Le colonel avait prévu juste. Trois jours après le jugement, un signal
d'alarme réveilla le régiment au milieu de la nuit. Un avant-poste
annonça qu'un flot d'Arabes approchait; en peu d'instants les deux
escadrons furent sur pied et en rang; les Arabes débusquaient sans bruit
d'un défilé dans lequel le colonel ne voulut pas s'engager, sachant que
l'ennemi couronnait les crêtes. Ils croyaient surprendre la place; mais
ce furent eux qui se trouvèrent surpris et enveloppés avant d'avoir
pu se reconnaître. On en fit un massacre épouvantable; on y fit des
prodiges de valeur. Le colonel s'étant trouvé un instant entouré seul
par un groupe d'Arabes, Frédéric accourut et sabra si bien de droite et
de gauche qu'il réussit à le dégager, à blesser grièvement et à faire
prisonnier le chef de ce groupe. Dans un autre moment, il vit son
maréchal des logis acculé contre un rocher par six Arabes contre
lesquels il se défendait avec bravoure. Frédéric tomba sur eux à coups
de sabre, en étendit trois sur le carreau, blessa et mit en fuite le
reste, et emporta le maréchal des logis, qui était blessé à la jambe et
ne pouvait marcher. Le lendemain, il fut encore mis à l'ordre du jour et
il reçut les galons de brigadier.
M. Georgey triomphait des succès de son protégé et dit au colonel après
la bataille:
«J'avais toujours regardé dans une lunette d'approche. J'avais vu tout
de sur mon toit.
LE COLONEL.--Comment? Où étiez-vous donc?
M. GEORGEY.--J'avais monté bien haut sur lé toiture. Jé voyais très
bien. C'était joli en vérité. Fridric venait, allait, courait, tapait
par tous les côtés. C'était un joli battement. Moi avais jamais vu
batailler. C'était beau les soldats français. C'était comme un régiment
de lions. J'aimais cette chose. Jé disais bravo les lions!»
L'exécution d'Alcide eut lieu huit jours après ce combat. Il mourut
en mauvais sujet et en mauvais soldat, comme il avait vécu. Il refusa
d'écouter l'aumônier. Ses dernières paroles furent des injures contre
ses chefs et contre Frédéric. Personne ne le regretta au régiment.
M. Georgey resta deux mois avec le colonel, puis il alla près d'Alger
pour établir des fabriques. Il y réussit très bien; deux ans après il
alla passer quelque temps à Alger.
Un jour qu'il visitait un des hôpitaux français, en traversant une des
salles, il s'entendit appeler; il approcha du lit et reconnut Frédéric;
mais ce n'était que l'ombre du vigoureux soldat qu'il avait quitté deux
ans auparavant. Maigre, pâle, affaibli, Frédéric pouvait à peine parler.
Il saisit la main de son ancien défenseur et la serra dans les siennes.