Tout le monde se leva; les Bonard et Julien pour retourner à la ferme;
l'Anglais pour les reconduire.
MADAME BONARD.--Vous venez avec nous, Monsieur?
M. GEORGEY.--_Yes_, Madme Bonarde; jé promenais en votre compagnie.
Moi aimais beaucoup prendre un promenade en votre compagnie. Moi voulais
voir les _turkeys_. Jé avais un peu beaucoup peur Frédéric mangeait
les _turkeys_ dans l'absentement de pétite Juliène.
MADAME BONARD, _riant_.--Oh! Monsieur, Frédéric ne mangera pas
quarante-quatre dindons, malgré qu'il soit un peu gourmand.
M. GEORGEY.--Frédéric était gourmand! _Fy_! C'était laide, c'était
affreuse, c'était horrible d'avoir lé gourmandise. Pétite Juliène
n'avait pas lé gourmandise. Il aimait _turkey_, mais pas lé
gourmandise.»
Les Bonard ne purent s'empêcher de rire; Julien lui-même sourit en
regardant rire ses maîtres.
M. GEORGEY.--Quoi vous avez, Madme Bonarde? J'avais dit un sottise?
Eh! j'étais content alors. Pétite Juliène il riait, il avait fini lé
pleurnichement.»
M. Georgey se mit à rire aussi; mais il avait à peine eu le temps
d'ouvrir la bouche et de montrer ses longues dents, que Bonard, qui
marchait un peu en avant, s'écria:
«Ah! coquin! Je t'y prends, enfin!»
Et il s'élança dans le bois.
Tout le monde s'arrêta avec surprise; Bonard avait disparu dans le
fourré. M. Georgey était un peu en arrière; il n'avait pas encore tourné
le coin du bois.
MADAME BONARD.--Qu'y a-t-il donc? Julien, as-tu vu quelque chose?
JULIEN.--Rien du tout, maîtresse. Je ne sais pas ce que c'est.
M. GEORGEY.--_My goodness_! Jé voyais! Jé voyais! Il courait! Il
sautait lé fosse! Il tombait! Eh! vitement! Master Bonard il arrivait!
Oh! _very well_! il était au fondation dé fosse. Ah! ah! ah! master
Bonard il s'arrêtait. Master Bonard il voyait pas!... Il rentrait dans
lé buissonnement. C'était sauvé! Bravo! bravo! _my dear_! c'était
très joli. Alcide il était beaucoup fort habile.
MADAME BONARD.--Que voyez-vous donc, Monsieur Georgey? Qu'est-ce que
c'est? Je ne vois rien, moi.»
M. Georgey lui expliqua avec beaucoup de peine qu'étant resté en arrière
il avait vu ce qui s'était passé au tournant du petit bois. Alcide en
était sorti en courant, poursuivi par M. Bonard qui se trouvait encore
dans le plus épais du taillis; Alcide, se voyant au moment d'être pris,
avait sauté dans le fossé; s'y était couché tout de son long, caché par
un saule dont les branches retombaient sur le fossé; que M. Bonard,
sorti du bois, n'avait plus trouvé Alcide et revenait sans doute à la
ferme à travers bois.
Mme Bonard ne trouva pas la chose aussi plaisante et hâta le pas pour
rejoindre son mari. Julien le suivit, malgré les appels réitérés de
M. Georgey, qui restait à la même place et qui voulait aller chercher
Alcide dans son fossé.
Mme Bonard arriva à la ferme en même temps que son mari.
MADAME BONARD.--C'est-il vrai, Bonard, que tu as vu Alcide? Pourquoi
as-tu couru après lui?
BONARD.--Parce que je croyais avoir aperçu Frédéric; je voulais le
prendre sur le fait.
MADAME BONARD.--Etaient-ils vraiment ensemble? M. Georgey n'a vu
qu'Alcide tout seul qui est tombé dans le fossé en sortant du bois.
BONARD.--Je n'ai plus vu personne. Mais nous allons bien voir si
Frédéric est à la ferme. Si je ne trouve pas, c'est qu'il doit être
encore avec ce coquin d'Alcide, et qu'ils se sont sauvés chacun de leur
côté. Va voir à l'étable pendant que je vais voir à l'écurie.»
