Huit ou dix jours après cet événement, le colonel, seul dans sa chambre,
lisait attentivement les interrogatoires des accusés et toutes les
pièces du procès. Il vit avec surprise qu'Alcide accusait Frédéric
de deux vols graves commis au préjudice de M. Georgey et d'un pauvre
orphelin reçu par charité chez Bonard père. Il lut avec un chagrin réel
le demi-aveu de Frédéric, qui en rejetait la faute sur Alcide. Il ne
pouvait comprendre que ces vols n'eussent pas été poursuivis par les
tribunaux; il comprenait bien moins encore qu'un garçon capable de deux
actions aussi lâches que criminelles fût devenu ce qu'était Frédéric
depuis son entrée au régiment, l'exemple de tous ses camarades.
«Comment Georgey a-t-il pu s'attacher à un voleur et me le recommander
en termes aussi vifs et aussi affectueux?»
Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, il entendit un débat à la
porte d'entrée entre sa sentinelle et une personne qui voulait pénétrer
de force dans la maison. Il écouta...
«Dieu me pardonne, s'écria-t-il, c'est Georgey! Je reconnais son accent.
Il veut forcer la consigne. Il faut que j'y aille, car ma sentinelle
serait capable de lui passer sa baïonnette au travers du corps pour
maintenir la consigne.»
Le colonel se leva précipitamment, ouvrit la porte et descendit. M.
Georgey voulait entrer de force, et la sentinelle lui présentait la
pointe de la baïonnette au moment où le colonel parut.
«Georgey!... s'écria-t-il. Sentinelle, laisse passer.»
Le soldat releva son fusil et présenta arme.
LE COLONEL.--Entrez, entrez, mon ami.
M. GEORGEY.--Une minoute, s'il vous plaisait. Soldat, vous avoir bien
fait; moi j'étais une imbécile, et vous étais bon soldat français.
Voilà. Et voilà un petit récompense.»
M. Georgey lui présenta une pièce de vingt francs. Le soldat ne bougea
pas; il restait au port d'armes.
M. GEORGEY.--Quoi vous avez, soldat français. Pourquoi vous pas tendre
lé main?
--Arme à terre! commanda le colonel. Tends la main et prends.»
Le soldat porta la main à son képi, la tendit à M. Georgey en souriant
et reçut la pièce d'or.
Le colonel riait de la surprise de M. Georgey.
«Entrez, entrez, mon cher Georgey; c'est la consigne que j'avais donnée
qui vous retenait à la porte.
M. GEORGEY.--Bonjour, _my dear_ colonel. Bonjour. J'étais heureuse
de voir vous. Lé pauvre soldat français, il comprenait rien; jé parlais,
il parlait; c'était lé même chose. Je pouvais pas vous voir.
LE COLONEL.--Vous voici entré, mon ami; je vous attendais, votre chambre
est prête. Voulez-vous prendre quelque chose en attendant le dîner?
M. GEORGEY.--No, _my dear_. J'avais l'estomac rempli et j'avais
apporté à vous des choses délicieux. Pâtés de gros foies, pâtés de
_partridge_ (perdrix) très truffés, pâtés de saumon délicieux;
_turkeys_ grosses et truffées dans l'estomac; oisons chauffés dans
lé graisse dans des poteries; c'est admirable.»
Le colonel riait de plus en plus à mesure que M. Georgey énumérait ses
succulents présents.
LE COLONEL.--Je vois, mon cher, que vous êtes toujours le même; vous
n'oubliez pas les bonnes choses, non plus que vous n'oubliez jamais vos
amis.
M. GEORGEY.--No, _my dear_, jamais. J'avais aussi porté une bonne
chose à Fridric; un langue fourré, truffé, fumé; un fromage gros dé
soixante livres; c'était très excellent pour lui, salé, fourré, fumé.
Lui manger longtemps.
Le colonel ne riait plus.
«Hélas! mon cher Georgey, votre pauvre Frédéric m'inquiète beaucoup. Je
m'occupais de lui quand vous êtes entré.
M. GEORGEY.--Quoi il avait? Pourquoi vous disez povre Fridric? Lui
malade?
LE COLONEL.--Non, il est au cachot depuis dix jours.
M. GEORGEY.--Fridric au cachot? Pour quelle chose vous mettre au cachot
lé Fridric, soldat français?
LE COLONEL.--Une mauvaise affaire pour ce pauvre garçon. Il s'est laissé
entraîner à s'enivrer par un mauvais drôle de son pays, nommé Alcide
Bourel.
M. GEORGEY.--Alcide! _my goodness_! Cé coquine abominable, cé
gueuse horrible! il poursuivait partout lé povre Fridric?
LE COLONEL.--Ils étaient six, ils ont fait un train d'enfer; le maréchal
des logis y est allé, Alcide l'a injurié, frappé; Frédéric a lutté
contre le maréchal de logis pour dégager Alcide. Le poste est arrivé;
tous deux ont été mis au cachot, où ils attendent leur jugement.
M. GEORGEY.--Oh! _my goodness_! Lé povre Fridric! Lé povre Mme
Bonarde! Fridric morte ou déshonorable, c'était lé même chose... Et lé
Master Bonarde! il avait un frayeur si terrible du déshonoration!...
Colonel, vous étais un ami à moi, vous me donner Fridric et pas faire de
jugement.
LE COLONEL.--Ah! si je le pouvais, mon ami, j'aurais étouffé l'affaire.
Mais Alcide est arrêté aussi; les autres ivrognes sont à la salle de
police. Le poste les a tous vus; il a dégagé le maréchal des logis,
qu'Alcide assommait à coups de poing.»
