concert rural
entretient le goût de la musique, balance l'attrait du cabaret et
prépare l'imagination des peuples à recevoir l'enseignement religieux.
Celui-ci est dégénéré chez les protestants en un cours de morale
pratique: mais le temps n'est pas loin où la religion reprendra ses
droits; la créature douée d'immortalité ne se contentera pas toujours de
l'empire de la terre, et les populations les plus aptes à goûter les
plaisirs de l'art, seront aussi les premières à comprendre les nouvelles
preuves des révélations du ciel. Il est donc juste de convenir que le
gouvernement prussien prépare dignement ses sujets à jouer un rôle dans
la rénovation religieuse qui s'avance, et qui déjà s'annonce au monde
par des signes irrécusables.
La Prusse sentira bientôt l'insuffisance de ses philosophies pour donner
la paix aux âmes. En attendant ce glorieux avenir, la ville de Berlin
appartient aujourd'hui au pays le moins philosophique du monde, à la
Russie; et cependant les peuples de l'Allemagne, séduits par une
administration habile, tournent leurs regards vers la Prusse. Ils
croient que c'est de ce côté que leur viendront les institutions
libérales que beaucoup d'hommes confondent encore avec les conquêtes de
l'industrie, comme si luxe et liberté, richesse et indépendance étaient
synonymes!
Le défaut capital du peuple allemand, personnifié dans Luther, c'est le
penchant aux jouissances physiques de notre temps, rien ne combat ce
penchant et tout contribue à l'accroître. Ainsi, sacrifiant sa liberté,
son indépendance à l'aride espoir d'un bien-être tout matériel, la
nation allemande, enchaînée par une politique de sensualité et par une
religion de raisonnement, manque à ses devoirs envers elle-même et
envers le monde. Chaque peuple, comme chaque individu, a sa vocation: si
l'Allemagne oublie la sienne, la faute en est surtout à la Prusse, qui
est l'ancien foyer de cette philosophie inconséquente, appelée, par
courtoisie, une religion.
La France est aujourd'hui représentée en Prusse par un ministre qui
satisfait parfaitement à tout ce qu'on exige d'un homme en place dans le
temps où nous vivons. Nul air mystérieux, nul silence affecté, nulle
réticence inutile ne trahissent l'opinion qu'il se fait de son
importance. On ne se souvient du poste qu'il occupe, que parce qu'on lui
reconnaît le mérite nécessaire pour en remplir les devoirs. Devinant
avec un tact très-fin les besoins et les tendances des sociétés
modernes, il marche tranquillement au devant de l'avenir sans dédaigner
les enseignements du passé; enfin il est du petit nombre de ces hommes
d'autrefois devenus nécessaires aujourd'hui.
Originaire de la même province que moi, il m'a donné d'abord sur
l'histoire de ma famille des détails curieux et que j'ignorais; de plus,
je lui ai dû un grand plaisir de coeur; je l'avoue sans détour, car on ne
peut attribuer à l'orgueil la religieuse admiration que nous éprouvons
pour l'héroïsme de nos pères.
Je vous décrirai avec exactitude tout ce que j'ai senti dans cette
occasion; mais laissez-moi d'abord vous y préparer comme j'y ai été
préparé moi-même.
Je savais qu'il existe dans les archives de la légation française à
Berlin, des lettres et des notes diplomatiques d'un grand intérêt pour
tout le monde, et surtout pour moi: elles sont de mon père.
En 1792, à vingt-deux ans qu'il avait alors, il fut choisi par les
ministres de Louis XVI, roi constitutionnel depuis un an, pour remplir
auprès du duc de Brunswick une mission importante et délicate. Il
s'agissait de décider le duc à refuser le commandement de l'armée
coalisée contre la France. On espérait avec raison que les crises de
notre révolution deviendraient moins périlleuses pour le pays et pour le
roi, si les étrangers ne s'efforçaient pas d'en contrarier violemment la
marche.
Mon père arriva trop tard à Brunswick; le duc avait donné sa parole.
Cependant la confiance qu'inspiraient en France le caractère et
l'habileté du jeune Custine était telle, qu'au lieu de le rappeler à
Paris, on l'envoya encore tenter auprès de la cour de Prusse de nouveaux
efforts pour détacher le roi Guillaume II de la même coalition, dont le
duc de Brunswick avait déjà promis de commander les armées.
Peu de temps avant l'arrivée de mon père à Berlin, M. de Ségur, alors
ambassadeur de France en Prusse, avait déjà échoué dans cette
négociation difficile. Mon père fut chargé de le remplacer.
Le roi Guillaume avait traité mal M. de Ségur, si mal qu'un jour
celui-ci rentra chez lui exaspéré; et croyant sa réputation d'homme
habile à jamais compromise, il essaya de se tuer d'un coup de couteau;
la lame ne pénétra pas fort avant, mais M. de Ségur quitta la Prusse.
Cet événement mit en défaut la sagacité de toutes les têtes politiques
de l'Europe; rien ne put expliquer à cette époque l'extrême malveillance
du roi pour un homme aussi distingué par sa naissance que par son
esprit.
