Rose est morte. Décidément le malheur est sur la maison du capitaine.
Pauvre capitaine!... Son furet mort... Bourbaki mort... et voilà le tour
de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a été emportée avant-hier
soir par une soudaine attaque de congestion pulmonaire... On l'a
enterrée ce matin... Des fenêtres de la lingerie j'ai vu passer, dans
le chemin, le cortège... Porté à bras par six hommes, le lourd cercueil
était tout couvert de couronnes et de gerbes de fleurs blanches comme
celui d'une jeune vierge. Une foule considérable,--le Mesnil-Roy tout
entier--suivait, en longues files noires et bavardes, le capitaine
Mauger qui, très raide, sanglé dans une redingote noire, toute
militaire, conduisait le deuil. Et les cloches de l'église, au loin
tintant, répondaient au bruit des tintenelles que le bedeau agitait...
Madame m'avait avertie que je ne devais pas aller aux obsèques. Je n'en
avais, d'ailleurs, nulle envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si
méchante; sa mort me laisse indifférente et très calme. Pourtant, Rose
me manquera peut-être, et, peut-être, regretterai-je sa présence dans
le chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit faire chez
l'épicière!...
* * * * *
J'étais curieuse de connaître les impressions du capitaine sur cette
mort si brusque. Et, comme mes maîtres étaient en visite, je me suis
promenée, l'après-midi, le long de la haie. Le jardin du capitaine est
triste et désert... Une bêche plantée dans la terre indique le travail
abandonné. «Le capitaine ne viendra pas dans le jardin, me disais-je.
Il pleure, sans doute, affaissé dans sa chambre, parmi des souvenirs»...
Et, tout à coup, je l'aperçois. Il n'a plus sa belle redingote de
cérémonie, il a réendossé ses habits de travail, et, coiffé de son
antique bonnet de police, il charrie du fumier sur les pelouses avec
acharnement... Je l'entends même qui trompette à voix basse un air
de marche. Il abandonne sa brouette et vient à moi, sa fourche sur
l'épaule.
--Je suis content de vous voir, mademoiselle Célestine... me dit-il.
Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je cherche des mots, des
phrases... Mais allez donc trouver une parole émue devant un aussi drôle
de visage... Je me contente de répéter:
--Un grand malheur, monsieur le capitaine... un grand malheur pour
vous... Pauvre Rose!
--Oui... oui... fait-il mollement.
Sa physionomie est sans expression. Ses gestes sont vagues... Il ajoute,
en piquant sa fourche dans une partie molle de la terre, près de la
haie:
--D'autant que je ne puis pas rester, sans personne...
J'insiste sur les vertus domestiques de Rose:
--Vous ne la remplacerez pas facilement, capitaine.
Décidément, il n'est pas ému du tout. On dirait même à ses yeux
subitement devenus plus vifs, à ses mouvements plus alertes, qu'il est
débarrassé d'un grand poids.
--Bah! dit-il, après un petit silence... tout se remplace..
Cette philosophie résignée m'étonne et même me scandalise un peu.
J'essaie, pour m'amuser, de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu
en perdant Rose...
--Elle connaissait si bien vos habitudes, vos goûts... vos manies!...
Elle vous était si dévouée!
--Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça... grince-t-il.
Et faisant un geste, par quoi il semble écarter toute sorte
d'objections:
--D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez, j'aime mieux vous le
dire; j'en avais assez de Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions
pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait plus rien dans la
maison... et tout y allait très mal... très mal... Je ne pouvais même
plus manger un oeuf à la coque cuit à mon goût... Et les scènes du matin
au soir, à propos de rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient
des cris... des reproches... Et lorsque je causais avec vous, comme
aujourd'hui... eh bien, c'en étaient des histoires... car elle était
jalouse, jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait entendre
ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais plus chez moi, foutre!
Il respire largement, bruyamment, et, comme un voyageur revenu d'un long
voyage, il contemple avec une joie profonde et nouvelle le ciel, les
pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés que font les branches
d'arbres sur la lumière, sa petite maison.
Cette joie, désobligeante pour la mémoire de Rose, me paraît maintenant
très comique. J'excite le capitaine aux confidences... Et je lui dis,
sur un ton de reproche:
--Capitaine... je crois que vous n'êtes pas juste pour Rose.
--Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement... Vous ne savez pas,
vous... vous ne savez rien... Elle n'allait pas vous raconter toutes les
scènes qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie... son égoïsme.
