LES MONTRES ET LES CHAINES

Pendant ce temps, qu'avaient fait Alcide et Frédéric?

A la fin du spectacle, ils s'en allèrent tout doucement, de peur de

réveiller M. Georgey et Julien. Quand ils se trouvèrent hors du théâtre,

Frédéric demanda à Alcide:

«Pourquoi as-tu mis des pièces d'or dans la poche de Julien? Où les

as-tu prises?

ALCIDE.--Dans la poche de l'Anglais, parbleu!

FRÉDÉRIC.--Comment? tu l'as volé?

ALCIDE.--Tais-toi donc, imbécile! Tu cries comme si tu parlais à un

sourd. On ne dit pas ces choses tout haut. J'ai pris, je n'ai pas volé.

FRÉDÉRIC.--Mais puisque tu as pris dans sa poche sans qu'il s'en doutât.

ALCIDE.--Eh bien, je les ai prises pour empêcher un autre de les

prendre. Il était ivre, tu sais bien; il dormait et soufflait comme

un buffle. Le premier sujet venu pouvait le dévaliser et peut-être

l'égorger. Ainsi, en lui vidant ses poches, je lui ai probablement sauvé

la vie.

FRÉDÉRIC.--Ah! je comprends. Tu veux lui rendre son argent.

ALCIDE.--Je ne lui rendrai pas ses jaunets; pas si bête! Il nous avait

promis de nous faire un présent, il ne nous a rien donné; je lui ai

épargné la peine de chercher; nous achèterons nous-mêmes ce qui nous

convient le mieux.

FRÉDÉRIC.--Mais pourquoi en as-tu mis dans la poche de Julien?

ALCIDE.--Pour faire croire que c'est Julien qui a dévalisé celle de

l'Anglais, dans le cas où celui-ci s'apercevrait de quelque chose.

FRÉDÉRIC.--Mais c'est abominable, ça! Après avoir volé Julien, tu fais

une vilaine chose et tu veux la rejeter sur ce pauvre garçon?

ALCIDE.--Tu m'ennuies avec tes sottes pitiés, et tu es bête comme un

oison. D'abord l'Anglais, qui est un imbécile fieffé, ne pensera pas à

compter son argent; il croira qu'il a tout dépensé ou qu'il a perdu ses

pièces par un trou que j'ai eu soin de lui faire au fond de sa poche.

Et s'il se plaint, on lui dira que c'est Julien qui aura cédé à la

tentation; on fouillera dans les habits de Julien, on trouvera les

pièces d'or; l'Anglais, qui l'aime, ne dira plus rien: il emmènera son

_povre pétite Juliène_, et on n'y pensera plus.

FRÉDÉRIC.--Mais mon père et ma mère y penseront, et ils croiront que

Julien est un voleur.

ALCIDE.--Qu'est-ce que cela te fait? Ce Julien est un petit drôle, c'est

ton plus grand ennemi; il travaille à prendre ta place dans la maison et

à t'en faire chasser. Crois bien ce que je te dis. Tu le verras avant

peu.

FRÉDÉRIC.--Comment? Tu crois que Julien...?

ALCIDE.--Je ne crois pas, j'en suis sûr. C'est un vrai service d'ami

que je te rends... Mais parlons d'autre chose. As-tu envie d'avoir une

montre?

FRÉDÉRIC.--Je crois bien! Une montre! C'est qu'il faut beaucoup d'argent

pour avoir une montre! Et toi-même, tu n'en as pas, malgré tout ce que

tu as chipé à tes parents et à d'autres.

ALCIDE.--Je n'en ai pas parce que je n'ai jamais eu une assez grosse

somme à la fois. Mais à présent que nous avons de quoi, il faut que

chacun de nous ait une montre. Allons chez un cousin horloger que je

connais.

FRÉDÉRIC.--Mais si on nous voit des montres, on nous demandera qui nous

les a données.

ALCIDE.--Eh bien, la réponse est facile. Le bon Anglais, l'excellent M.

Georgey.

FRÉDÉRIC.--Et si on le lui demande à lui-même?

ALCIDE.--Est-ce qu'il sait ce qu'il fait, ce qu'il donne? D'ailleurs il

ne comprendra pas, ou bien on ne le comprendra pas.

FRÉDÉRIC.--J'ai peur que tu ne me fasses faire une mauvaise chose et

qui n'est pas sans danger, car si nous sommes découverts, nous sommes

perdus.

ALCIDE, _ricanant_.--Tu as toujours peur, toi. Tu as près de

dix-sept ans, et tu es comme un enfant de six ans qui craint d'être

fouetté. Est-ce qu'on te fouette encore?

--Non, certainement, répondit Frédéric d'un air piqué. Je n'ai pas peur

du tout et je ne suis pas un enfant.

ALCIDE.--Alors, viens acheter une montre, grand benêt: c'est moi qui te

la donne.» Frédéric se laissa entraîner chez le cousin horloger. Alcide

demanda des montres; on lui en montra plusieurs en argent.

«Des montres d'or, dit Alcide en repoussant avec mépris celles d'argent.

--Tu es donc devenu bien riche? répondit le cousin.

ALCIDE.--Oui; on nous a donné de quoi acheter des montres en or.

L'HORLOGER.--C'est différent. En voici à choisir.

ALCIDE.--Quel prix?

L'HORLOGER.--En voici à cent dix francs; en voilà à cent vingt; cent

trente et au delà.

ALCIDE.--Laquelle prends-tu, Frédéric?

FRÉDÉRIC.--Je n'en sais rien; je n'en veux pas une trop chère.

L'HORLOGER.--En voici une de cent vingt francs, Monsieur, qui fera bien

votre affaire.

--Et moi, dit Alcide, je me décide pour celle-ci; elle est fort jolie.