J'ai su de très-bonne part une anecdote qui jette quelque lumière sur ce
fait, encore obscur; la voici: M. de Ségur, lors de sa grande faveur
auprès de l'Impératrice Catherine, s'était souvent amusé à tourner en
ridicule le neveu du grand Frédéric, devenu roi plus tard, sous le nom
de Frédéric, Guillaume II; il se moquait de ses amours, de sa personne
même; et selon le goût du temps, il avait fait de ce prince et des
personnes de sa société intime, des portraits satiriques qu'il envoya
dans un billet du matin à l'Impératrice.
Après la mort du grand Frédéric, les circonstances politiques ayant
subitement changé, la Czarine rechercha l'alliance de la Prusse, et pour
décider plus promptement le nouveau roi à s'unir avec elle contre la
France, elle lui envoya tout simplement le billet de M. de Ségur que
Louis XVI venait de nommer ambassadeur à Berlin.
Un autre fait également curieux avait précédé l'arrivée de mon père à la
cour de Prusse; il vous fera voir quelle sympathie excitait alors la
révolution française dans le monde civilisé.
Le projet du traité de Pilnitz venait d'être arrêté; mais les puissances
coalisées mettaient un grand prix à laisser ignorer le plus longtemps
possible à la France les conditions de cette alliance. La minute du
traité se trouvait déjà entre les mains du roi de Prusse, et aucun des
agents français en Europe n'en avait encore eu connaissance.
Un soir, assez tard, M. de Ségur en rentrant chez lui à pied, croit
remarquer qu'un inconnu, enveloppé d'un manteau, le suit d'assez près;
il presse le pas, l'inconnu presse le pas; il traverse la rue, l'inconnu
la traverse avec lui; il s'arrête, l'inconnu recule, mais s'arrête à
quelque distance. M. de Ségur était sans armes: doublement inquiet de
cette rencontre à cause de la malveillance personnelle dont il sait
qu'il est l'objet, aussi bien que de la gravité des circonstances
politiques, il se met à courir en approchant de sa maison; mais malgré
toute sa diligence, il ne peut empêcher l'homme mystérieux d'arriver en
même temps que lui à sa porte et de disparaître aussitôt en jetant sous
ses pieds, au moment où cette porte s'ouvre, un rouleau de papiers assez
gros. M. de Ségur, avant de ramasser l'écrit fait courir plusieurs de
ses gens après l'inconnu; personne ne peut le retrouver.
Le rouleau de papier était le projet du traité de Pilnitz, copié mot à
mot _dans le cabinet même du roi de Prusse_; et voilà comment la France,
servie par des esprits secrètement convertis à ses doctrines nouvelles,
reçut la première communication de cet acte devenu bientôt célèbre dans
le monde entier.
Des circonstances plus fortes que le talent et que la volonté des
hommes, devaient rendre inutiles les nouvelles tentatives de mon père
auprès du cabinet de Berlin; mais malgré le peu de succès de ses
négociations, il obtint l'estime et même l'amitié de toutes les
personnes avec lesquelles les affaires le mirent en relation, sans
excepter le roi et les ministres qui le dédommagèrent personnellement du
peu de fruit de sa mission politique.
Le souvenir du tact parfait avec lequel mon père se tira des difficultés
qui l'attendaient à Berlin, n'est pas encore effacé. Arrivant à la cour
de Prusse comme ministre du gouvernement français d'alors, il y trouva
sa belle-mère, madame de Sabran, réfugiée à cette même cour pour fuir ce
même gouvernement français. La division des opinions se manifestait dans
chaque maison, et la discorde qui menaçait les peuples, s'annonçait dans
les familles par le trouble et la contradiction.
Quand mon père voulut retourner en France pour rendre compte de ses
négociations, sa belle-mère se joignit à tous les amis qu'il avait à
Berlin pour tenter de le détourner de ce dessein. Un M. de Kalkreuth, le
neveu du fameux compagnon d'armes du prince Henri de Prusse, se jeta
presqu'à ses pieds pour le retenir à Berlin, et pour l'engager, du
moins, à attendre en sûreté dans l'émigration le temps où il pourrait de
nouveau servir son pays. Il lui prédit tout ce qui allait lui arriver à
son retour en France.
Les scènes du 10 août venaient d'épouvanter l'Europe. Louis XVI était
emprisonné, le désordre se répandait partout; chaque jour quelques
nouveaux discours changeaient à la tribune la face des affaires; dans
l'intérieur de la France aussi bien que dans les pays étrangers,
l'anarchie déliait de leurs obligations les hommes politiques employés
par le gouvernement français. Ce gouvernement, lui disait-on, était sans
autorité sur les peuples, sans respect pour lui-même, sans considération
au dehors; en un mot, on ne négligea rien pour faire sentir à mon père
que sa fidélité envers les hommes qui dirigeaient momentanément les
affaires de notre pays était un héroïsme plutôt digne de blâme que
d'admiration.
Mon père ne se laissait séduire par aucune subtilité de conscience; il
se conduisit de manière à justifier l'ancienne devise de sa famille:
«Faits ce que doys, adviegne que pourra.»
«J'ai été envoyé, répondait-il à ses amis, par ce gouvernement; mon
devoir est de retourner rendre compte de ma mission à ceux qui m'en ont
chargé: je ferai mon devoir.»
Là-dessus mon père, Régulus ignoré d'un pays où l'héroïsme de la veille
est étouffé par la gloire du jour et par l'ambition du lendemain, partit
tranquillement pour la France où l'échafaud l'attendait.