Rien ne m'appartenait plus ici... tout était à elle, chez moi... Ainsi,
vous ne le croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne l'avais
plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait tout le temps... Elle
prenait tout, du reste, c'est bien simple... Quand je pense que je ne
pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce qu'elle ne les aimait
pas!... Ah! elle a bien fait de mourir... C'est ce qui pouvait lui
arriver de mieux... car, d'une manière comme de l'autre... je ne
l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je ne l'aurais pas gardée.
Elle m'excédait, là!... J'en avais plein le dos... Et je vais vous
dire... si j'étais mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée,
allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée amère... Je vous
en réponds!...
Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en atroce grimace... Il
continue, en coupant chacun de ses mots de petits pouffements humides:
--Vous savez que j'avais rédigé un testament où je lui donnais tout...
maison... argent... rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le
disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne vous a pas dit, parce
qu'elle l'ignorait, c'est que, deux mois après, j'avais fait un second
testament qui annulait le premier... et où je ne lui donnais plus
rien... foutre!... pas çà...
N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire strident qui s'éparpille
dans le jardin, comme un vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie:
--Ça, c'est une idée hein?... Oh! sa tête--la voyez-vous d'ici--en
apprenant que ma petite fortune... pan... je la léguais à l'Académie
française... Car, ma chère demoiselle Célestine... c'est vrai... ma
fortune, je la léguais à l'Académie française... Ça, c'est une idée...
Je laisse son rire se calmer, et, gravement, je lui demande:
--Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous faire?
Le capitaine me regarde longuement, me regarde malicieusement, me
regarde amoureusement... et il dit:
--Eh bien, voilà?... Ça dépend de vous...
--De moi?...
--Oui, de vous, de vous seule.
--Et comment ça?...
Un petit silence encore, durant lequel, le mollet tendu, la taille
redressée, la barbiche tordue et pointante, il cherche à m'envelopper
d'un fluide séducteur.
--Allons... fait-il, tout d'un coup... allons droit au but... Parlons
carrément... en soldat... Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle
est à vous...
J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du plus lointain de ses
yeux... Elle ne me surprend pas... Je lui oppose un visage sérieux,
impassible.
--Et les testaments, capitaine?
--Je les déchire, nom de Dieu!
J'objecte:
--Mais, je ne sais pas faire la cuisine...
--Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le vôtre, foutre!... je ferai
tout...
Il devient galant, égrillard; son oeil s'émerillonne... Il est heureux
pour ma vertu que la haie me sépare de lui; sans quoi, je suis sûre
qu'il se jetterait sur moi...
--Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une voix rauque et
pétaradante à la fois... Celle que je vous demande... ah! Célestine,
je parie que vous savez la faire... que vous savez y mettre des épices,
foutre!... Ah! nom d'un chien...
Je souris ironiquement et, le menaçant du doigt, comme on fait d'un
enfant:
--Capitaine... capitaine... vous êtes un petit cochon!
--Non pas un petit!... réclame-t-il orgueilleusement... un gros... un
très gros... foutre!... Et puis... il y a autre chose... Il faut que je
vous le dise...
Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux s'injectent de sang.
Et d'une voix plus basse il dit:
--Si vous veniez, chez moi, Célestine... eh bien...
--Eh bien, quoi?...
--Eh bien, les Lanlaire crèveraient de fureur, ah!... Ça, c'est une
idée!
Je me tais et fais semblant de rêver à des choses profondes... Le
capitaine s'impatiente... s'énerve... Il creuse le sable de l'allée,
sous le talon de ses chaussures:
--Voyons, Célestine... Trente-cinq francs par mois... la table du
maître... la chambre du maître, foutre!... un testament... Ça vous
va-t-il?... Répondez-moi...
--Nous verrons plus tard... Mais prenez en une autre, en attendant,
foutre!...
Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la figure la tempête de
rires qui gronde en ma gorge.
* * * * *
Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine ou Joseph?...
Vivre à l'état de servante maîtresse avec tous les aléas qu'un tel état
comporte, c'est-à-dire rester encore à la merci d'un homme stupide,
grossier, changeant, et sous la dépendance de mille circonstances
fâcheuses et de mille préjugés?... Ou bien me marier et acquérir ainsi
une sorte de liberté régulière et respectée, dans une situation exempte
du contrôle des autres, libérée du caprice des événements?... Voilà
enfin une partie de mon rêve qui se réalise...
Il est bien évident que cette réalisation, j'aurais pu la souhaiter plus
grandiose... Mais, à voir combien peu de chances s'offrent, en général,
dans l'existence d'une femme comme moi, je dois me féliciter qu'il
m'arrive enfin quelque chose d'autre que cet éternel et monotone
ballottement d'une maison à une autre, d'un lit à un autre, d'un visage
à un autre visage...