Combien?

L'HORLOGER.--Cent trente, tout au juste.

ALCIDE.--Très bien; je la prends.

L'HORLOGER.--Une minute; on paye comptant; je ne me fie pas trop à ton

crédit.

ALCIDE.--Je paye et j'emporte. Voici de l'or; ça fait combien à donner?

L'HORLOGER.--Ce n'est pas malin à compter: cent vingt et cent trente

ça fait deux cent cinquante. Voici vos montres et leurs clefs; plus un

cordon parce que vous n'avez pas marchandé.»

Alcide tira de sa poche une multitude de pièces de vingt francs; il en

compta dix, puis deux; puis deux pièces de cinq francs que lui avait

rendues le garçon de café, et empocha le reste.

L'HORLOGER.--Tu as donc fait un héritage?

ALCIDE.-Non, mais j'ai un nouvel ami, riche et généreux, qui a voulu que

nous eussions des montres. Au revoir, cousin.

L'HORLOGER.--Au revoir; tâche de m'amener ton ami.

ALCIDE.--Je te l'amènerai; ce sera un vrai service que je t'aurai rendu,

car la vente ne va pas fort, ce me semble.

L'HORLOGER.--Pas trop; d'ailleurs, plus on a de pratiques et plus on

gagne.»

Les deux fripons s'en allèrent avec leurs montres dans leur gousset;

Alcide était fier et tirait souvent la sienne pour faire voir qu'il en

avait une. Frédéric, honteux et effrayé, n'osait toucher à la sienne

de peur qu'une personne de connaissance ne la vît et n'en parlât à son

père.

«A présent, dit Alcide, allons voir les autres curiosités.»

Et il se dirigea vers le champ de foire, où se trouvaient réunis les

baraques et les tentes à animaux féroces ou savants, les faiseurs de

tours, les théâtres de farces et les danseurs de corde. Ils entrèrent

partout; Alcide riait, s'amusait, causait avec les voisins. Frédéric

avait la mine d'un condamné à mort, sérieux, sombre, silencieux. Sa

montre lui causait plus de frayeur que de plaisir; sa conscience, pas

encore aguerrie au vice, le tourmentait cruellement. Sans la peur que

lui inspirait son méchant ami, il serait retourné chez l'horloger pour

lui rendre sa montre et reprendre l'argent, qu'il aurait reporté à M.

Georgey.

Toute la salle riait aux éclats des grosses plaisanteries d'un Paillasse

en querelle avec son maître Arlequin. Alcide avait à ses côtés deux

jeunes gens aimables et rieurs avec lesquels il causait et commentait

les tours d'adresse et les bons mots du Paillasse. Alcide y aurait

volontiers passé la nuit; jamais il ne s'était autant amusé. Mais

Arlequin et Paillasse avaient épuisé leur gaieté et leur répertoire;

ils saluèrent, sortirent et la salle se vida. Dans la foule pressée de

courir à de nouveaux plaisirs, Alcide se trouva séparé de ses aimables

compagnons, et il eut beau regarder, chercher, il ne put les retrouver.

«C'est ennuyeux, dit-il à Frédéric, me voici réduit à ta société, qui

n'est pas amusante. Tu ne dis rien, tu ne regardes rien, tu ne t'amuses

de rien. J'aurais bien mieux fait de venir sans toi.

FRÉDÉRIC.--Plût à Dieu que je ne t'eusse pas accompagné à cette foire

maudite. Depuis ce matin, je n'ai eu que du chagrin et de la terreur.

ALCIDE.--Parce que tu es un imbécile et un trembleur; tu n'as pas plus

de courage qu'une poule; si je t'avais écouté, nous serions partis et

revenus les poches vides; nous nous serions mis à la suite de ce sot

Anglais et de son petit mendiant; nous n'aurions pas eu nos montres ni

tout ce que nous allons encore acheter.

FRÉDÉRIC.--Oh! Alcide, je t'en prie, n'achète plus rien; cette montre me

fait déjà une peur terrible.

ALCIDE.--Ah! ah! ah! quel stupide animal tu fais! Suis-moi: je vais te

mener chez un brave garçon qui nous complétera nos montres.

FRÉDÉRIC.--Que veux-tu y mettre de plus? Elles ne sont que trop

complètes et trop chères.

ALCIDE.--Tu vas voir. Et cette fois, si tu n'es pas content je te plante

là et tu deviendras ce que tu pourras.

FRÉDÉRIC, _avec résolution_.--Si tu me laisses seul, j'irai chez M.

Georgey, je lui rendrai sa montre, et je lui raconterai tout.

ALCIDE.--Malheureux, avise-toi de faire ce que tu dis, et je mets tout

sur ton compte; et je m'arrangerai de façon à te faire arrêter et te

faire mettre en prison; et ce sera toi qui auras tout fait. Et mon

cousin l'horloger dira comme moi, pour avoir ma pratique et celle de mon

riche et généreux ami.»

L'infortuné Frédéric, effrayé des menaces d'Alcide, lui promit de se

taire et de prendre courage.

Ils entrèrent chez un bijoutier.

LE BIJOUTIER.--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?

ALCIDE.--Des chaînes de montre, s'il vous plaît.

LE BIJOUTIER.--Chaînes de cou ou chaînes de gilet?

ALCIDE.--Chaînes de gilet. (_Bas à Frédéric_.) Parle donc,

imbécile; on te regarde.

--Chaînes de gilet, répéta Frédéric timidement.

LE BIJOUTIER.--Voilà, messieurs. En voici en argent... (_Alcide

les repousse_.) En voici en argent doré. (_Alcide repousse

encore_.) En voici en or.

Le Mauvais Génie · 第 79 / 160 题