Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de Notre-Dame des
Trente-six-Douleurs, espèce de maison de refuge, en même temps
que bureau de placement, pour les bonnes. C'est un bel
établissement--matiche--à façade blanche, au fond d'un grand jardin.
Dans le jardin orné, tous les cinquante pas, de statues de la Vierge,
s'élève une petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie avec
l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent. Et, toutes les
heures, on entend tinter les cloches... C'est si gentil d'entendre
tinter les cloches... ça remue dans le coeur des choses oubliées et si
anciennes!... Quand les cloches tintent, je ferme les yeux, j'écoute,
et je revois des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et que je
reconnais tout de même, des paysages très doux, imprégnés de tous
les souvenirs transformés de l'enfance et de la jeunesse... et des
binious... et, sur la lande, au bord des grèves, des déroulées lentes
de foules en fête... Ding... din... dong!... Ça n'est pas très gai... ça
n'est pas la même chose que la gaîté, c'est même triste au fond, triste
comme de l'amour... Mais j'aime ça... A Paris, on n'entend jamais que la
corne du fontainier et l'assourdissante trompette des tramways.
Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, on est logée dans
des galetas de dortoirs, sous les combles; on est nourrie maigrement
de viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie vingt-cinq sous par
jour à l'Institution. C'est-à-dire qu'elles retiennent, quand elles vous
ont placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages... Elles appellent ça vous
placer pour rien. En outre, il faut travailler, depuis six heures
du matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les détenues des maisons
centrales... Jamais de sorties... Les repas et les exercices religieux
remplacent les récréations... Ah! elles ne s'embêtent pas, les bonnes
soeurs, comme dirait M. Xavier... et leur charité est un fameux truc...
Elles vous posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai bête toute
ma vie... Les dures leçons de choses, les malheurs ne m'apprennent
jamais rien, ne me servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier,
de faire le diable et, finalement, je suis toujours roulée par tout le
monde.
Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé des soeurs de Notre-Dame
des Trente-six-Douleurs:
--Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de chics types dans la
boîte... des comtesses... des marquises... On peut tomber sur des places
épatantes.
Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je m'étais souvenue avec
attendrissement, nigaude que je suis, des années heureuses, passées
chez les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il fallait bien aller
quelque part... Quand on n'a pas le sou, on ne fait pas la fière...
Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine de bonnes... Beaucoup
venaient de très loin, de Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore
servi nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé, avec des mines
sournoises et des yeux singuliers qui, par-dessus les murs du couvent,
s'ouvraient sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus à la
coule, sortaient de place, comme moi.
Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce que je savais faire, si
j'avais de bons certificats, s'il me restait de l'argent. Je leur contai
des blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, en
disant:
--Cette chère enfant!... nous lui trouverons une bonne place.
Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En attendant cette bonne
place promise, chacune de ces chères enfants était occupée à quelque
ouvrage, selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la cuisine et le
ménage; celles-là travaillaient au jardin, bêchaient la terre, comme
des terrassiers... Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant,
disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air distingué... Je
commençai par ravauder les culottes de l'aumônier et les caleçons
d'une espèce de capucin qui, dans le moment, prêchait une retraite à la
chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! ces caleçons!... Pour sûr qu'ils
ne ressemblaient pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia des
besognes moins ecclésiastiques, tout à fait profanes, des ouvrages de
fine et délicate lingerie, par quoi je me retrouvai dans mon élément...
Je participai à la confection d'élégants trousseaux de mariage, de
riches layettes, commandés aux bonnes soeurs par des dames charitables
et riches qui s'intéressaient à l'établissement.
Tout d'abord, après tant de secousses, malgré la mauvaise nourriture,
les culottes de l'aumônier, le peu de liberté, malgré tout ce que je
pouvais deviner d'exploitation âpre, je goûtai une réelle douceur dans
ce calme, dans ce silence... Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de
prier était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude de ma conduite
passée m'incitait aux fervents repentirs... Plusieurs fois de suite,
je me confessai à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé les
sales culottes, ce qui faisait naître en moi, tout de même, en dépit de
ma sincère piété, des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était un
drôle de bonhomme que cet aumônier, tout rond, tout rouge, un peu
rude de manières et de langage, et qui sentait le vieux mouton. Il
m'adressait des questions étranges, insistait de préférence sur mes
lectures.
--De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... Eh, mon Dieu! c'est cochon
sans doute... Je ne vous donne pas ça pour l'_Imitation_... non... Mais
ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut pas lire, ce sont les
livres impies... les livres contre la religion... tenez, par exemple
Voltaire... Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... c'est un
péché mortel... ni du Renan... ni de l'Anatole France... Voilà qui est
dangereux...
--Et Paul Bourget, mon père?...
--Paul Bourget!... Il entre dans la bonne voie... je ne dis pas non...
je ne dis pas non... Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas
encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait l'effet, votre Paul
Bourget, d'une cuvette... oui, là... d'une cuvette où l'on s'est
lavé n'importe quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse de
savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre, encore...
Huysmans, tenez... c'est raide... ah! sapristi, c'est très raide... mais
orthodoxe...
