ALCIDE.--Mais, M'sieur, c'est impossible, parce que je pourrais
rencontrer quelqu'un de chez les Bonard, et qu'on pourrait croire que je
l'ai volé.
L'ANGLAIS.--Jé né comprends pas très bien. Ça faisait rien, porte le
_turkey_.
ALCIDE.--Je ne peux pas, M'sieur; on me verrait.
L'ANGLAIS.--Pas si haut, _my dear_. Jé ne souis pas sourde. Jé té
disais: Porte le _turkey_. Tu n'entendais pas?»
Alcide chercha à lui faire comprendre pourquoi il ne pouvait le porter,
et il profita d'un moment d'indécision de l'Anglais pour lui passer le
dindon sous le bras et se sauver en courant.
L'Anglais, embarrassé de son dindon qui se débattait, le serra des
deux mains pour l'empêcher de s'échapper. Le pauvre dindon, fortement
comprimé, réalisa les craintes de son nouveau maître; il salit
copieusement l'_inexpressible_, c'est-à-dire le pantalon de M.
Georgey. Celui-ci fit un _oh!_ indigné, ouvrit les mains d'un geste
involontaire, et lâcha le dindon, qui s'enfuit avec une telle vitesse,
que l'Anglais désespéra de l'attraper. Il se borna à le suivre
majestueusement de loin et à ne pas le perdre de vue. Il ne tarda pas à
arriver à la barrière.
Pendant ce temps, Julien faisait rentrer son troupeau; Bonard était dans
la cour.
«M'sieur, M'sieur, cria Julien en l'apercevant, je me presse de rentrer
pour sauver mon troupeau.
BONARD.--Qu'est-ce qui t'arrive donc? As-tu fait quelque mauvaise
rencontre?
JULIEN.--Je crois bien, M'sieur; un homme tout drôle, qui parle
charabia, qui voulait absolument avoir mes dindes. Et puis, M'sieur,
j'ai rencontré bien pis que ça: Alcide qui allait du côté de la ferme,
et que j'ai appelé pour m'aider à faire marcher mes bêtes.
BONARD.--Pourquoi l'as-tu appelé? je défends que vous lui parliez, toi
et Frédéric.
JULIEN.--C'est que je ne l'ai pas reconnu, M'sieur; et puis, une fois
qu'il m'a tenu, je ne pouvais plus le faire partir.»
Julien raconta à Bonard ce qui s'était passé entre lui et Alcide.
JULIEN.--J'ai eu un mauvais mouvement, M'sieur; comme une envie de faire
ce que me conseillait Alcide.
BONARD.--Qu'est-ce qui t'a arrêté?
JULIEN.--C'est que j'ai pensé que si Monsieur et Madame le savaient,
j'en serais honteux, et que si je faisais la chose, ce serait en
cachette de M'sieur. Alors je me suis dit: «Prends garde, Julien; ce que
tu n'oses pas montrer au grand jour n'est pas bon à voir. Et si m'sieur
Bonard, qui a été si bon pour toi, te fait peur, c'est que tu mériterais
châtiment.» Et j'ai vu que j'avais eu une méchante envie, et j'en ai eu
bien du regret, M'sieur, bien sûr; et je me suis dit encore que, pour me
punir, je vous raconterais tout.
BONARD.--Tu as bien fait, Julien; tu es un bon et honnête garçon. Mais
compte donc tes dindes pour voir s'il ne t'en manque pas: il me semble
avoir vu courir quelqu'un dans le bois il y un instant.
--Oh! M'sieur, elles y sont toutes; je les comptais tout en marchant.»
Malgré l'assurance de Julien, Bonard fit le compte du troupeau.
BONARD.--Je n'en trouve que quarante-cinq, mon garçon. Il t'en manque
une.
JULIEN, _étonné_.--Pas possible, M'sieur, puisque je viens de les
compter en approchant de la barrière.»
Au moment où ils allaient recommencer leur compte, des piaulements se
firent entendre; ils virent un dindon qui cherchait à passer à travers
les claires-voies de la barrière. Julien courut lui ouvrir et s'écria
joyeusement:
«La voici, M'sieur, c'est notre dinde; elle a perdu des plumes et une
partie de sa queue; c'est, bien sûr, la nôtre. Mais comment a-t-on fait
pour me l'enlever, moi qui ne les ai pas quittées des yeux?»
Bonard prit la dinde, l'examina, la retourna de tous côtés, et ne vit
rien qui pût faire connaître comment elle avait été prise sans que
Julien ait pu voir le voleur. Il devina à peu près la vérité, mais il
voulut s'en assurer avant d'en rien dire.