L'Anglais la regarda d'un air indigné.
L'ANGLAIS.--Oh! Madme! _Fye!_ Une dame laver un Mossieur! _Fye!
shocking!_
MADAME BONARD.--Ah bien! je n'y tiens pas! Arrangez-vous tout seul. Je
reviendrai chercher vos habits pour les nettoyer un peu.»
Mme Bonard sortit, fermant la porte après elle, et rejoignit Bonard et
Julien qui se lavaient à la pompe.
MADAME BONARD.--Qui est cet homme? A-t-il l'air drôle! Comment a-t-il
fait pour rouler dans cette saleté?»
Bonard lui raconta ce qui s'était passé; ils en rirent tous deux, mais
Mme Bonard voulut éclaircir l'affaire du dindon que réclamait l'Anglais.
«C'est tout clair, lui répondit Bonard; Alcide aura sauté sur la bête
quand Julien ouvrait la barrière. C'est sans doute lui que j'ai aperçu
courant à travers bois; il aura vendu la dinde à l'Anglais; celui-ci
croit que c'est Julien qui avait chargé Alcide de la vente; cet
imbécile, maladroit comme tout, aura laissé échapper la dinde qui est
revenue à la ferme en courant: il l'a suivie, et, la voyant dans la
cour, il a cru que Julien la lui volait. Avec ça qu'il ne comprend rien,
pas moyen de s'expliquer avec lui.»
Mme Bonard voulut tout de même se faire raconter l'affaire par Julien,
qui avait fini de se débarbouiller.
Pendant qu'ils s'expliquaient, Bonard rentra dans la salle et vit son
Anglais vêtu d'une chemise si longue qu'elle lui battait les talons, les
bras croisés devant ses habits, qu'il contemplait tristement.
BONARD.--Il est certain que vos beaux habits sont un peu abîmés,
Monsieur, mais donnez-les-moi, il n'y paraîtra pas tout à l'heure.»
Et, avant que l'Anglais ait eu le temps de décroiser et d'allonger ses
bras, Bonard avait saisi et emporté les vêtements pour les rincer dans
la mare qui se trouvait tout à côté.
L'Anglais eut beau crier:
«Oh! _dear_! Oh! _goodness_! Mes _papers_! Prenez
attention à mes _papers_! Pas d'eau à mes _papers_! vous
faisez périr mes _papers_!»
Bonard n'y fit pas attention, et ne rapporta les vêtements que lorsqu'il
furent bien nettoyés... et bien trempés.
BONARD.--Tenez, Monsieur, voilà vos habits, un peu humide, mais
propres. Oh! je les ai bien tordus, allez, il n'y reste guère d'eau; ils
sécheront sur vous.»
L'Anglais saisit la redingote, fouilla dans les poches et en retira
précipitamment un gros porte-feuille, qu'il ouvrit en tremblant. Il en
retira des papiers qui étaient dans un état déplorable. Il s'avança
vers Bonard, les lui mit à deux pouces du visage, et lui dit d'une voix
étouffée par l'émotion:
«Malhonnête! Scélérate! Vous avoir perdu les _papers_ à moi! Voyez,
voyez, grosse malheureuse. Les _sketches_ (dessins) de tous mes
fabrications! Les comprennements de tous mes machines! Quoi je férai à
présent? Quoi je présenterai à mes amis d'Angleterre?»
Bonard, qui le considérait comme un fou, ne se fâcha pas des injures ni
de la colère injuste de l'Anglais. Il regarda les papiers à mesure que
M. Georgey les déployait, et dit avec calme:
«Il n'y a pas de mal, Monsieur l'Anglais, ce ne sera rien! Il ne s'agit
que de faire sécher tout cela; il n'y paraîtra seulement pas. Je vais
appeler ma femme, elle vous donnera un coup de main.
L'ANGLAlS.--Arrêtez! Moi savais pas vous étiez lé mari de Madme. Une
minute, s'il vous plaisait. Jé voulais mes habits sur mes épaules et mon
inexpressible sur mes jambes. Jé vous démandais des excuses, jé savais
pas Madme était votre femme. En vérité, j'étais bien repenti.»
Tout en parlant, M. Georgey s'était habillé; il attendit en grelottant
l'arrivée de Mme Bonard, que son mari avait été chercher. Quand elle
entra, il s'épuisa en saluts, en excuses, que n'écoutèrent ni le mari ni
la femme.
«Allume vite du feu, Bonard. Ce pauvre Monsieur tremble à faire pitié.
Chauffe-le du mieux que tu pourras; moi je vais mettre des fers au feu
pour sécher et repasser ses papiers, auxquels il paraît tenir.»
L'Anglais se laissa tourner et retourner par Bonard devant un feu
flamboyant; Mme Bonard repassait et repliait les papiers pendant que
l'Anglais était enveloppé de la vapeur qu'exhalaient ses habits humides.
Il fallut une demi-heure pour réchauffer l'homme et faire sécher ses
vêtements.
Lorsqu'il se sentit sec et chaud, il dit à Bonard d'un ton radouci et
modeste:
«J'espérais avoir mon turkey, _my dear sir_ (mon cher Monsieur).
BONARD.--Ecoutez, mon bon Monsieur, et tâchez de comprendre. La dinde
que vous appelez _Turkey_ (je ne sais pourquoi) n'est pas à vous,
mais à moi.»
L'Anglais fait un mouvement.
BONARD.--Permettez; laissez-moi achever. C'est Alcide qui vous l'a
vendue?
L'ANGLAIS.--Oh _yes_! Alcide. _Good fellow_! il vendait à moi
si bonnes _turkeys_!
BONARD.--Eh bien, Alcide me l'a volée et il vous l'a vendue.
L'ANGLAIS.--Oh! Alcide! si bonne _fellow_! Et Fridrick aussi!
BONARD.--Il vous en a déjà vendu deux autres, n'est-ce pas?
L'ANGLAIS.--Oh oui! excellentes!
BONARD.--Alcide les avait volées à Julien.
L'ANGLAIS.--Oh! _my goodness_! Comment! Alcide était une
malhonnête, une voleure? Et le Fridrick aussi?
BONARD.--Combien vous les a-t-il vendues?
L'ANGLAIS.--Deux premièrs, six: lé grosse dernièr, houit. Il disait
c'était plus grosse.
BONARD.--Ce fripon vous a volé et moi aussi.
L'ANGLAIS, _inquiet_.--Et jé mangeais plus vos grosses
_turkeys_?
BONARD.--Si fait: je vous en vendrai à quatre francs tant que j'en
aurai.
L'ANGLAIS, _riant et se frottant les mains_.--Oh! _very well_,
nous bonnes amis alorse. Oh! lé fripone Alcide, là fripone Fridrick! Il
m'avait vendu deux premièrs. Quand jé lé revois, jé lui fais tous deux
une boxe terrible. _Good bye_, master Bonarde. _Good bye_, excellent
madme Bonarde. Je viendrai beaucoup souvent. Mes _papers_, s'il vous
plaisait.
MADAME BONARD.--Voilà, Monsieur: ils sont bien secs, bien repassés, il
n'y paraît pas: un peu jaunes seulement.