Frédéric, pâle et défait, retourne à sa place. On appelle les témoins;
ils atténuent de leur mieux la part de Frédéric dans la lutte.
Les camarades d'Alcide avouent le complot imaginé par lui, les moyens de
flatteries et d'hypocrisie qu'ils avaient employés, l'achat des vins et
liqueurs pour enivrer plus sûrement leur victime; le projet de vol,
que leur propre ivresse et l'arrivée du maréchal des logis les avaient
empêchés de mettre à exécution. Les interruptions et les emportements
d'Alcide excitent l'indignation de l'auditoire.
Après l'audition des témoins, les avocats prennent la parole; celui
d'Alcide invoque en faveur de son client l'ivresse, l'entraînement; il
promet un changement complet si les juges veulent bien user d'indulgence
et lui accorder la vie.
L'avocat de Frédéric rappelle ses bons précédents, son exactitude au
service, sa bravoure dans les combats, les qualités qui l'ont fait aimer
de ses chefs et de ses camarades; il le recommande instamment à la
bienveillance de ses chefs, tant pour lui que pour ses parents, que
le déshonneur de leur fils atteindrait mortellement. Il plaide son
innocence; il prouve que Frédéric a été victime d'un complot tramé par
Bourel pour se rendre maître de l'argent que possédait Bonard et le
perdre dans l'esprit de ses chefs. Il annonce que M. Georgey, ami de
Frédéric, se chargeait d'expliquer l'indigne accusation de vol lancée
par Alcide Bourel.
M. Georgey monte à la tribune des avocats. Il salue l'assemblée et
commence:
«Honorbles sirs, jé pouvais pas empêcher une indignation de mon coeur
quand cé Alcide malhonnête avait accusé lé povre Fridric comme une
voleur. Jé savais tout, jé voyais tout; c'était Alcide lé voleur.
Fridric était une imprudente, une bonne créature; il avait suivi lé
malhonnête ami; il croyait vrai ami, bone ami; il savait rien des
voleries horribles de l'ami: Fridric comprenait pas très bien quoi il
voulait faire lé malhonnête: et quand il comprenait, quand il disait:
_Jé voulais pas_, c'était trop tardivement; Alcide avait volé
moi... Et Fridric voulait pas dire: _C'était lui, prenez-lé pour
la prison._ Et quand lé bons gendarmes français avaient arrêté le
malhonnête Alcide, cette gueuse avait coulé dans lé poche de lé povre
Fridric montre, chaîne, or et tout. Quand j'étais arrivé, jé comprenais,
jé savais. J'avais dit, pour sauver Fridric, c'était moi qui avais donné
montre, or, chaîne. Lé gendarmes français avaient dit: «C'était bon: il
y avait pas de voleur.» Et j'avais emmené les deux garçons: et j'avais
foudroyé Alcide et j'avais chassé lui. Et Fridric était presque tout
à fait morte de désolation du arrêtement des gendarmes. Et lé père
infortuné et lé mère malheureuse étaient presque morte de l'honneur
perdu une minute. Voilà pourquoi Fridric il était soldat. Et vous avez
lé capacité de voir il était bon soldat, brave soldat, soldat français
dans lé généreuse, brave régiment cent et deux. Et si cette scélérate
Alcide avait réussi au déshonorement à la mort du povre Fridric, lui
contente, lui enchanté, lui heureuse. Et les povres Master Bonarde,
Madme Bonarde, ils étaient mortes ou imbéciles du grand, terrible
désolation. Quoi il a fait, lé povre accusé? Rien du tout. Maréchal des
logis disait: «Rien du tout». Seulement tomber à l'épaule du brave,
honorble maréchal des logis français. Et pourquoi Fridric tomber
sur l'épaule? Par la chose qué lé grédine Alcide avait fait ivre lé
malheureuse, avec du vin abomin'ble, horrible. C'était un acte de grande
scélérate, donner du vin horrible. Et lé povre malheureuse il était dans
un si grand repentement, dans un si grand chagrinement! (_Montrant
Frédéric et se retournant vers lui._) Voyez, lui pleurer! Povre
garçon, toi pleurer pour ton honneur, pour tes malheureux parents!
Toi, brave comme un lion terrible, toi, courageuse et forte toujours,
partout: toi, à présent, abattu, humilié, honteuse! Tes povres yeux,
allumés comme lé soleil en face des ennemis... tristes, abaissés,
ternis... Povre Fridric! Rassure ton povre coeur; tes chefs il étaient
justes; ils étaient bons; ils savaient tu étais une honneur du brave
régiment; ils savaient tu voulais pas faire mal; ils savaient ta
désolation. Eux t'ouvrir les portes du tombeaux. Eux te dire: Sors,
Lazare! Prends la vie et l'honneur. Tu croyais être morte à l'honneur.
Nous té rendons la vie avec l'honneur. Va combattre encore et toujours
pour les gloires de notre belle France. Va gagner la croix de l'honneur.
Va crier à l'ennemi: Dieu et la France!»