Il y trouva d'abord les affaires dans un tel désordre, que, renonçant à
la politique, il se rendit aussitôt à l'armée du Rhin, commandée par son
père, le général Custine. Là, il fit avec honneur deux campagnes, comme
volontaire, et quand le général qui avait ouvert le chemin de la
conquête à nos armées, revint à Paris pour y mourir, il le suivit pour
le défendre. Tous deux périrent de la même manière. Mais mon père
survécut un peu de temps à son père; il ne fut condamné qu'avec les
Girondins, parmi lesquels se trouvaient ses meilleurs amis.
Il mourut résigné à toutes les vertus du martyr, même à la vertu
méconnue.
Ainsi, le patriotisme si éclairé du père et du fils, leur dévouement si
pur à la cause de la liberté, reçut la même récompense.
C'est la correspondance diplomatique de mon père, à l'époque de son
intéressante mission près de la cour de Berlin, que notre ministre
actuel près de la même cour a bien voulu me laisser lire hier.
Rien n'est plus noble, plus simple que ces lettres; ce sont des modèles
de style diplomatique, des chefs-d'oeuvre d'exposition et de
raisonnement. Ce sont aussi de dignes exemples de prudence et de
courage. On y voit l'Europe, on y voit la France, entraînées l'une
contre l'autre, se heurter et se méconnaître; on y voit le désordre
croissant, malgré les remèdes proposés par quelques hommes sages et qui
vont périr sans fruit, victimes de leur courageuse modération. La
maturité d'esprit, la douceur et la force de caractère, la solidité
d'instruction, la justesse de vues, la clarté d'idées, la force d'âme
qu'elles supposent, sont surprenantes quand on pense à l'âge de celui
qui les écrivit, et qu'on se rappelle qu'à cette époque l'enfance
n'était pas encore émancipée; dans ce temps-là le talent appartenait à
l'âge mûr, à l'expérience.
M. de Noailles, qui remplissait alors la charge d'ambassadeur de France
à Vienne, et qui envoyait sa démission au malheureux Louis XVI, écrivit
à mon père pour l'instruire du parti qu'il prenait. Ses lettres,
conservées comme les autres dans nos archives, à Berlin, renferment les
éloges les plus flatteurs pour le nouveau diplomate, auquel il prédisait
une carrière brillante... Il était loin de penser qu'elle serait si
courte!!!...
Mon père n'avait point de vanité; mais sa modestie dut lui faire trouver
de grands encouragements dans le suffrage d'un homme expérimenté, et
d'autant plus impartial qu'il se disposait à suivre une ligne de
conduite opposée à celle que choisissait le jeune ministre de France à
Berlin.
La mort que mon père vint chercher à Paris par devoir, fut bien noble.
Une circonstance ignorée du public, l'a rendue sublime, à ce qu'il me
semble. Ce trait vaut la peine de vous être conté en détail; mais, comme
ma mère y joue un rôle important, je veux qu'il soit précédé d'un autre
récit qui suffira pour vous la faire connaître.
Mes voyages sont mes mémoires: voilà pourquoi je ne me fais nul scrupule
de commencer celui de Russie par une histoire qui m'intéresse
personnellement, plus que toutes les notions que je vais recueillir au
loin.
Le général Custine venait d'être rappelé à Paris, où il succomba sous
les dénonciations de ses envieux.
C'est à l'armée qu'il avait appris la mort du Roi; et la lecture des
journaux lui causait une indignation dont il ne modérait pas
l'expression en présence des commissaires de la Convention. Ceux-ci lui
avaient entendu dire: «Je servais mon pays pour le défendre de
l'invasion étrangère; mais qui peut se battre pour les hommes qui nous
gouvernent aujourd'hui?»
Ces paroles, rapportées à Robespierre par Merlin de Thionville et par
l'autre commissaire, décidèrent de la mort du général.
Ma mère, qui m'avait nourri, vivait retirée dans un village de
Normandie, où elle se cachait avec moi, alors tout petit enfant. Sitôt
qu'elle apprit le retour du général Custine à Paris, cette noble jeune
femme crut de son devoir de quitter son asile, son enfant, de quitter
tout, pour courir au secours de son beau-père, avec lequel sa famille
était brouillée depuis plusieurs années, à cause des opinions politiques
qu'il avait manifestées dès le commencement de la révolution. Elle eut
peine à se séparer de moi, car elle était vraiment mère; mais le malheur
avait toujours les premiers droits sur ce grand coeur.
Elle me confia aux soins d'une berceuse née chez nous, en Lorraine, et
dont la fidélité héréditaire était à toute épreuve. Cette femme devait
me ramener à Paris.
Si le général Custine avait pu être sauvé, c'eût été par le dévouement
et le courage de sa belle-fille.
Leur première entrevue fut touchante, surtout par la surprise du
prisonnier. À peine le vieux soldat eut-il aperçu ma mère, qu'il se crut
délivré. En effet, sa jeunesse, sa beauté, sa timidité, qui n'empêchait
pas qu'elle n'eût, quand il le fallait, un courage de lion, inspirèrent
bientôt un tel intérêt au public impartial, aux journalistes, au peuple
et même aux juges du tribunal révolutionnaire, que les hommes qui
avaient résolu la perte du général voulurent effrayer le plus éloquent
de ses avocats: sa belle-fille.