Bonard entra dans l'écurie et aperçut Frédéric couché sur des bottes de
foin et profondément endormi.
«C'est étonnant, se dit-il; j'aurais juré qu'ils étaient deux.»
Il s'approcha de Frédéric, le poussa légèrement; Frédéric entr'ouvrit
les yeux, se souleva à demi et retomba endormi.
BONARD, _à mi-voix_.--Il dort tout de bon! C'est singulier tout de
même.»
Et il s'en alla en refermant la porte.
A peine fut-il parti que Frédéric se releva.
«J'ai eu une fameuse peur! Une seconde de plus, j'étais pris. C'est-il
heureux que je sois trouvé cacher par un buisson et que j'aie pu rentrer
par la porte de derrière avant le retour de mon père. Alcide se sera
échappé, je suppose. A-t-il détalé! Ha! ha! ha!
«Et ces diables de chevaux qui n'ont pas dîné! Heureusement qu'ils ne
parleront pas... Il faut que je revoie Alcide avant la foire, tout de
même; nous ne sommes convenus de rien; et, comme il dit, il nous faut
de l'argent pour nous amuser.» Frédéric secoua les brins de foin restés
attachés à ses vêtements, sortit de l'écurie et entra dans la maison, où
il parut étonné de trouver tout le monde rentré.
FRÉDÉRIC.--Ah! vous voilà de retour? Y a-t-il longtemps?
BONARD.--Quelques instants seulement. Je t'ai trouvé dormant dans
l'écurie; je n'ai pas voulu te réveiller, pensant que tu avais eu du mal
à faire seul tout l'ouvrage de la ferme et que tu étais fatigué.
FRÉDÉRIC.--Ça, c'est vrai, j'étais très fatigué...
MADAME BONARD, _sèchement_.--Tu n'avais pourtant pas tant
d'ouvrage! Les animaux à nourrir; ton dîner à chauffer et à manger;
voilà tout.
FRÉDÉRIC.--C'est que les cochons m'ont fait joliment courir; ils avaient
passé dans le bois, et de là ils étaient au moment d'entrer dans l'orge;
ils y auraient fait un joli dégât, vous pensez!
MADAME BONARD, _de même_.--Par où donc ont-ils passé? tout est bien
clos.
FRÉDÉRIC, _embarrassé_.--Par où, je ne puis vous dire; le fait est
qu'ils y étaient.
MADAME BONARD.--Les as-tu enfermés?
FRÉDÉRIC.--Je crois bien; mais après qu'il m'ont fait courir plus d'une
heure.
MADAME BONARD.--C'est bon, tais-toi!
BONARD.--Qu'as-tu donc, femme? tu as l'air tout en colère contre
Frédéric; il n'a pas fait pourtant grand mal en se reposant une heure.
MADAME BONARD.--Bah! il n'était pas fatigué; il n'avait pas besoin de se
reposer.
BONARD.--Qu'en sais-tu?
MADAME BONARD.--Je sais ce que je sais. Frédéric, va me chercher des
pommes de terre et le morceau de porc frais dans la cave.»
Frédéric, étonné du ton sec de sa mère, sortit tout tremblé et alla à la
cave, mais pour n'y rien trouver, puisqu'il venait de manger avec Alcide
ce que sa mère demandait.
«Que vais-je dire? se demanda-t-il. Alcide me conseille de nier que
j'y ai touché, mais ils ne le croiront pas. Cet Alcide est par trop
gourmand; j'avais beau lui dire de n'y pas toucher, de nous contenter de
ce qu'on m'avait laissé (et il y en avait grandement pour deux), il m'a
fallu lui céder. Il m'aurait battu! C'est qu'il me tient, à présent.
J'ai partagé avec lui le profit des dindons, et je ne peux plus m'en
dépétrer. Avec cela qu'il me mène toujours à mal et que je ne suis guère
heureux depuis que je l'ai écouté; j'ai toujours peur de mes parents,
de Julien, d'Alcide lui-même.... Il est méchant cet Alcide; il serait
capable de me dénoncer, de dire que c'est moi qui l'ai conseillé, et je
ne sais quoi encore. Quand il me fait ses raisonnements, il me semble
qu'il dit vrai; mais quand je me retrouve seul, je sens qu'il a tort....