Un murmure d'approbation se fit entendre lorsque M. Georgey descendit
de la tribune. Frédéric se jeta dans ses bras. M. Georgey l'y retint
quelques instants. Le conseil se retira pour délibérer sur le sort des
deux accusés; l'attente ne fut pas longue.
Quand il rentra dans la salle:
«Frédéric Bonard, dit le président, le tribunal, usant d'indulgence
à votre égard, en raison de votre excellente conduite et de vos
antécédents; eu égard à votre sincère repentir, vous acquitte
pleinement, à l'unanimité, et vous renvoie de la plainte.»
Frédéric se leva d'un bond, tendit les bras vers le colonel. Son visage,
d'une pâleur mortelle, devint pourpre et il tomba par terre comme une
masse.
M. Georgey s'élança vers lui; une douzaine de personnes lui vinrent en
aide, et on emporta Frédéric, que la joie avait failli tuer. Il ne
tarda pas à revenir à la vie; un flot de larmes le soulagea, et il put
témoigner à M. Georgey une reconnaissance d'autant plus vive qu'il avait
craint ne pouvoir éviter au moins cinq ans de fer ou de boulet.
Quand le tumulte causé par la chute de Frédéric fut calmé, le président
continua:
«Alcide Bourel, le tribunal, ne pouvant user d'indulgence à votre égard
en raison de la gravité de votre infraction à la discipline militaire,
et conformément à l'article *** du code pénal militaire, vous condamne à
la dégradation suivie de la peine de mort.»
Un silence solennel suivit la lecture de cette sentence. Il fut
interrompu par Alcide, qui s'écria, en montrant le poing au tribunal:
«Canailles! je n'ai plus rien à ménager; je puis vous dire à tous que je
vous hais, que je vous méprise, que vous êtes un tas de gueux...
--Qu'on l'emmène, dit le colonel. Condamné, vous avez trois jours pour
l'appel en révision ou pour implorer la clémence impériale.
ALCIDE, _vociférant_.--Je ne veux en appeler à personne; je veux
mourir; j'aime mieux la mort que la vie que je mènerais dans vos bagnes
ou dans vos compagnies disciplinaires.»
En disant ces mots, Alcide s'élança sur le maréchal des logis, et, avant
que celui-ci ait pu se reconnaître, il le terrassa en lui assenant des
coups de poing sur le visage. Les gendarmes se précipitèrent sur Alcide
et relevèrent le maréchal des logis couvert de sang. Quand le tumulte
causé par cette scène fut calmé, on fit sortir Alcide. Le colonel
ordonna qu'il fût mis aux fers.
Les officiers qui composaient le tribunal allèrent tous savoir des
nouvelles de Frédéric. La scène qui suivit fut touchante: Frédéric, hors
de lui, ne savait comment exprimer sa vive reconnaissance.
LE COLONEL.--Remets-toi, mon brave garçon, remets-toi; nous avons fait
notre devoir; il faut que tu fasses le tien maintenant. Bientôt, sous
peu de jours peut-être, nous aurons un corps d'Arabes sur les bras.
Bats-toi comme tu l'as fait jusqu'ici; gagne tes galons de brigadier,
puis de maréchal des logis, en attendant l'épaulette et la croix.»
Tout le monde se retira, laissant avec Frédéric M. Georgey, qui avait
reçu force compliments, et qui put se dire qu'il avait contribué à
l'acquittement de son protégé.
Quand M. Georgey et Frédéric apprirent la nouvelle violence d'Alcide, le
premier se frotta les mains en disant:
«Jé savais. C'était une hanimal féroce, horrible. Lui tué par une
fusillement; c'était très bon.»
Frédéric, inquiet de son maréchal des logis, alla savoir de ses
nouvelles; il le trouva revenu de son étourdissement et soulagé par
la quantité de sang qu'il avait perdu par suite des coups de poing
d'Alcide.
Pendant que Frédéric était au cachot, il avait à peine touché aux
provisions de M. Georgey; il proposa à sa chambrée de s'en régaler au
repas du soir.
«Mais pas de vin, dit-il, un petit verre en finissant voilà tout. J'ai
juré de ne jamais boire, ni faire boire plus d'un verre à chaque repas.»
Les camarades applaudirent à sa résolution, et le repas du soir n'en fut
que plus gai; les provisions de M. Georgey eurent un succès prodigieux;
Frédéric fut obligé de les retirer pour empêcher les accidents.
«Nous serons bien heureux, dit-il, de les retrouver demain, mes amis.
LES CAMARADES.--Au fait, ton acquittement vaut bien deux jours de fête.
FRÉDÉRIC.--Tous les jours de ma vie seront des jours de fête et
d'actions de grâce au bon Dieu et à mes excellents chefs.
LE BRIGADIER.--Notre bon aumônier était-il content! Comme il remerciait
le colonel et les autres officiers qui t'ont jugé!
UN CAMARADE.--Et ce gueux d'Alcide a-t-il crié, juré! Quelle canaille!
FRÉDÉRIC.--Prions pour lui, mes bons amis; j'ai demandé à M. l'aumônier
une messe pour la conversion de ce malheureux. Puisse-t-il se repentir
et mourir en paix avec sa conscience!»