Le gouvernement d'alors n'en était pas encore venu au point d'impudeur
où il parvint depuis. On n'osa faire arrêter ma mère qu'après la mort de
son beau-père et celle de son mari; mais les hommes qui craignaient de
la mettre en prison, ne craignirent pas de commander et de payer son
massacre; des septembriseurs, comme on appelait à cette époque les
assassins soldés, furent placés pendant plusieurs jours sur les marches
du Palais de justice; et l'on eut soin d'avertir ma mère du danger
qu'elle courrait chaque fois qu'elle oserait se présenter au tribunal.
Rien ne l'arrêta; on la voyait tous les jours à l'audience assise aux
pieds de son beau-père, où sa courageuse présence attendrissait
jusqu'aux bourreaux.
Entre chaque séance, elle employait les soirées et les matinées à
solliciter en secret les membres du tribunal révolutionnaire et ceux des
comités. Ce qu'elle eut à souffrir dans ces visites, la manière dont
elle fut reçue par plusieurs des hommes influents de cette époque,
exigerait de longs récits. Mais je suis forcé de retrancher les détails,
parce que je les ignore. Ma mère n'aimait pas à raconter cette partie de
sa vie, si glorieuse mais si douloureuse; c'était presque la
recommencer.
Elle se faisait accompagner dans ses courses par un ami de mon père,
costumé en homme du peuple, c'était l'habit de cour du temps; cet ami,
vêtu d'une carmagnole, sans cravate et les cheveux non poudrés, coupés à
la titus, l'attendait ordinairement sur le palier ou dans l'antichambre,
quand il y avait une antichambre.
À l'une des dernières séances du tribunal, ma mère, d'un regard, fit
pleurer les femmes de la galerie; pourtant ces mégères ne passaient pas
pour avoir le coeur bien tendre. On les appelait furies de guillotine et
tricoteuses de Robespierre. Les marques de sympathie que ces enragées
donnèrent à la belle-fille de Custine irritèrent tellement
Fouquier-Tinville que, séance tenante, des ordres menaçants pour la vie
de ma mère furent envoyés secrètement par l'accusateur public aux
assassins du perron.
L'accusé venait d'être reconduit dans sa prison; sa belle-fille, au
sortir du tribunal, s'apprêtait à descendre les marches du Palais pour
regagner seule et à pied le fiacre qui l'attendait dans une rue écartée.
Nul n'osait l'accompagner, du moins ostensiblement, de peur d'aggraver
le péril. Timide et sauvage comme une biche, elle avait eu toute sa vie,
par instinct, une peur déraisonnable de la foule. Vous savez ce que
c'est que le perron du palais de justice: figurez-vous cette longue
suite de degrés assez roides, toute couverte des flots pressés d'une
populace émue de colère, gorgée de sang, et trop expérimentée déjà, trop
accoutumée à s'acquitter en conscience de son exécrable office pour
reculer devant un meurtre de plus.
Ma mère, tremblante, s'arrête au haut du perron, elle cherche des yeux
la place où madame de Lamballe avait été massacrée quelques mois
auparavant. Un ami de mon père était parvenu à lui faire remettre un
billet au tribunal pour l'avertir de redoubler de prudence: mais cet
avis accrut le péril, au lieu de l'éloigner; ma mère, plus épouvantée,
avait moins de présence d'esprit: elle se crut perdue, et cette idée
pouvait la perdre. «Si je chancelle, si je tombe comme madame de
Lamballe, c'en est fait de moi,» se disait-elle, et la foule furieuse
s'épaississait incessamment sur son passage. «C'est la Custine, c'est la
belle-fille du traître!» criait-on de toutes parts. Chaque mot était
assaisonné de jurements et d'imprécations atroces.
Comment descendre, comment traverser cette troupe infernale? Les uns, le
sabre nu, se plaçaient au devant d'elle; les autres, sans veste, les
manches de la chemise relevées, écartaient déjà leurs femmes; c'était le
signe précurseur de l'exécution; le danger croissait. Ma mère se disait
qu'à la plus légère marque de faiblesse on la jetterait à terre, et que
sa chute serait le signal de sa mort; elle m'a raconté qu'elle se
mordait les mains et la langue au sang dans l'espoir de s'empêcher de
pâlir à force de douleur. Enfin, en jetant les yeux autour d'elle, elle
aperçut une poissarde[5], des plus hideuses, qui s'avançait au milieu de
la foule. Cette femme portait un nourrisson dans ses bras. Poussée par
le Dieu des mères, _la fille du traître_ s'approche de cette mère...
(une mère est plus qu'une femme), et lui dit: «Quel joli enfant vous
avez là!»--«Prenez-le,» répond la mère, femme du peuple qui comprend
tout d'un mot et d'un regard, «vous me le rendrez au bas du perron.»
L'électricité maternelle avait agi sur ces deux coeurs; elle se fit
sentir aussi à la foule. Ma mère prend l'enfant, l'embrasse, et s'en
sert comme d'égide contre la populace ébahie.
L'homme de la nature reprend ses droits sur l'homme abruti par l'effet
d'une maladie sociale; les barbares, soi-disant civilisés, sont vaincus
par deux mères. La mienne délivrée, descend dans la cour du palais de
justice, la traverse, se dirige vers la place sans être frappée ni même
injuriée; elle arrive à la grille, rend l'enfant à celle qui l'a prêté,
puis à l'instant toutes deux s'éloignent sans se dire un seul mot; le
lieu n'était favorable ni à un remercîment, ni à une explication: elles
ne se sont point confié leur secret, elles ne se sont jamais revues: ces
deux âmes de mères devaient se retrouver ailleurs.