Naturellement, j'écarte tout de suite la combinaison du capitaine... Je
n'avais d'ailleurs pas besoin de cette dernière conversation avec
lui, pour savoir quelle espèce de grotesque et sinistre fantoche, quel
exemplaire d'humanité baroque il représente... Outre que sa laideur
physique est totale, car rien ne la relève et ne la corrige, il ne donne
aucune prise sur son âme... Rose croyait fermement sa domination assurée
sur cet homme, et cet homme la roulait!... On ne domine pas le néant, on
n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis non plus, sans suffoquer
de rire, songer un seul instant à l'idée que ce personnage ridicule
me tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est même pas
du dégoût que j'éprouve, car le dégoût suppose la possibilité d'un
accomplissement. Or, j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut
pas être... Si par un prodige, par un miracle, il se trouvait que
je tombasse dans son lit, je suis sûre que ma bouche serait toujours
séparée de la sienne par un inextinguible rire. Amour ou plaisir,
veulerie ou pitié, vanité ou intérêt, j'ai couché avec bien des
hommes... Cela me paraît, du reste, un acte normal, naturel,
nécessaire... Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je n'y
aie pas goûté une joie quelconque... Mais un homme d'un ridicule
aussi incomparable que le capitaine, je suis sûre que cela ne peut pas
arriver, ne peut pas physiquement arriver... Il me semble que ce serait
quelque chose contre nature... quelque chose de pire que le chien de
Cléclé... Eh bien, malgré cela, je suis contente... et j'en éprouve
presque de l'orgueil... De si bas qu'il vienne, c'est tout de même un
hommage, et cet hommage me donne davantage confiance en moi-même et en
ma beauté...
A l'égard de Joseph, mes sentiments sont tout autres. Joseph a pris
possession de ma pensée. Il la retient, il la captive, il l'obsède...
Il me trouble, m'enchante et me fait peur, tour à tour. Certes, il est
laid, brulalement, horriblement laid, mais, quand on décompose cette
laideur, elle a quelque chose de formidable qui est presque de la
beauté, qui est plus que la beauté, qui est au-dessus de la beauté,
comme un élément. Je ne me dissimule pas la difficulté, le danger de
vivre, mariée ou non, avec un tel homme dont il m'est permis de tout
soupçonner et dont, en réalité, je ne connais rien... Et c'est ce qui
m'attire vers lui avec la violence d'un vertige... Au moins, celui-là
est capable de beaucoup de choses dans le crime, peut-être, et peut-être
aussi dans le bien... Je ne sais pas... Que veut-il de moi?... que
fera-t-il de moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons
que j'ignore... le jouet de ses passions féroces?... M'aime-t-il
seulement... et pourquoi m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes
vices... pour mon intelligence... pour ma haine des préjugés, lui qui
les affiche tous?... Je ne sais pas... Outre cet attrait de l'inconnu et
du mystère, il exerce sur moi ce charme âpre, puissant, dominateur,
de la force. Et ce charme--oui ce charme--agit de plus en plus sur mes
nerfs, conquiert ma chair passive et soumise. Près de Joseph, mes sens
bouillonnent, s'exaltent, comme ils ne se sont jamais exaltés au contact
d'un autre mâle. C'est en moi un désir plus violent, plus sombre, plus
terrible même que le désir qui, pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre,
dans mes baisers avec M. Georges... C'est autre chose que je ne puis
définir exactement, qui me prend tout entière, par l'esprit et par
le sexe, qui me révèle des instincts que je ne me connaissais pas,
instincts qui dormaient en moi, à mon insu, et qu'aucun amour, aucun
ébranlement de volupté n'avait encore réveillés... Et je frémis de la
tête aux pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph, me disant:
--Vous êtes comme moi, Célestine... Ah! pas de visage, bien sûr!... Mais
nos deux âmes sont pareilles... nos deux âmes se ressemblent...
Nos deux âmes!... Est-ce que c'est possible?
