Peu de jours après, le conseil de guerre s'assembla pour juger Alcide
et Frédéric. Frédéric fut amené et placé entre deux chasseurs. Il était
d'une pâleur mortelle; ses yeux étaient gonflés de larmes qu'il avait
versées toute la nuit. Sa physionomie indiquait l'angoisse, la honte et
la douleur.
Alcide fut placé à côté de lui. Son air effronté, son regard faux et
méchant, son sourire forcé contrastaient avec l'attitude humble et
triste de son compagnon.
On lut les pièces nécessaires, l'acte d'accusation, les dépositions, les
interrogatoires, et on appela le maréchal des logis pour déposer devant
le tribunal. Il accusa très énergiquement Alcide, et il parla de
Frédéric en termes très modérés.
LE PRÉSIDENT.--Mais avez-vous été touché par Bonard?
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Touché pour se défendre, oui, mais pas pour
attaquer.
LE PRÉSIDENT.--Comment cela? Expliquez-vous.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.--C'est-à-dire que lorsque Bourel l'a appelé, il
est arrivé, mais en chancelant, parce que le vin lui avait ôté de la
solidité. Quand il a approché, je l'ai poussé, il a voulu s'appuyer sur
Bourel, et il s'est trompé de bras et de poitrine, je suppose, car c'est
sur moi qu'il a chancelé. Je l'ai encore repoussé; il est revenu tomber
sa tête sur mon épaule. Puis le poste est accouru; on les a empoignés
tous les deux; mais il y a une différence entre pousser et s'appuyer.
--C'est bien; vous pouvez vous retirer», dit le président en souriant
légèrement.
Le maréchal des logis se retira en s'essuyant le front; la sueur
inondait son visage. Frédéric lui jeta un regard reconnaissant.
Les hommes du poste déposèrent dans le même sens sur ce qu'ils avaient
pu voir.
Quand les témoins furent entendus, on interrogea Alcide.
LE PRÉSIDENT.--Vous avez appelé le maréchal des logis face à claques,
gros joufflu, _canaille_?
ALCIDE.--C'est la vérité; ça m'a échappé.
LE PRÉSIDENT.--Vous l'avez poussé?
ALCIDE.--Je l'ai poussé et je m'en vante: il n'avait pas le droit de me
prendre au collet.
LE PRÉSIDENT.--Il en avait parfaitement le droit, du moment que vous lui
résistiez et que vous étiez ivre. Mais, de plus, vous lui avez donné un
coup de poing.
ALCIDE.--Il n'était pas bien vigoureux. Je n'avais pas toute ma force.
Le vin, vous savez, cela vous casse bras et jambes.
LE PRÉSIDENT.--Vous avez appelé vos camarades à votre secours, et
spécialement Frédéric Bonard? Pourquoi appeliez-vous, si vous n'aviez
pas l'intention de lutter contre votre maréchal des logis?
ALCIDE.--Je ne voulais pas me laisser frapper; l'uniforme français doit
être respecté.
LE PRÉSIDENT.--Est-ce par respect pour l'uniforme que vous frappiez
votre supérieur?
ALCIDE.--Si je l'ai un peu bousculé, Bonard en a fait autant.
LE PRÉSIDENT.--Il ne s'agit pas de Bonard, mais de vous.
ALCIDE.--Si je parle de lui, c'est que je n'ignore pas qu'on veut tout
faire retomber sur moi pour excuser Bonard.
LE PRÉSIDENT.--Je vous répète qu'il n'est pas question de Bonard dans
les demandes que je vous adresse, mais de vous seul. De votre propre
aveu, vous avez donné un coup de poing à votre chef, vous l'avez traité
de _canaille_, et vous avez appelé vos amis dans l'intention
évidente de vous délivrer par la force. Avez-vous quelque chose à dire
pour votre excuse?
ALCIDE.--Quand j'aurais à dire, à quoi cela me servirait-il, puisque
vous êtes tous décidés d'avance à me faire fusiller et à acquitter
Bonard qui est un hypocrite, un voleur?... C'est un jugement pour rire,
ça. .
LE PRÉSIDENT.--Taisez-vous; vous ne devez pas insulter vos juges ni
accuser un camarade. Je vous préviens que vous rendez votre affaire plus
mauvaise encore...
ALCIDE.--Ça m'est bien égal, si je parviens à faire condamner ce gueux
de Bonard, ce voleur, ce...»