Mais la jeune femme miraculeusement sauvée ne put sauver son père. Il
mourut! Pour couronner sa vie, le vieux guerrier eut le courage de
mourir en chrétien: une lettre de lui à son fils atteste cet humble
sacrifice, le plus difficile de tous dans un siècle de crimes et de
vertus philosophiques: avec la sincérité d'un saint, il écrivait à mon
père la veille de sa mort: «Je ne sais comment je me conduirai au
dernier moment: il faut y être avant de pouvoir répondre de soi.»
Et c'est cette modestie sublime que les aveugles beaux esprits de
l'époque, ont qualifiée de pusillanimité!... mais qui donc l'empêchait
de se vanter d'avance, quitte à manquer à sa promesse si la nature
venait à trahir sa fierté? Ce qui l'en empêchait, c'est l'amour de la
vérité, poussé jusqu'à l'oubli de l'amour-propre; sentiment au-dessus de
la portée des petites âmes.
Le général Custine, en allant à l'échafaud, baisa le crucifix qu'il ne
quitta qu'au sortir de la fatale charrette. Ce courage religieux
ennoblit sa mort autant que le courage militaire avait ennobli sa vie;
mais il scandalisa les Brutus parisiens.
Dans sa lettre, il priait encore mon père de réhabiliter sa mémoire.
Naïve et sublime bonne foi d'un soldat, qui pense que l'échafaud de
Robespierre peut entacher une renommée! Quoi de plus touchant que cette
autorité supposée au bourreau par la victime?
La veille de sa mort, mon grand-père revit une dernière fois sa
belle-fille; ma mère, en arrivant près de lui, fut surprise de ne plus
le trouver dans son cachot, et de le voir bien établi, dans une bonne
chambre. «On m'a délogé cette nuit,» dit-il, «pour me faire céder ma
place à la Reine; parce que mon premier logement était le plus mauvais
de la prison.»
Peu d'années auparavant, il avait perdu, dans un hiver, 300 000 francs
au jeu de la Reine, à Versailles; dans ce temps-là, Marie-Antoinette,
brillante, enviée, eût regardé comme un visionnaire, celui qui lui
aurait montré la Conciergerie, en lui disant que ce serait son dernier
asile. Mon grand-père, qui l'avait adorée comme toute la cour, ne
pouvait penser, sans attendrissement, au sort de cette fille de
Marie-Thérèse; il s'oubliait lui-même en voyant les revers de fortune de
cette femme, si fière avec les grands de sa cour, si affable avec ses
inférieurs; et il ne pouvait s'étonner assez de la singularité de leur
rencontre au pied de l'échafaud.
Durant le procès du général Custine, mon père avait écrit et fait
imprimer une défense modérée, mais franche, de la conduite politique et
militaire de son père. Cette défense qu'il avait fait placarder sur les
murs de Paris, fut inutile; elle ne fit qu'attirer sur l'auteur la haine
de Robespierre et du parti de la Montagne, déjà fort irrité contre lui à
cause de ses liaisons avec tous les hommes généreux et raisonnables de
ce temps-là. Dès lors sa perte fut jurée; peu de temps après la mort de
son père, il fut mis en prison. À cette époque, la terreur avait fait de
rapides progrès en France; être arrêté, c'était être condamné; on
n'était plus jugé que pour la forme.
Ma mère encore libre, quoique sa conduite pendant le procès de son
beau-père eût fixé sur elle l'attention publique, obtint la permission
d'entrer tous les jours à la Force pour y voir son mari. Apprenant que
la mort très-prochaine de mon père était résolue, elle mit tout en oeuvre
pour lui procurer les moyens de s'évader: belle comme elle l'était et
plus que belle, charmante, elle parvint à intéresser même la fille du
concierge au sort du jeune prisonnier. Toutefois, ce ne fut qu'à force
d'argent et de promesses qu'elle put la décider à exécuter un plan
d'évasion qu'elle avait conçu en examinant attentivement les localités.
Mon père n'était pas d'une grande taille: il était délicat, il avait
encore assez de jeunesse et une assez jolie figure pour qu'on pût
l'habiller en femme sans attirer les regards. Chaque fois qu'elle
sortait de la prison, ma mère, uniquement occupée de son projet,
descendait jusque dans la rue accompagnée de la fille du concierge: les
deux femmes passaient ensemble devant les factionnaires, les corps de
garde et les municipaux de service; ces gens habitués à voir la fille du
geôlier escorter ainsi tous les étrangers qui pénétraient dans la
prison, s'en rapportaient à cette jeune personne du soin de fermer les
portes de l'escalier, après le départ des parents ou des amis de chaque
prisonnier. Depuis la mort de son beau-père, ma mère était en grand
deuil; elle portait toujours un chapeau et un voile noirs, bien que ce
costume fût dangereux dans les rues, car, à cette époque désastreuse, on
n'affichait pas impunément la douleur. Il fut convenu qu'au jour indiqué
mon père prendrait les habits de sa femme dans la prison, que ma mère se
costumerait comme la fille du geôlier, et que tandis que celle-ci
descendrait dans la rue par un autre escalier, le prisonnier et la
fausse Louise sortiraient ensemble par la porte ordinaire et de la
manière essayée maintes fois par les deux femmes. On partirait un peu
avant l'heure où les lampes s'allumaient, afin de profiter de la brune;
c'était au commencement de janvier. La véritable Louise, la fille du
geôlier, était jolie et presque aussi blonde et aussi fraîche que
l'était ma mère dont les chagrins, à vingt-deux ans qu'elle avait à
peine, n'avaient pu altérer ni la beauté ni la santé. On était convenu
que la jeune fille, en passant par des détours connus d'elle seule,
arriverait de son côté dans la rue en même temps que le prisonnier,
lequel avant de monter en fiacre, lui donnerait à l'heure même trente
mille francs en or qui seraient apportés dans la rue par un ami de ma
mère. On lui assurait en outre une pension viagère de deux mille francs
dont on lui remettrait en même temps le contrat signé.