Ces sensations que j'éprouve sont si nouvelles, si impérieuses, si
fortement tenaces, qu'elles ne me laissent pas une minute de répit...
et que je reste toujours sous l'influence de leur engourdissante
fascination... En vain, je cherche à m'occuper l'esprit par d'autres
pensées... J'essaie de lire, de marcher dans le jardin, quand mes
maîtres sont sortis, de travailler avec acharnement dans la lingerie à
mes raccommodages, quand ils sont là... Impossible!... C'est Joseph qui
possède toutes mes pensées... Et, non seulement, ils les possède dans le
présent, mais il les possède aussi dans le passé... Joseph s'interpose
tellement entre tout mon passé et moi, que je ne vois pour ainsi
dire que lui... et que ce passé, avec toutes ses figures vilaines ou
charmantes, se recule de plus en plus, se décolore, s'efface... Cléophas
Biscouille, M. Jean... M. Xavier... William, dont je n'ai pas encore
parlé... M. Georges lui-même, dont je me croyais l'âme marquée à jamais,
comme est marquée par le fer rouge l'épaule des forçats... et tous
ceux-là, à qui volontairement, joyeusement, passionnément, j'ai donné
un peu ou beaucoup de moi-même... de ma chair vibrante et de mon coeur
douloureux... des ombres, déjà!... Des ombres indécises et falotes qui
s'enfoncent, souvenirs à peine, et bientôt rêves confus... réalités
intangibles, oublis... fumées... rien... dans le néant!... Quelquefois,
à la cuisine, après le dîner, en regardant Joseph et sa bouche de
crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes pommettes, et son crâne bas,
raboteux, bosselé où la lumière de la lampe accumule les ombres dures,
je me dis:
--Non... non... ce n'est pas possible... je suis sous le coup d'une
folie... je ne veux pas... je ne peux pas aimer cet homme... Non,
non!... ce n'est pas possible...
Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai... Et il faut bien,
enfin, que je me l'avoue à moi-même... que je me le crie à moi-même...
J'aime Joseph!...
Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne faut jamais se moquer
de l'amour... pourquoi il y a des femmes qui se ruent, avec toute
l'inconscience du meurtre, avec toute la force invincible de la nature,
aux baisers des brutes, aux étreintes des monstres, et qui râlent de
volupté sur des faces ricanantes de démons et de boucs...
* * * * *
Joseph a obtenu de Madame six jours de congé, et demain, sous prétexte
d'affaires de famille, il va partir pour Cherbourg... C'est décidé;
il achètera le petit café... Seulement, pendant quelques mois, il ne
l'exploitera pas lui-même. Il a quelqu'un là-bas, un ami sûr, qui s'en
charge...
--Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le repeindre... le remettre
à neuf... qu'il soit très beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres
dorées: «A l'Armée Française!»... Et puis, je ne peux pas quitter ma
place, encore... Ça, je ne peux pas...
--Pourquoi ça, Joseph?...
--Parce que ça ne se peut pas, maintenant...
--Mais, quand partirez-vous, pour tout à fait?...
Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un regards sournois... et il
dit:
--Ça... je n'en sais rien... Peut-être pas avant six mois d'ici...
peut-être plutôt... peut-être plus tard aussi... On ne peut pas
savoir... Ça dépend...
Je sens qu'il ne veut pas parler... Néanmoins, j'insiste:
--Ça dépend de quoi?...
Il hésite à me répondre, puis sur un ton mystérieux et, en même temps un
peu excité:
--D'une affaire... fait-il... d'une affaire très importante...
--Mais quelle affaire?...
--D'une affaire... voilà!
Cela est prononcé d'une voix brusque, d'une voix où il y a, non pas de
la colère... mais de l'énervement. Il refuse de s'expliquer davantage...
Il ne me parle pas de moi... Cela m'étonne et me cause un
désappointement pénible... Aurait-il changé d'idée?... Mes curiosités,
mes hésitations l'auraient-elles lassé?... Il est bien naturel,
cependant, que je m'intéresse à un événement, dont je dois partager le
succès ou le désastre... Est-ce que les soupçons que je n'ai pu cacher,
du viol, par lui, de la petite Claire, n'auraient point amené, à la
réflexion, une rupture entre Joseph et moi?... Au serrement de coeur
que j'éprouve je sens que ma résolution--différée par coquetterie, par
taquinerie--était bien prise, pourtant... Être libre... trôner dans un
comptoir, commander aux autres, se savoir regardée, désirée, adorée par
tant d'hommes!... Et cela ne serait plus?... Et ce rêve m'échapperait,
comme tous les autres rêves?... Je ne veux pas avoir l'air de me jeter à
la tête de Joseph... mais je veux savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je
prends une physionomie triste... et je soupire:
--Quand vous serez parti, Joseph, la maison ne sera plus tenable pour
moi... J'étais si bien habituée à vous maintenant... à nos causeries...
--Ah dame!...
--Moi aussi, je partirai.
Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie... le front
soucieux... l'esprit préoccupé... les mains tournant un peu
nerveusement, dans la poche de son tablier bleu, un sécateur...
