FRÉDÉRIC.--Non, Monsieur, je suis maréchal des logis et porté pour la
croix; mais je crains bien de ne jamais la porter.
M. GEORGEY.--La croix! Maréchal des logis! C'était joli! Maréchal
des logis et la croix à vingt et un ans! Jé démandais pour toi; jé
obtiendrai; jé t'emmener avec moi! Jé té mener à Madme Bonarde.»
Frédéric lui serra les mains; son visage rayonna de bonheur. Il le
remercia chaudement.
Huit jours après, M. Georgey lui apportait un congé d'un an. Il s'occupa
ensuite du passage sur un bon bâtiment et des provisions nécessaires
pour le voyage. Quinze jours plus tard, M. Georgey et Frédéric
débarquaient à Toulon. Ils n'y restèrent que vingt-quatre heures, pour y
prendre quelque repos. Frédéric écrivit à sa mère pour lui annoncer son
arrivée avec M. Georgey.
Trois jours plus tard, ils entraient dans la ferme des Bonard.
L'entrevue fut émouvante. Mme Bonard ne pouvait se lasser d'embrasser,
d'admirer son fils et de remercier M. Georgey. Le père ne se lassait pas
de regarder ses galons de maréchal des logis. Julien était tellement
embelli et fortifié qu'il était à peine reconnaissable. Frédéric fut
beaucoup admiré; il avait grandi d'une demi-tête; il avait pris de la
carrure; ses larges épaules, son teint basané, ses longues moustaches
lui donnaient un air martial que Julien enviait.
«Et moi qui suis resté de si chétive apparence! dit Julien en tournant
autour de Frédéric.
FRÉDÉRIC.--Tu te crois chétif? Mais tu es grandi à ne pas te
reconnaître. Pense donc que tu n'as que dix-sept ans. Tu es grand et
fort pour ton âge.
BONARD.--Le fait est qu'il nous fait l'ouvrage d'un homme. Et toujours
prêt à marcher; jamais fatigué.
--Pas comme moi à son âge», dit Frédéric en souriant.
Il devint pensif; le passé lui revenait.
M. GEORGEY.--Allons, maréchal des logis, pas parler de dix-sept ans.
Parlé de vingt-deux, c'était plus agréable. Voyez, papa Bonarde. Combien
votre garçon il était superbe. Et magnifiques galons! Et moi qui voyais
arriver lé galons sur mon toit.
BONARD.--Comment, sur votre toit? Quel toit?
M. GEORGEY.--C'était lé toiture du colonel. Jé voyais de mon lunette. Il
sé battait furieusement! C'était beau! magnifique! Fridric il tapait
sur les Mauricauds! Les Mauricauds ils tombaient, ils tortillaient.
C'étaient lé serpents contre les lions. Et Fridric était après
brigadier. Et une autre combattement, il était maréchal des logis.»
Frédéric voulut changer de conversation, mais M. Georgey revenait
toujours aux batailles, aux traits de bravoure, aux hauts faits de
Frédéric; le père était tout oreille pour M. Georgey; la mère était tout
yeux pour son fils.
Quand on eut bien causé, bien questionné et bien dîné, quand Frédéric
eut bien fait connaître ce qu'il devait à son excellent protecteur,
sauf l'affaire du conseil de guerre que M. Georgey l'avait engagé à ne
confier qu'à sa mère, Bonard voulut faire voir son maréchal des logis
dans le bourg. Il lui proposa d'aller chez M. le curé.
M. GEORGEY.--Et aussi, jé voulais avoir lé logement pour moi. Quoi
faisait Caroline?
MADAME BONARD.--Votre logement est tout prêt, Monsieur; nous avons une
belle chambre pour vous à la ferme; grâce aux douze mille francs que
vous avez laissés à Julien, grâce à votre générosité envers lui et
envers nous, nous avons bien agrandi et amélioré la maison. Si vous
désirez avoir Caroline, elle viendra très volontiers; elle est chez sa
mère, elles font des gants.
M. GEORGEY.--Oh! _yes_! Jé voulais très bien. Jé voulais voir mon
logement chez vous.»
M. Georgey fut promené dans toute la maison. Il y avait en haut deux
grandes et belles chambres; Julien en avait une près de lui; il en
restait deux, pour Caroline et pour quelque autre visiteur. En bas
demeuraient Bonard et sa femme et Frédéric.
En redescendant dans la salle, Frédéric jeta un regard furtif du côté de
l'ancienne armoire brisée; il vit avec une vive satisfaction qu'elle n'y
était plus. M. Georgey, après le départ de Frédéric, avait acheté un
beau dressoir-buffet qui avait remplacé l'armoire fatale, brûlée par son
ordre.
Pendant plusieurs jours, Bonard triomphant, mena son fils chez toutes
ses connaissances et dans la ville où il cherchait tous les prétextes
possibles pour le faire passer devant la demeure des gendarmes; les
galons de Frédéric lui valaient le salut militaire des simples gendarmes
et une poignée de main du brigadier. Le père saluait avec son fils et
s'arrêtait volontiers pour causer et dire un mot des combats racontés
par Georgey.
Frédéric ne voulut pourtant pas rester oisif: il travailla comme Julien
et son père: ce fut pour Bonard un avantage réel; il ne prenait plus
d'ouvrier, tout le travail se faisait entre eux.
Caroline, qui était rentrée avec joie chez son ancien maître, aidait Mme
Bonard dans les soins du ménage et ceux du bétail.
M. Georgey vivait heureux comme un roi, entouré de gens qu'il aimait et
qui éprouvaient pour lui autant d'affection que de reconnaissance. Il
résolut de se fixer dans le pays. Il acheta tout près des Bonard une
jolie habitation au bord d'une rivière très poissonneuse où il pouvait
se donner le plaisir de la pêche, et dont il voulut profiter pour y
établir une usine. Caroline devint sa femme de ménage sous la direction
de sa mère, qui était entrée avec elle au service de M. Georgey.
La fin du congé de Frédéric approchait, il ne restait plus que trois
mois de cette bonne vie de famille; il regrettait souvent de ne pouvoir
la continuer jusqu'à la fin de sa vie.
«Mais, disait-il, faut que je fasse mon temps; j'ai encore trois années
de service.»
Mme Bonard pleurait; Frédéric cherchait à la distraire, mais plus le
moment approchait, plus la tristesse augmentait, et plus Frédéric se
sentait disposé à la partager.
«Ah! si j'avais dix-huit ans, disait Julien, comme je partirais à ta
place! Et avec quel bonheur je vous donnerais à tous ce témoignage de ma
reconnaissance.
FRÉDÉRIC.--Tu aimerais donc la vie de soldat?
JULIEN.--Non, pas à présent. Mais si c'était pour t'en débarrasser, je
l'aimerais plus que tout autre état.»