Toutes choses bien calculées, bien combinées, on prit jour pour
l'exécution. Ce jour avait été choisi par Louise elle-même, d'après
l'humeur et le caractère des municipaux de garde qu'elle connaissait
tous, et dont quelques-uns lui paraissaient moins redoutables que les
autres; il tomba justement sur l'avant-veille de celui où mon père
devait être conduit à la Conciergerie et de là au tribunal, c'est-à-dire
à la mort: on était au mois de janvier 1794.
La veille de ce jour solennel on crut devoir faire une répétition dans
la chambre de mon père, où les habillements de chacune des trois
personnes qui allaient jouer leur rôle dans la scène du lendemain,
furent essayés avec un soin minutieux.
Ma mère rentra chez elle pleine d'espérance: elle ne devait revenir à la
prison que le jour suivant vers le soir et une heure seulement avant
d'en sortir avec mon père.
Les atrocités politiques se multipliaient: la veille même du jour choisi
pour l'évasion, la Convention décréta la peine de mort contre quiconque
favoriserait la fuite d'un prisonnier politique. La loi disait qu'on
poursuivrait avec une égale rigueur le complice et le receleur, enfin
vous aurez peine à le croire, elle condamnait à la même punition que les
coupables, _tous ceux qui ne les auraient pas dénoncés!_...
Le journal dans lequel cette loi monstrueuse fut publiée, n'était pas de
ceux qu'on cachait aux prisonniers. Il fut placé à dessein sous les yeux
de mon père, par le geôlier de la Force, le père de Louise. Ceci eut
lieu le matin du jour choisi pour l'évasion.
L'après-midi, un peu avant l'heure convenue, ma mère arrive à la prison.
Elle trouve au bas de l'escalier Louise fondant en pleurs. «Qu'as-tu, ma
fille?» lui dit ma mère.»--«Ah! madame,» répond Louise, oubliant dans ce
moment le tutoiement de rigueur, «ah! madame, venez le décider, vous
seule pouvez encore lui sauver la vie; depuis ce matin je suis à le
supplier inutilement; il ne veut plus entendre parler de notre projet.»
Ma mère craignant d'être espionnée, monte l'escalier tournant sans
répondre, Louise la suit. Cette bonne fille, avant d'entrer dans la
chambre du prisonnier, retient une seconde fois ma mère sur le palier et
lui dit très-bas: «Il a lu le journal.» Ma mère devine le reste:
connaissant l'inflexible délicatesse de coeur de son mari, elle s'arrête
avant d'ouvrir la porte; ses genoux manquent sous le poids de son corps,
elle chancelle comme si elle le voyait déjà monter à l'échafaud. «Viens
avec moi, Louise,» dit-elle, «tu auras plus de pouvoir que moi pour le
vaincre, car c'est pour ne point exposer ta vie qu'il veut sacrifier la
sienne.» Louise entre chez mon père, la porte se referme, et là commence
à voix basse une scène que vous vous figurerez mieux que je ne pourrai
vous la décrire. D'ailleurs ma mère n'a trouvé la force de me la conter
qu'une seule fois, il y a bien longtemps et encore en abrégeant les
détails.
«Vous ne voulez plus vous sauver,» dit ma mère en entrant; «votre fils
va donc rester orphelin, car je mourrai aussi, moi.
--Sacrifier la vie de cette fille pour conserver la mienne: c'est
impossible.
--Tu ne la sacrifieras pas; elle se cachera et se sauvera avec nous.
--On ne se cache plus en France, on ne sort plus de ce malheureux pays;
ce que tu demandes à Louise est plus que son devoir.
--Monsieur, sauvez-vous,» dit Louise; «c'est devenu mon affaire à moi.
--Tu ne connais donc pas la loi décrétée hier?» Et il commence à lire.
Louise l'interrompt:
«Je sais tout cela; mais, monsieur, encore une fois, sauvez-vous, je
vous en supplie: je vous le demande à genoux (elle se jette aux pieds de
mon père), sauvez-vous; j'ai mis mon bonheur, ma vie, mon honneur dans
notre projet. Vous m'aviez promis de faire ma fortune, vous ne serez
peut-être pas en état de tenir votre parole. Eh bien! monsieur, je veux
vous sauver pour rien. Les trente mille francs en or qui nous attendent
là-bas dans la rue, serviront pour nous trois. Nous nous cacherons, nous
émigrerons, et je travaillerai pour vous; je ne vous demande rien; mais
laissez-moi faire.