Pourquoi l'ai-je écouté, mon Dieu! Pourquoi n'ai-je pas fait comme
Julien!
JULIEN, _accourant_.--Frédéric! Frédéric! Mme Bonard te demande;
elle s'impatiente; elle dit qu'il lui faut sa viande tout de suite pour
qu'elle ait le temps de la préparer pour ce soir.»
Frédéric ne savait que dire. Julien le regardait avec étonnement.
«Qu'as-tu donc? Es-tu malade?
FRÉDÉRIC.--Non, pas malade, mais embarrassé; je ne trouve pas le morceau
de porc; je ne sais que faire.
JULIEN, _l'examinant_.--Mais qu'est-il devenu?
FRÉDÉRIC.--Je n'en sais rien; quelqu'un l'aura pris.
JULIEN.--Pris! Ici, dans la cave! C'est impossible! Dis-moi vrai; tu
l'as mangé?»
Frédéric ne répondit pas.
JULIEN.--Tu l'as mangé, et pas seul, n'est-ce pas?
FRÉDÉRIC, _effrayé_.--Tais-toi! si on t'entendait!
JULIEN.--Ecoute, Frédéric, je sais qu'Alcide était avec toi tantôt; je
devine qu'il t'a donné de mauvais conseils, comme il fait toujours.
Sais-tu ce qu'il faut faire? Avoue la vérité à ta mère, elle est si
bonne; elle te pardonnera si elle voit que tu te repens sincèrement.
FRÉDÉRIC.--Je n'oserai jamais; mon père me battrait.
JULIEN.--Non; tu sais que ce qui le met en colère contre toi, c'est
quand il voit que tu mens; mais, si tu lui dis la vérité, il te
grondera, mais il ne te touchera pas.»
Pendant que Frédéric hésitait, Mme Bonard s'impatientait.
«Je n'aurai pas le temps de faire cuire ma viande,... dit-elle. Je vais
y aller moi-même; ce sera plus tôt fait.»
Elle arriva en effet au moment où Julien disait sa dernière phrase.
MADAME BONARD.--Qu'est-ce qu'il y a? Encore une de tes sottises,
Frédéric?»
Frédéric tressaillit et resta muet.
JULIEN.--Parle donc! Dis à Mme Bonard ce que tu me disais tout à
l'heure, que tu es bien fâché, que tu ne recommenceras pas.»
Frédérit continuait à se taire; Mme Bonard, étonnée, regardait tantôt
l'un, tantôt l'autre.
MADAME BONARD.--Où est le morceau de porc frais? L'aurais-tu mangé en
compagnie de ce gueux d'Alcide?
JULIEN.--Tout juste, maîtresse; et c'est ce que Frédéric n'ose vous
dire, malgré qu'il en ait bonne envie et qu'il le regrette bien. Et il
promet bien de ne pas recommencer.
MADAME BONARD.--C'est-il bien vrai ce que dit Julien?
FRÉDÉRIC.--Oui, maman, très vrai; Alcide m'a obligé de lui laisser
manger le morceau que vous aviez préparé pour ce soir, et il m'a obligé
à le partager avec lui.
MADAME BONARD.--Obligé! Obligé! c'est que tu l'as bien voulu. Mais
enfin, puisque tu l'avoues, que tu ne mens pas comme d'habitude, je veux
bien te pardonner et n'en rien dire à ton père. Mais ne recommence
pas, et ne fais plus de niaiseries avec ce méchant Alcide qui te mène
toujours à mal. Julien, cours vite chercher quelque chose chez le
boucher, et reviens tout de suite.»
Julien y courut en effet et rapporta un morceau de viande, que Mme
Bonard se dépêcha de mettre au feu. Bonard ne se douta de rien, car il
était parti pour travailler, et quand il entra, la soupe était prête,
la viande cuite à point et le couvert mis. Mme Bonard profita de son
tête-à-tête avec Frédéric pour lui parler sérieusement, pour lui
démontrer le mal que lui faisait Alcide, et les chagrins qu'il leur
préparait à tous. Frédéric promit de ne plus voir ce faux ami, et fut
très satisfait de s'en être si bien tiré.