«Qu'est-ce qui se passe donc par là, sur le champ de foire?» demanda
Frédéric qui avait repris de la gaieté depuis qu'il s'était débarrassé
de sa montre et de la chaîne. «On dirait que les gendarmes ont arrêté
quelqu'un.
ALCIDE.--Allons voir, tout le monde y court; il doit y avoir quelque
chose de curieux.
Ils se dépêchèrent et vinrent se mêler à la foule.
«Qu'est-ce qu'il y a?» demanda Alcide à un brave homme qui parlait et
gesticulait avec animation.
UN HOMME.--Ce sont deux vauriens que les gendarmes viennent d'arrêter au
moment où ils enlevaient la montre d'un drôle d'original qui baragouine
je ne sais quelle langue. On ne le comprends pas, et lui-même ne
comprend guère mieux ce qu'on lui demande.»
Ils avancèrent; Alcide se haussa sur la pointe des pieds et vit avec
effroi que l'original était M. Georgey, et que les voleurs étaient ses
deux aimables compagnons.
«Sauvons-nous, dit-il à Frédéric; c'est M. Georgey et les deux gredins
qui m'ont probablement aussi volé ma montre. Si l'Anglais nous voit, il
va nous appeler; nous serions perdus.»
Frédéric voulut s'enfuir; Alcide le retint fortement.
«Doucement donc, maladroit, tu vas nous faire prendre si tu as l'air
d'avoir peur; suis-moi; ayons l'air de vouloir nous faufiler d'un autre
côté.»
Ils parvinrent à sortir de la foule; pendant qu'ils échappaient ainsi au
danger qui les menaçait, Alcide trouva moyen de couler dans la poche de
Frédéric la seconde chaîne et l'or et l'argent qui lui restaient. Quand
ils se furent un peu éloignés, ils pressèrent le pas.
En passant devant un café très éclairé, Alcide regarda à sa montre
l'heure qu'il était.
«Onze heures! dit-il. Rentrons vite.»
Mais au même moment il se sentit saisir au collet. Il poussa un cri
lorsqu'en se retournant il vit un gendarme. Frédéric, qui marchait
devant, fit une exclamation:
«Les gendarmes!»
Et il courut plus vite. Un instant après, il se sentit arrêter à son
tour.
LE GENDARME.--Ah! tu te sauves devant les gendarmes, mon garçon: mauvais
signe! Il faut que tu viennes avec ton camarade, qui a une si belle
montre avec une si belle chaîne; le tout est mal assorti avec sa
redingote de gros drap et ses souliers ferrés.
FRÉDÉRIC.--Lâchez-moi, Monsieur le gendarme. Je suis innocent, je vous
le jure. Je n'ai rien sur moi, ni montre, ni chaîne.
LE GENDARME.--Nous allons voir ça, mon mignon; tu vas venir avec nous
devant M. l'Anglais, qui a déclaré avoir été volé de tout son or, de sa
montre et de sa chaîne.»
Frédéric tremblait de tous ses membres, le gendarme le soutenait en le
traînant. Alcide, non moins effrayé, payait pourtant d'effronterie;
il soutenait que sa montre et sa chaîne lui avaient été données par
l'excellent M. Georgey; il indiquait l'horloger qui la lui avait vendue,
le bijoutier qui venait de lui vendre sa chaîne.
Son air assuré, ses indications si précises, ébranlèrent un peu les
gendarmes; celui qui l'escortait lui dit avec plus de douceur:
«Eh bien, mon ami, si tu es innocent, ce que nous allons savoir tout
à l'heure, tu n'as rien à craindre des gendarmes, Nous voici près
d'arriver. M. Georgey, comme tu l'appelles, saura bien te reconnaître et
nous dire que tu ne lui as rien volé, non plus que ton camarade, qui dit
avoir les poches vides.»
Ils arrivaient en effet devant le commissaire de police qui venait
constater le vol. Quand les gendarmes eurent amené devant lui les deux
amis, il commanda qu'on les fouillât. Alcide n'avait rien de suspect,
mais Frédéric, qui avait protesté n'avoir rien dans ses poches, poussa
un cri de détresse quand le gendarme retira de la poche de côté de sa
redingote une chaîne et plusieurs pièces d'or et d'argent.
«Tu es plus riche que tu ne le croyais, mon garçon», lui dit le
gendarme.
L'exclamation de Frédéric attira l'attention de M. Georgey; il se
retourna, reconnut Frédéric et Alcide, et s'écria:
«Lé pétite Bonarde! Oh! _my goodness!_»
Le pauvre M. Georgey resta comme pétrifié.
LE GENDARME.--Veuillez, Monsieur, venir reconnaître si l'or et la chaîne
que nous avons trouvés dans la poche de ce garçon sont à vous.»
M. Georgey s'approcha. Il jeta un coup d'oeil sur les pièces d'or, qui
étaient des guinées anglaises. C'étaient les siennes, il n'y avait pas
à en douter. Que faire! La pauvre Mme Bonard et son mari se trouvaient
déshonorés par le vol de leur fils! Son parti fut bientôt pris. Il
fallait sauver l'honneur des Bonard.