--Nous serons repris et tu mourras.
--Eh bien! si j'y consens; qu'avez-vous à me dire? C'est vrai, je quitte
pour vous mon pays, mon père, mon prétendu; il allait m'épouser, mais je
ne l'aime pas; d'ailleurs si les choses tournent bien, je ferai sa
fortune avec ce que vous m'avez promis, n'est-il pas vrai?... Si je ne
réussis pas je mourrai avec vous, mais puisque je le veux bien,
qu'avez-vous à me dire?
--Tu ne sais ce que tu me proposes, Louise; tu te repentiras.
--C'est possible, mais vous serez sauvé.
--Jamais.
--Quoi!» reprend ma mère, «vous pensez à elle, à cette noble Louise,
plus qu'à votre femme, plus qu'à votre enfant?... Tu ne sais donc pas
que demain, on me défendra d'entrer ici, et qu'après-demain, tu seras
transféré à la Conciergerie (la Conciergerie c'était la mort). Après
cela comment veux-tu que je vive, moi? la vie de Louise n'est pourtant
pas la seule que tu doives sauver ici.»
Rien ne put ébranler la stoïque résolution du jeune prisonnier: les deux
femmes à genoux, l'épouse suppliante, la mère furieuse, l'étrangère
dévouée jusqu'à la mort, tout fut inutile. Le martyr de l'humanité ferma
son coeur à l'égoïsme comme à la sensibilité: le sentiment de l'honneur
et du devoir parlait plus haut dans cette âme que l'amour de la vie, que
l'amour d'une femme ravissante de beauté, de courage, d'attendrissement,
de force et de faiblesse; plus haut que l'amour paternel. Tous ces
motifs étaient presque des devoirs aussi, néanmoins mon père fut
inflexible: tant de jeunesse, un corps si délicat, des traits si fins et
une si grande âme!... ce devait être un beau spectacle pour le ciel!
Le temps accordé à ma mère s'écoula en vaines instances; il fallut
l'emporter hors de la chambre; elle ne voulait pas quitter la prison.
Louise presque aussi désespérée la reconduisit jusqu'à la rue, où
l'attendait dans une anxiété que vous comprenez, M. Guy de
Chaumont-Quitry, notre ami, avec les trente mille francs en or.
«Tout est perdu,» lui dit ma mère, «il ne veut plus se sauver.
--J'en étais sûr,» répondit M. de Quitry.
Ce mot, digne de l'ami d'un tel homme, m'a toujours paru presque aussi
beau que la conduite de mon père.
Et tout cela est resté ignoré... Cette vertu surnaturelle a passé
inaperçue dans un temps où les enfants de la France prodiguaient
l'héroïsme, comme ils avaient prodigué l'esprit cinquante ans plus tôt.
Ma mère ne revit mon père qu'une seule fois à neuf heures du soir, deux
jours après cette scène; elle avait obtenu à force d'argent la
permission de dire un dernier adieu au condamné, c'était à la
Conciergerie.
Cette entrevue solennelle fut troublée par une circonstance si étrange
que j'ai longtemps hésité à vous la raconter. Elle vous paraîtra
inventée par le génie tragi-comique de Shakespeare, mais elle est vraie:
dans tous les genres, la réalité va plus loin que la fiction; si elle
vous trouble dans votre attendrissement, ce n'est pas ma faute; tout
n'est-il pas contradiction dans la nature?
Je vous ai dit que mon père était condamné et qu'il devait subir sa
sentence le lendemain: il était âgé de vingt-quatre ans. Sa femme,
Delphine de Sabran, était l'une des plus charmantes personnes de ce
temps-là. Le dévouement qu'elle avait montré quelques mois auparavant au
général, son beau-père, lui assurait dès lors une place glorieuse dans
les annales d'une révolution où l'héroïsme des femmes a bien souvent
racheté l'horreur qu'inspiraient à trop juste titre le fanatisme et la
férocité des hommes.
Ma mère s'approcha de mon père avec calme, l'embrassa en silence et
s'assit pendant trois heures auprès de lui. Durant ce temps, pas un
reproche ne fut exprimé: la mort était là. Le sentiment trop généreux
peut-être qui avait amené cette catastrophe était pardonné, pas un
regret ne fut avoué: le malheureux avait besoin de toutes ses forces
pour couronner son sacrifice. Peu de paroles furent échangées entre le
condamné et sa femme; mon nom seul fut prononcé plusieurs fois, et ce
nom leur brisa le coeur... Mon père demanda grâce... ma mère ne parla
plus de moi.
Dans ces temps héroïques, la mort était un spectacle où les victimes
mettaient leur honneur à ne pas fléchir devant les bourreaux; ma pauvre
mère respecta dans le coeur de mon père si jeune, si beau, si plein
d'âme, d'esprit, et naguère encore si heureux, le besoin de conserver
tout son courage pour le lendemain; cette dernière épreuve d'un
caractère noble était devenue alors le premier des devoirs même aux yeux
d'une femme naturellement timide. Tant il est vrai que le sublime est
toujours à la portée des âmes sincères! Nulle femme n'était plus vraie
que ma mère; aussi personne n'eut plus d'énergie dans les grandes
circonstances. Minuit approchait; craignant de se trouver mal, elle
allait se lever et se retirer.
