MADAME BLONDEL.--Qu'y a-t-il? vous êtes malade? Vous vous trouvez mal?»

Mme Bonard s'appuya contre le mur; elle était pâle comme une morte.

«Volés! volés, dit-elle d'une voix défaillante. L'armoire brisée! la

serrure arrachée!»

Mme Blondel partagea la frayeur de son amie, toutes deux criaient, se

lamentaient, appelaient au secours, mais personne ne venait; comme

l'avait dit Mme Blondel, tout le pays était à la foire.

Ce ne fut que longtemps après qu'elles visitèrent l'armoire et qu'elles

s'assurèrent du vol qui avait été commis.

MADAME BONARD.--Pauvre Julien! tout son petit avoir! Ils ont tout pris!

Je m'étonne qu'ils ne nous aient pas entièrement dévalisés; ils n'ont

touché ni aux robes ni aux vêtements.

MADAME BLONDEL.--C'est qu'ils en auraient été embarrassés.

Qu'auraient-ils fait du linge et des habits, qui auraient pu les faire

découvrir?

MADAME BONARD.--Mais Frédéric, où est-il?... Ah! mon Dieu! Frédéric, mon

pauvre enfant, où es-tu?

MADAME BLONDEL.--Il se sera blotti dans quelque coin.

MADAME BONARD.--Pourvu qu'on ne l'ait pas massacré!

MADAME BLONDEL.--Ah! ça se pourrait! Ces chemineaux c'est si méchant! Ça

ne connaît ni le bon Dieu ni la loi.»

Mme Bonard, plus morte que vive, continua à crier, à appeler Frédéric,

à courir de tous côtés, cherchant dans les greniers, dans les granges,

dans les étables, les écuries, les bergeries. Son amie l'escortait,

criant plus fort qu'elle, et lui donnant des consolations qui

redoublaient le désespoir de Mme Bonard.

«Ah! ils l'auront égorgé... ou plutôt étouffé, car on ne voit de sang

nulle part... Quand je vous disais que ces chemineaux, c'étaient des

démons, des satans, des riens du tout, des gueux, des gredins!... Et

voyez cette malice! ils l'auront jeté à l'eau ou enfoui quelque part

pour qu'il ne parle pas.»

Après avoir couru, cherché partout, les consolations de Mme Blondel

produisirent leur effet obligé; Mme Bonard, après s'être épuisée en

cris inutiles, fut prise d'une attaque de nerfs, que son amie chercha

vainement à combattre par des seaux d'eau sur la tête, par des tapes

dans les mains, par des plumes brûlées sous le nez; enfin, voyant ses

efforts inutiles, elle reprit son premier exercice, elle poussa des cris

à réveiller un mort. La force de ses poumons finit par lui amener du

secours; Bonard, qui revenait tout doucement de la foire après avoir

bien, très bien vendu ses bestiaux, entendit le puissant appel de Mme

Blondel; fort effrayé, il pressa le pas et entra hors d'haleine dans la

maison. Peu s'en fallut qu'il ne joignît ses cris à ceux de Mme Blondel;

sa femme était étendue par terre dans une mare d'eau, le visage noirci

et brûlé, les membres agités par des mouvements nerveux. Mais Bonard

était homme: il agissait au lieu de crier; il releva sa femme, l'essuya

de son mieux, la coucha sur son lit, lui enleva ses vêtements mouillés,

lui frotta les tempes et le front avec du vinaigre, et la vit enfin se

calmer et revenir à elle.

Mme Bonard ouvrit les yeux, reconnut son mari et sanglota de plus belle.

BONARD.--Qu'as-tu donc, ma femme ma bonne chère femme?

MADAME BONARD.--Frédéric, Frédéric! ils l'ont assassiné, égorgé,

étranglé, enfoui dans un fossé.

BONARD, _avec surprise_.--Frédéric! Assassiné, étranglé! Mais

qu'est-ce que tu dis donc? Je viens de le quitter riant comme un

bienheureux dans un théâtre de farces, en compagnie de Julien, de M.

Georgey et, ce que j'aime moins, d'Alcide; mais M. Georgey a voulu les

régaler tous et leur faire tout voir.

