Le lendemain matin, comme Julien finissait son ouvrage, Mme Bonard vint
le chercher pour aller à la foire. Ils se mirent en route.
MADAME BONARD.--Dis donc, Julien, si nous prenions M. Georgey en passant
devant sa porte? Il ne va pas pouvoir s'en tirer tout seul à la foire;
il se fera attraper, voler, bien sûr.
JULIEN.--Maîtresse, si vous voulez, nous y passerons seulement pour lui
dire qu'il m'attende, que je viendrai le chercher vers midi.
MADAME BONARD.--Et pourquoi pas l'emmener tout de suite, puisque nous y
allons?
JULIEN.--Maîtresse, c'est que..., c'est que... j'aimerais mieux que nous
ayons fini nos emplettes sans lui.
MADAME BONARD.--Pourquoi cela?
JULIEN.--Parce que... je crains... que..., que..., qu'il ne veuille tout
payer. Et il m'a déjà tant donné, que j'en serais honteux.
MADAME BONARD.--Tu as raison. Julien. C'est une bonne et honnête pensée
que tu as là.» Mme Bonard lui donna une petite tape sur la joue, et ils
continuèrent leur chemin.
Julien monta chez M. Georgey pendant que Mme Bonard se reposait en
causant avec Caroline, qui s'apprêtait aussi pour la foire.
«Monsieur, dit Julien en entrant, pardon, si je vous dérange.
M. GEORGEY.--Pas dérangement du tout, pétite Juliène. Moi satisfait voir
toi: je voulais aller au foire avec toi.
JULIEN.--Oui, Monsieur; je venais tout juste vous demander de m'attendre
jusqu'à midi, je viendrai vous prendre.
M. GEORGEY.--Moi aimer plus aller dans lé minute. Moi voulais acheter
une multitude de choses.
JULIEN.--Il y aura plus de marchands à midi, Monsieur.
M. GEORGEY.--Alors moi garder toi, pétite Juliène; nous mangerons un
_turkey_ auparavant lé foire.
JULIEN.--Je ne peux pas, Monsieur; il faut que je m'en aille.
M. GEORGEY.--Quoi c'est cet impatientement? Pourquoi il fallait partir
toi seul?
JULIEN, _avec hésitation._--Parce que Mme Bonard m'attend à la
porte, Monsieur, et que...
M. GEORGEY.--Oh! _my goodness!_ Madme Bonarde attendait et moi pas
savoir! C'était beaucoup malhonnête, pétite Juliène.»
Et, avant que Julien eût pu l'en détourner, M. Georgey était descendu.
M. GEORGEY.--Oh! _dear_! Madme Bonarde! Moi étais fâché fort; vous
rester devant mon porte et moi pas savoir. Oh! pétite Juliène, c'est
très fort ridicoule! Moi faire excuses, pardon. Entrez, Madame Bonarde,
s'il vous plaît.
MADAME BONARD.--Je ne peux pas. Monsieur, il faut que je mène Julien
faire des emplettes et que nous soyons de retour à midi.
M. GEORGEY.--Et lé pétite nigaude Juliène disait pas à moi les
emplettes. Il disait rien. Jé allais manger un pièce. Caroline.
Caroline! vitement thé, crème, _toast_. Beaucoup _toast_,
beaucoup tasses, beaucoup crème. Vitement, Caroline.»
Caroline se dépêcha si bien, qu'un quart d'heure après, le thé et les
accompagnements du thé étaient apportés dans la salle. M. Georgey
força Mme Bonard et Julien à se mettre à table et à manger. Comme ils
n'avaient encore rien pris, ce petit repas improvisé fut avalé avec
plaisir. M. Georgey mangea une douzaine de _toasts_, c'est-à-dire
des tartines de pain et de beurre grillées; chacune d'elles était grande
comme une assiette. Quatre de ces tartines eussent étouffé tout autre.
Mais M. Georgey avait un estomac vigoureusement constitué; il n'éclata
pas, il n'étouffa pas, et il se leva satisfait et pouvant sans
inconvénient attendre l'heure du dîner. Un petit verre de malaga acheva
de le réconforter; et, prenant son chapeau, il sortit avec Mme Bonard
et Julien après avoir pris la précaution de glisser dans sa poche une
poignée de pièces d'or.
La ville n'était pas loin; le temps était magnifique; ils arrivèrent au
bout d'une demi-heure de marche. Pendant qu'ils achètent, que M. Georgey
paye, qu'il fait d'autres emplettes pour son compte, châles, robes,
fichus, bonnets, pour Mme Bonard, vêtements, chaussures, chapeau, etc.,
pour Julien, présents d'espèces différentes pour d'autres qu'il voulait
récompenser des petits services qu'il en avait reçus, Frédéric et Alcide
se rencontraient à la ferme.