L'expression de sa figure est mauvaise... Je répète, en le regardant
aller et venir...
--Oui, je partirai... Je retournerai à Paris...
Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri... pas un regard
suppliant vers moi... Il remet un morceau de bois dans le poêle qui
s'éteint... puis, il recommence de marcher silencieusement dans
la petite pièce... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte donc cette
séparation?... Il la veut donc?... Cette confiance en moi, cet
amour pour moi qu'il avait, il les a donc perdus?... Ou, simplement,
redoute-t-il mes imprudences, mes éternelles questions?... Je lui
demande, un peu tremblante:
--Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine, à vous aussi, Joseph...
de ne plus nous voir?...
Sans s'arrêter de marcher, sans me regarder même de ce regard oblique et
de coin qu'il a souvent:
--Bien sûr... dit-il... Qu'est-ce que vous voulez?... On ne peut pas
obliger les gens à faire ce qu'ils refusent de faire... Ça plaît, ou ça
ne plaît pas...
--Qu'est-ce que j'ai refusé de faire, Joseph?...
--Et puis, vous avez toujours de mauvaises idées sur moi...
continue-t-il, sans répondre à ma question.
--Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?...
--Parce que...
--Non, non, Joseph... c'est vous qui ne m'aimez plus... c'est vous qui
avez autre chose dans la tête, maintenant... Je n'ai rien refusé,
moi... j'ai réfléchi, voilà tout... C'est assez naturel, voyons... On ne
s'engage pas pour la vie, sans réfléchir... Vous devriez me savoir gré,
au contraire, de mes hésitations... Elles prouvent que je ne suis pas
une évaporée... que je suis une femme sérieuse...
--Vous êtes une bonne femme, Célestine... une femme d'ordre...
--Eh bien, alors?...
Joseph s'arrête enfin de marcher et, fixant sur moi des yeux profonds...
et encore méfiants... et pourtant plus tendres:
--Ça n'est pas ça, Célestine... dit-il lentement... ne s'agit pas
de ça... Je ne vous empêche pas de réfléchir, moi... Parbleu!...
réfléchissez... Nous avons le temps... et j'en recauserons, à mon
retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous... c'est qu'on soit trop
curieuse... Il y a des choses qui ne regardent pas les femmes... il y a
des choses...
Et il achève sa phrase dans un hochement de tête...
Après un moment de silence:
--Je n'ai pas autre chose dans la tête, Célestine... Je rêve de vous...
j'ai les sangs tournés de vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce
que j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons... Mais
ne faut pas être curieuse... Vous, vous faites ce que vous faites...
moi, je fais ce que je fais... Comme ça, il n'y a pas d'erreur, ni de
surprise...
S'approchant de moi, il me saisit les mains:
--J'ai la tête dure, Célestine... ça, oui!... Mais ce qui est dedans,
y est bien... On ne peut plus l'en retirer, après... Je rêve de vous,
Célestine... de vous... dans le petit café...
Les manches de sa chemise sont retroussées, en bourrelets, jusqu'à la
saignée: les muscles de ses bras, énormes, souples, huilés comme des
bielles, faits pour toutes les étreintes, fonctionnent puissamment,
allègrement, sous la peau blanche.. Sur les avant-bras et de chaque côté
des biceps, je vois des tatouages, coeurs enflammés, poignards croisés,
au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur forte de mâle, presque de
fauve, monte de sa poitrine large et bombée comme une cuirasse... Alors,
grisée par cette force et par cette odeur, je m'accote au chevalet
où tout à l'heure, quand je suis venue, il frottait les cuivres des
harnais... Ni M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui étaient,
pourtant, jolis et parfumés, ne m'ont produit jamais une impression
aussi violente que celle qui me vient de ce presque vieillard, à crâne
étroit, à face de bête cruelle... Et, l'étreignant à mon tour, tâchant
de faire fléchir, sous ma main, ses muscles durs et bandés comme de
l'acier:
--Joseph... lui dis-je d'une voix défaillante... il faut se mettre
ensemble, tout de suite... mon petit Joseph... Moi aussi, je rêve de
vous... moi aussi, j'ai les sangs tournés de vous...
Mais Joseph, grave, paternel, répond:
--Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine...
--Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit Joseph!...
Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements doux.
--Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine... bien sûr... Oui
mais... c'est sérieux... c'est pour toujours... Il faut être sage... On
ne peut pas faire ça... avant que le prêtre y passe...
Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les yeux brillants, la
respiration courte... moi, les bras rompus, la tête bourdonnante... le
feu au corps...