MADAME BONARD, _joignant les mains_.--Dieu soit loué! Dieu soit

béni! Mon bon Jésus, ma bonne sainte Vierge, je vous remercie! Je

croyais que les voleurs l'avaient tué.

BONARD.--Les voleurs! Quels voleurs? Mon Dieu, mon bon Dieu! mais tu

n'as plus ta tête, ma pauvre chère femme!»

Mme Blondel prit la parole et lui expliqua ce qui avait causé leur

terreur et le désespoir de Mme Bonard.

La longueur de ce récit eut l'avantage de donner aux Bonard le temps de

se remettre.

Mme Bonard se leva, se rhabilla, montra à son mari l'armoire et la

serrure brisées. Ils firent des suppositions, dont aucune ne se

rapprochait de la vérité, sur ce vol qu'ils ne pouvaient comprendre; ils

firent une revue générale à l'intérieur et au dehors; bêtes et choses

étaient à leur place. Quand ils arrivèrent au dindonnier et qu'ils

eurent compté les dindons, les cris des femmes recommencèrent.

«Taisez-vous, les femmes, leur dit Bonard avec autorité; au lieu de

crier, remercions le bon Dieu de ce que nos pertes se bornent à deux

dindes, à quelque argent, et que les craintes de ma femme ne se trouvent

pas réalisées.»

Les femmes se turent.

Bonard continua:

«D'ailleurs, ces dindes ne sont peut-être pas perdues; elles se seront

séparées dans les bois, et tu vas les voir revenir probablement avant la

nuit.»

Mme Bonard, déjà heureuse de savoir son fils en sûreté, accepta

volontiers l'espérance que lui offrait son mari.

Quant à la femme Blondel, le calme de Mme Bonard lui rendit bientôt le

sien, qu'elle n'avait perdu qu'en apparence.

Mme Bonard, ayant complètement repris sa tranquillité d'esprit, commença

à trouver mauvais que Frédéric fût parti avant son retour et eut livré

la ferme et les bestiaux au premier venu.

«Et puis, dit-elle, on n'a jamais entendu parler de vol à l'intérieur

dans aucune maison; qu'est-ce qui a pu être assez hardi pour venir

briser une porte, et une serrure dans une ferme qu'on sait être habitée?

MADAME BLONDEL.--Et puis, comment aurait-on pu deviner qu'il y avait une

somme d'argent dans cette armoire?

MADAME BONARD.--Et pourquoi s'est-on contenté de prendre l'argent et

n'a-t-on pas emporté du linge et des habits?

MADAME BLONDEL.--Et si Frédéric n'est parti qu'à midi, comme vous le

lui aviez recommandé, comment des voleurs ont-ils pu avoir le temps de

commettre ce vol?

MADAME BONARD.--Et si les dindons ont été volés, comment ne les

aurait-on pas tous emportés?

MADAME BLONDEL.--Et comment supposer que des voleurs se soient entendus

pour venir dévaliser votre ferme, juste pendant la demi-heure où il n'y

avait personne?

MADAME BONARD.--Et comment...?

BONARD.--Assez de suppositions, mes bonnes femmes; quand nous parlerions

jusqu'à demain, nous n'en serions pas plus savants. Frédéric reviendra

avant la nuit; nous allons savoir par lui ce qu'il a vu et entendu.

Et demain j'irai porter ma plainte au maire et à la gendarmerie: ils

sauront bien découvrir les voleurs.»

Cette assurance mit fin aux réflexions des deux amies. Mme Blondel

continua son chemin pour se rendre au village, où elle alla de porte

en porte raconter l'aventure dont elle avait été témoin. Mme Bonard

s'occupa des bestiaux et de la recherche de ses dindes perdues. Bonard

alla soigner ses chevaux, faire ses comptes et calculer les profits

inespérés qu'il avait faits de la vente de ses génisses, vaches et

poulains.

Quand le travail de la journée fut terminé, le mari et la femme se

rejoignirent dans la salle pour souper et attendre le retour de Frédéric

et de Julien.

Le Mauvais Génie · 第 57 / 160 题