Le lendemain, Frédéric, qui était de mauvaise humeur de n'avoir pas été
invité chez M. Georgey, s'en prit à Julien et recommença à le blâmer de
n'avoir pas accepté l'or de l'Anglais.
JULIEN.--Mais tu vois bien qu'il me le donnait pour entrer à son
service, et je voulais rester ici.
FRÉDÉRIC.--C'est ça qui est bête! Chez l'Anglais, tu serais devenu
riche, il t'aurait payé très cher: tu aurais pu gagner sur les achats
qu'il t'aurait fait faire.
JULIEN.--Comment ça? Comment aurais-je gagné sur les achats?
FRÉDÉRIC.--C'est facile à comprendre, Alcide me l'a expliqué. Tu achètes
pour deux sous de tabac: tu lui en comptes trois: tu prends un paquet de
chandelles, trois francs: tu comptes trois francs cinquante; et ainsi de
suite.
JULIEN, _avec indignation_.--Et tu crois que je ferais jamais une
chose pareille!
FRÉDÉRIC.--Tiens, par exemple Alcide le fait toujours. Il dit que c'est
pour payer son temps perdu à faire des commissions, et c'est vrai, ça:
alors, c'est avec cela qu'il s'amuse, qu'il achète des cigares, des
saucisses, toutes sortes de choses, et il ne s'en porte pas plus mal.
JULIEN.--Non, mais il se gâte de plus en plus et devient de plus en plus
malhonnête. Prends garde, Frédéric! c'est un mauvais garçon! Ne l'écoute
pas, ne fais pas comme lui!
FRÉDÉRIC.--Vas-tu me prêcher, à présent? Je sais ce que j'ai à faire.
Prends garde toi-même! Si tu as le malheur d'en dire un seul mot à mon
père et à ma mère, nous te donnerons une rossée dont tu te souviendras
longtemps.
JULIEN.--Tu n'as pas besoin de craindre que je te fasse gronder. Tu sais
que je fais toujours mon possible pour t'éviter des reproches. Que de
fois je me suis laissé gronder pour toi!
FRÉDÉRIC, _avec aigreur_.--C'est bon! je n'ai pas besoin que tu
rappelles les générosités dont tu te vantes. Avec tes belles idées,
Alcide dit que tu resteras un imbécile et un pauvrard à la charité de
mes parents, comme tu l'es depuis un an, ce qui n'est agréable ni pour
eux ni pour moi, car tu as beau faire, tu resteras toujours un étranger
qu'on peut chasser d'un jour à l'autre.»
Julien rougit et voulut répondre; mais il se contint, et continua
à balayer la cour, pendant que Frédéric sifflotait un air qu'il
recommençait toujours.
Un autre sifflet, qui reprit le même air, se fit entendre dans le
lointain. Frédéric se tut, prit un trait de charrue, le tordit pour
le déchirer, tira dessus pour achever de le séparer en deux, et dit à
Julien:
«Si mon père me demande, tu lui diras que j'ai été porter ce vieux trait
à raccommoder chez le bourrelier. Tu vois qu'il est cassé; regarde bien,
pour dire ce qui en est si mon père te questionne.
--Je vois», répondit Julien tristement.
Frédéric s'en alla avec le trait.
«Je sais bien où il va, se dit Julien. Un rendez-vous avec son ami
Alcide. Ce malheureux Frédéric! comme il est changé depuis quelque
temps! Cet Alcide lui a fait bien du mal!»
«Julien, Julien! voici l'heure de t'habiller pour aller dîner chez M.
Georgey, cria Mme Bonard. Il faut te faire propre, mon garçon. Mets ta
blouse des dimanches; donne-toi un coup de peigne, un coup de savon, et
viens me trouver dans la salle. Je t'y attends.»
Julien avait fini son ouvrage; il posa le balai dans l'écurie et courut
se débarbouiller à la pompe.
«Je me nettoierai aussi bien à grande eau que si j'usais le savon de Mme
Bonard. Frédéric a dit vrai; je suis à la charité de M. et Mme Bonard:
je dois faire le moins de dépense possible.»
Julien soupira; puis il se lava, se frotta si bien, qu'il sortit très
propre de dessous la pompe; il démêla ses cheveux bien lavés avec le
peigne de l'écurie qui servait aux chevaux, mit du linge blanc, une
vieille blouse déteinte, mais propre, ses souliers ferrés, et alla
retrouver dans la salle Mme Bonard, qui l'attendait en raccommodant du
linge. Elle l'examina.
MADAME BONARD.--Bien! tu es propre comme cela. La blouse n'est pas des
plus neuves, mais tu en achèteras une à la foire prochaine.
JULIEN.--Et M. Bonard? Est-ce qu'il ne vient pas?
MADAME BONARD.--Il va nous rejoindre chez l'Anglais; il a été marchander
un troupeau d'oies.»
Ils se mirent en route; Julien parlait peu, il était triste.
MADAME BONARD.--Qu'est-ce que tu as, mon Julien? Tu ne dis rien; tu es
tout sérieux, comme qui dirait triste.
JULIEN.--Je ne crois pas, maîtresse, je n'ai rien qui me tourmente.
MADAME BONARD.--Tu es peut-être honteux de ta blouse?
JULIEN.--Pour ça non, maîtresse; elle est encore trop belle pour ce que
je vaux et pour l'ouvrage que je fais chez vous.
MADAME BONARD.--Qu'est-ce que tu dis donc? Tu travailles du matin au
soir; le premier levé, le dernier couché.
JULIEN.--Oui, maîtresse; mais quel est l'ouvrage que je fais? À quoi
suis-je bon? À me promener toute la journée avec un troupeau de dindes?
Ce n'est pas un travail, cela.
MADAME BONARD.--Et que veux-tu faire de mieux, mon ami? Quand tu seras
plus grand, tu feras autre chose.
JULIEN.--Oui, maîtresse; mais en attendant, je mange votre pain, je bois
votre cidre, je vous coûte de l'argent; c'est une charité que vous me
faites, et je ne puis rien pour vous, moi; voilà ce qui me fait de la
peine.»
Julien passa le revers de sa main sur ses yeux. Mme Bonard s'arrêta et
le regarda avec surprise.
MADAME BONARD.--Ah çà! qu'est-ce qui te prend donc? Où as-tu pris toutes
ces idées?
JULIEN.--On me l'a dit, maîtresse; de moi-même je n'y avais pas pensé:
je suis trop bête pour l'avoir compris tout seul.
MADAME BONARD.--Si je savais quel est le méchant coeur qui t'a donné ces
sottes pensées, je lui dirais ce que j'en pense, moi. Ce n'est pas toi
qui es bête, c'est l'imbécile qui t'a fait croire tout ce que tu viens
de me débiter. Nomme-le-moi, Julien; je veux le savoir.
JULIEN.--Pardon, maîtresse; je ne peux pas vous le dire, puisque vous
trouvez qu'il a mal fait.
MADAME BONARD.--Bon garçon, va! Mais n'en crois pas un mot, c'est tout
des mensonges. J'ai besoin de toi, et tu me fais l'ouvrage d'un homme,
et tu prends mes intérêts, et je serais bien embarrassée sans toi.