Le condamné l'avait reçue dans une salle qui servait d'entrée à
plusieurs chambres de la prison. Cette salle commune était assez grande,
basse et obscure; tous deux s'étaient assis près d'une table sur
laquelle brûlait une chandelle: un côté de la salle était vitré et
derrière les vitres on entrevoyait la figure des gardiens.
Tout à coup on entend ouvrir une petite porte, jusqu'alors inaperçue; un
homme sort, une lanterne sourde à la main: cet homme, bizarrement
costumé, était un prisonnier qui allait en visiter un autre. Il avait
pour vêtement une petite robe de chambre ou plutôt une espèce de
camisole un peu longue, bordée de peau de cygne, et dont le nom même
était ridicule; des caleçons blancs, des bas et un grand bonnet de coton
en pointe orné d'une énorme fontange couleur de feu, complétait son
ajustement: il s'avançait dans la chambre, lentement, à petits pas,
glissant comme les courtisans de Louis XV glissaient sans lever les
pieds, lorsqu'ils traversaient la galerie de Versailles.
Quand la figure fut arrivée tout près des deux époux, elle les regarda
un instant sans dire mot, et continua son chemin; ils virent alors que
ce vieillard avait du rouge.
Cette apparition, contemplée en silence par les deux jeunes gens, les
surprit au milieu de leur désespoir féroce; et sans songer que le rouge
n'était pas mis là pour farder un visage flétri, mais qu'il était
destiné peut-être à empêcher un homme de coeur de pâlir devant l'échafaud
du lendemain, ils partent ensemble d'un éclat de rire terrible:
l'électricité nerveuse triompha un moment de la douleur de l'âme.
L'effort qu'ils faisaient depuis longtemps pour se cacher leurs pensées,
avait irrité les fibres de leur cerveau; ils furent surpris sans défense
par le sentiment du ridicule, la seule émotion sans doute à laquelle ils
ne s'étaient point préparés; ainsi malgré leurs efforts, ou plutôt à
cause de leurs efforts pour rester calmes, ils s'abandonnèrent à des
rires désordonnés et qui dégénérèrent bientôt en spasmes effrayants. Les
gardiens, que leur expérience révolutionnaire éclairait sur ce phénomène
du rire sardonique, eurent pitié de ma mère plus que dans une autre
occasion, quatre ans avant cette époque, la populace de Paris, moins
expérimentée, n'avait eu pitié de la fille de M. Berthier.
Ces hommes entrèrent dans la salle, et emportèrent ma mère pendant une
crise nerveuse qui se manifestait par des accès de rire toujours
renouvelés, tandis que mon père resta seul livré aux mêmes convulsions.
Telle fut la dernière entrevue des deux époux, et tels furent les
premiers récits dont on berça mon enfance.
Ma mère avait recommandé le silence autour de moi; mais les gens du
peuple aiment à raconter les catastrophes auxquelles ils ont survécu.
Les domestiques ne me parlaient que des malheurs de mes parents. Aussi,
jamais je n'oublierai l'impression de terreur que m'a causée mon début
parmi les hommes.
Ma première affection fut la crainte. Cette peur de la vie est un
sentiment qui devrait être partage avec plus ou moins d'énergie par tous
les hommes, car tous auront leur mesure de douleur à combler en ce
monde. C'est sans doute ce sentiment qui m'a fait comprendre la religion
chrétienne avant qu'on me l'enseignât; j'ai senti en naissant que je
venais de tomber dans un lieu d'exil.
Revenu à lui-même, mon père passa le reste de la nuit à se remettre de
la crise qu'il venait de subir: vers le matin, il écrivit à sa femme une
lettre admirable de sang-froid et de courage. Elle a été publiée dans
les Mémoires du temps, ainsi que l'avait été celle de mon grand-père à
ce même fils qui mourait pour avoir voulu défendre son père, et pour
n'avoir voulu ni rester à la cour de Prusse comme émigré, ni se sauver
de prison, en risquant la vie d'une jeune fille inconnue.
M. Girard, son ancien gouverneur, était resté tendrement attaché à cet
élève dont il se glorifiait. Retiré à Orléans, pendant la terreur, il
apprit la mort de mon père par le journal: cette nouvelle inattendue lui
causa un tel saisissement, qu'il mourut à l'instant frappé d'apoplexie.
Si les ennemis mêmes de mon père ne parlaient de lui qu'avec une sorte
de respect involontaire, combien ses amis ne devaient-ils pas le chérir?
Il avait une simplicité de manières qui explique l'intérêt qu'inspirait
son mérite. Sa modestie non affectée, la douceur de son langage, lui
firent pardonner sa supériorité, à l'époque où le démon de l'envie
régnait sans contrôle sur le monde. Il a sans doute pensé plus d'une
fois, pendant la dernière nuit, aux prédictions de ses amis de Berlin;
mais je ne crois pas qu'il se soit repenti du parti qu'il avait pris: il
était d'un temps où la vie, quelque pleine d'espérances qu'elle fût,
paraissait peu de chose en comparaison du témoignage d'une conscience
pure. On ne saurait désespérer d'un pays, tant qu'il s'y trouve des
hommes dans le coeur desquels le devoir parle plus haut que toutes les
affections.