«Jé connaissais, c'était lé pétite Bonarde. J'avais donné les jaunets
au pétite Bonarde et lui avais acheté lé chaîne. C'était très joli...
ajouta-t-il en examinant la chaîne. Jé savais, jé connaissais. Lui venir
avec moi, jé donnais tout.
LE GENDARME.--Et l'autre garçon, Monsieur? N'est-ce pas votre montre et
votre chaîne qu'il a dans son gousset?
M. GEORGEY.--No, no, c'était une donation. J'avais donné, j'avais
donné tout. No, no, ma horloge pas comme ça. Une chiffre. Une couronne
baronnet. C'étaient les deux grands coquins avaient volé. J'étais sûr,
tout à fait certain.»
On amena les deux voleurs devant M. Georgey, et on lui présenta la
montre et le porte-monnaie avec lesquels ils se sauvaient quand ils
furent arrêtés.
M. GEORGEY.--C'était ça! C'était ma horloge! Jé connais. Voyez voir,
chiffre G.G.; ça était pour dire: George Georgey. Voyez voir, couronne
baronnet; c'était moi, sir Midleway... C'était très fort visible... Le
porte-argent, c'était mon. Jé connais. C'était mon petit nièce avait
fait. Voyez voir, G.G... c'était pour dire: George Georgey. Couronne
baronnet, ça était pour dire: sir Midleway... Je connais; c'était
Alcide, ça. Laissez, laissez tous les deux garçons, jé emmener eux; il
était noir, il était moitié la nuit. _Goodbye_, sir. Venez, Alcide;
Fridric, marchez avant moi.»
Les deux voleurs, trop heureux d'en être quittes à si bon marché, ne se
firent pas répéter l'ordre de M. Georgey; s'échappant du milieu de la
foule, ils rejoignirent l'Anglais et marchèrent devant lui en silence.
Quand ils furent hors de la ville, Alcide, qui avait retrouvé son
effronterie accoutumée, commença à vouloir s'excuser aux yeux de M.
Georgey.
«Vous êtes bien bon, Monsieur, d'avoir défendu Frédéric et moi contre
ces méchants gendarmes...
M. GEORGEY.--Tenez vos langues, malhonnête, voleuse; je vous défendais
les paroles.
ALCIDE.--Mais, Monsieur, je vous assure...
M. GEORGEY.--Jé disais: tenez lé langue. Jé voulais pas écouter votre
voix horrible: voleur, gueuse, grédine. Moi tout dire à Madme Bonarde, à
Master Bonarde, à papa Alcide. Ah! tu avais volonté volé moi! Tu croyais
Georgey une imbécile comme toi! Tu croyais moi disais des excuses pour
toi? Moi savoir tout; moi parler menteusement pour Madme Bonarde, par
lé raison de Frédric voleur avec toi. Moi avoir pitié povre Madme
Bonarde... Moi savoir Madme Bonarde, Master Bonarde, morte pour la honte
de Fridric. Voilà comment moi avoir parlé contrairement au vérité. Et
toi, coquine, mé rendre à la minute lé montre, lé chaîne, lé guinées tu
avais volé à moi Georgey.
ALCIDE.--C'est Frédéric, Monsieur, ce n'est pas moi...
M. GEORGEY.--Menteuse! grédine! Donner sur lé minute à moi tout le
volement.»
M. Georgey saisit Alcide, qui se débattit violemment, mais qui fut bien
vite calmé par les coups de poing du vigoureux Anglais. La montre et sa
chaîne passèrent en un instant de la poche d'Alcide dans celle de
M. Georgey. Frédéric n'attendit pas son tour et remit lui-même en
sanglotant la chaîne et tout l'or et l'argent que lui avait rendus le
gendarme.
«Oh! Monsieur, s'écria-t-il, ne croyez pas que ce soit moi qui vous ai
volé. C'est Alcide qui a tout fait et qui m'a poussé à mal faire. Je ne
voulais pas, j'avais peur; il m'a forcé à le laisser faire, à acheter
la montre et la chaîne; il m'a coulé votre or dans la poche quand nous
avons été dans cette foule qui arrêtait les deux voleurs. Je ne l'ai su
que lorsque les gendarmes m'ont fouillé. Pardonnez-moi, Monsieur; ne
dites rien à mon père, il m'assommerait de coups.
M. GEORGEY.--Il faisait très bien, et jé voulais dire. C'était trop
horrible.»
Alcide voulut aussi demander grâce et accuser Julien; mais l'Anglais le
fit taire en lui boxant les oreilles.
M. GEORGEY.--Jé défendais à toi, scélérate, de parler une parole. Jé
voulais dire à les deux parents et jé dirai. Demain, jé dirai. Va dans
ton maison, et toi, Fridric, va dans lé tien. Jé rentrais chez moi.
Caroline, vitement, une lumière; jé voulais aller dans le lit.»
M. Georgey repoussa les deux garçons, entra chez lui, ferma la porte
à double tour et monta dans sa chambre. Caroline l'entendit longtemps
encore se promener en long et en large et parler tout haut.
«Il devient fou, pensa-t-elle: il l'était déjà à moitié, la foire l'a
achevé.»