Ils causèrent longtemps encore. M. Georgey cherchant les moyens de
sauver Frédéric, le colonel lui en démontrant l'impossibilité. Quand
il parla à son ami de l'accusation de vol portée par Alcide contre
Frédéric, M. Georgey sauta de dessus sa chaise, entra dans une colère
épouvantable contre Alcide. Lorsque son emportement se fut apaisé, le
colonel l'interrogea sur cette accusation d'Alcide. M. Georgey raconta
tout et n'oublia pas le repentir, la maladie, la profonde tristesse de
Frédéric et son changement total.
Le colonel remercia beaucoup M. Georgey de tous ces détails, et lui
promit d'en faire usage dans le cours du procès.
M. GEORGEY.--Jé ferai aussi usage; jé voulais parler pour Fridric! Jé
voulais plaidoyer pour cette povre misérable.
LE COLONEL, _souriant_.--Vous? Mais, mon cher, vous ne parlez pas
assez couramment notre langue pour plaider? Il aura un avocat.
M. GEORGEY.--Lui avoir dix avocats, ça fait rien à moi. Vous pouvez pas
défendre moi parler pour une malheureuse créature très fort insultée.
L'Alcide était une scélérate; et moi voulais dire elle était une
scélérate, une menteur, une voleur et autres choses.
LE COLONEL.--Parlez tant que vous voudrez, mon cher, si Frédéric y
consent; seulement je crains que vous ne lui fassiez tort en voulant lui
faire du bien.
M. GEORGEY.--No, no, jé savais quoi jé disais; j'étais pas une imbécile;
jé dirai bien.»
L'heure du dîner arrêta la conversation. M. Georgey mangea comme quatre,
et remit au lendemain sa visite au prisonnier.
Frédéric végétait tristement dans son cachot. Ses camarades profitaient
pourtant de l'amitié que lui témoignaient les officiers et le maréchal
des logis pour lui envoyer toutes les douceurs que peuvent se procurer
de pauvres soldats en garnison en Algérie; son morceau de viande était
plus gros que le leur; sa gamelle de soupe était plus pleine, sa
ration de café un peu plus sucrée. On lui envoyait quelques livres;
la cantinière soignait davantage son linge; sa paillasse était plus
épaisse; tout ce qu'on pouvait imaginer pour adoucir sa position
était fait. Frédéric le voyait avec reconnaissance et plaisir; il en
remerciait ses camarades et ses chefs. L'aumônier venait le voir aussi
souvent que le lui permettaient ses nombreuses occupations; chacune de
ses visites calmait l'agitation du malheureux prisonnier.
Un matin, lendemain de l'arrivée de M. Georgey, la porte du cachot
s'ouvrit, et Frédéric vit entrer l'excellent Anglais suivi d'un soldat
qui apportait un panier rempli de provisions. Frédéric ne put retenir un
cri de joie; il s'élança vers M. Georgey, et, par un mouvement machinal,
irréfléchi, il se jeta dans ses bras et le serra contre son coeur.
M. GEORGEY.--Povre Fridric! J'étais si chagrine, si fâché! Jé savais
rien hier. Jé savais tout lé soir; lé colonel avait tout raconté à moi.
Jé avais apporté un consolation pour l'estomac; et lé scélérate Alcide
avoir rien du tout, pas une pièce.»
Frédéric, trop ému pour parler, lui serrait les mains, le regardait avec
des yeux humides et reconnaissants.
M. Georgey profita du silence de Frédéric pour exhaler son indignation
contre Alcide, son espoir de le voir _fusillé en pièces_.
«Jé apportais à vous des nouvelles excellentes de Mme Bonarde, de M.
Bonarde, de pétite Juliène.»
Frédéric tressaillit et pâlit visiblement. M. Georgey, qui l'observait,
rentra sa main dans sa poche; il avait apporté des lettres du père et de
la mère. M. Georgey savait ce qu'elles contenaient; Bonard remerciait
son fils d'avoir honoré son nom; il racontait les propos des gens du
pays, les compliments qu'on lui adressait, son bonheur en apprenant que
son fils avait été mis deux fois à l'ordre du jour; et d'autres choses
de ce genre qui eussent été autant de coups de poignard pour le
malheureux Frédéric. La lettre de Mme Bonard, beaucoup plus tendre,
était pourtant dans les mêmes sentiments d'orgueil maternel.
«Si lé pôvre infortuné était justifié, se dit M. Georgey, jé remettrai
après. Si la condamnation sé faisait, jé brûlerai.»
Ils restèrent quelques instants sans parler, Frédéric cherchait à
contenir son émotion et à dissimuler sa honte; M. Georgey cherchait les
moyens de le faire penser à autre chose. Enfin, il trouva.
«J'avais vu lé colonel; il m'avait dit c'était pas grand'chose pour toi.
Le maréchal des logis dira c'était rien, c'était lui qui avait poussé;
toi avais poussé Alcide seulement; toi étais excellente créature et lé
autres t'aiment tous. Et lé jugement être excellent.»
Frédéric le regarda avec surprise.
FRÉDÉRIC.--J'ai pourtant entendu la lecture de l'acte d'accusation qui
dit que j'ai lutté contre le maréchal des logis.
M. GEORGEY.--Quoi c'est lutter? Ce n'était rien du tout. Ce n'était pas
taper.
FRÉDÉRIC.--Que Dieu vous entende, Monsieur! Je vous remercie de votre
bonne intention.
M. GEORGEY.--Tiens, Fridric, voilà une grosse panier; il y avait bonnes
choses pour manger. Tu avais curiosité? Tu volais voir? jé savais.
Voilà.»