Et il me disait encore:
--Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de votre corps?... Ça n'est
pas bien. Mon Dieu!... c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher,
encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres... quand ce sont des
personnes pieuses... que toute seule, ou bien avec des gens de même
condition que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le bon Dieu...
Et peut-être que ces personnes ont des dispenses... Beaucoup ont des
dispenses...
Comme je lui nommais M. Xavier et son père:
--Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous demande pas de noms... ne me
dites jamais de noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs, ce
sont des personnes riches et respectables que vous me nommez-là... des
personnes extrêmement religieuses... Par conséquent, c'est vous qui avez
tort... vous qui vous insurgez contre la morale et contre la société....
Ces conversations ridicules et surtout ces culottes dont je ne parvenais
pas à effacer, dans mon esprit, l'importune et trop humaine image,
refroidirent considérablement mon zèle religieux, mes ardeurs de
repentie. Le travail aussi m'agaça. Il me donnait la nostalgie de mon
métier. J'avais des désirs impatients de m'évader de cette prison, de
retourner aux intimités des cabinets de toilette. Je soupirais après les
armoires, pleines de lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent
les taffetas, où craquent les satins et les velours si doux à manier...
et les bains où, sur les chairs blondes, moussent les savons onctueux.
Et les histoires de l'office, et les aventures imprévues, le soir dans
l'escalier et dans les chambres!... C'est curieux, vraiment... Quand
je suis en place, ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans place,
elles me manquent... J'étais lasse aussi, lasse à l'excès, écoeurée
de ne manger depuis huit jours que des confitures faites avec des
groseilles tournées, dont les bonnes soeurs avaient acheté un lot au
marché de Levallois. Tout ce que les saintes femmes pouvaient arracher
au tombereau d'ordures, c'était bon pour nous...
Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la persistante effronterie
avec laquelle nous étions exploitées. Leur truc était simple et c'est
à peine si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que les filles
incapables de leur être utiles. Celles dont elles pouvaient tirer un
profit quelconque, elles les gardaient prisonnières, abusant de
leurs talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de la charité
chrétienne, elles avaient trouvé le moyen d'avoir des domestiques, des
ouvrières qui les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un remords,
avec un inconcevable cynisme, de leurs modestes ressources, de leurs
toutes petites économies, après avoir gagné sur leur travail... Et les
frais couraient toujours.
Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus rudement qu'elles ne
m'eussent pas appelée, une seule fois, au parloir. Mais à toutes mes
plaintes elles répondaient, les saintes-nitouches:
--Un peu de patience, ma chère enfant... Nous pensons à vous, ma chère
enfant... pour une place excellente... nous cherchons, pour vous, une
place exceptionnelle... Nous savons ce qui vous convient... Il ne s'en
est pas encore présenté une seule, comme nous la voulons pour vous,
comme vous la méritez...
Les jours, les semaines s'écoulaient; les places n'étaient jamais
assez bonnes, assez exceptionnelles pour moi... Et les frais couraient
toujours.
Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il s'y passait, chaque
nuit, des choses à faire frémir. Dès que la surveillante avait terminé
sa ronde et que tout semblait dormir, alors on voyait des ombres
blanches se lever, glisser, entrer dans des lits, sous les rideaux
refermés... Et l'on entendait de petits bruits de baisers étouffés, de
petits cris, de petits rires, de petits chuchotements... Elles ne se
gênaient guères, les camarades... A la lueur trouble et tremblante de la
lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir, bien des fois, j'ai
assisté à des scènes d'une indécence farouche et triste... Les bonnes
soeurs, saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien voir, se
bouchaient les oreilles pour ne rien entendre... Ne voulant point de
scandale chez elles--car elles eussent été obligées de renvoyer les
coupables--elles toléraient ces horreurs, en feignant de les ignorer...
Et les frais couraient toujours.
Heureusement, au plus fort de mes ennuis, j'eus la joie de voir entrer
dans l'établissement une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé...
et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université... Cléclé
était charmante, toute blonde, toute rose et délurée... et d'une
vivacité, d'une gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se
trouvait bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait qu'un plaisir:
rendre service. Vicieuse jusque dans les moelles, son vice n'avait rien
de répugnant, à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle portait le
vice comme une plante des fleurs, comme un cerisier des cerises...
Son bavardage de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes
embêtements, endormit mes révoltes... Comme nos deux lits étaient
l'un près de l'autre, nous nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit...
Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être... et, peut-être
aussi le besoin de satisfaire une curiosité qui me trottait par la tête,
depuis longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé... depuis
qu'elle avait été débauchée, il y a plus de quatre ans, par une de ses
maîtresses, la femme d'un général...
Une nuit que nous étions couchées ensemble elle me raconta à voix basse,
avec de drôles de chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat, à
Versailles:
--Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans la turne... des chats,
trois perroquets... un singe... deux chiens... Et il fallait soigner
tout ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu penses, on nous
collait de vieux rogatons, kif-kif à la boîte... Eux, c'étaient des
restes de volaille, des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma
chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau d'Évian, les sales bêtes,
à cause de la typhoïde dont il y avait une épidémie, à Versailles...
Cet hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de ma chambre pour
l'installer dans la pièce où couchaient le singe et les chats. Ainsi,
tu crois?... Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur de
vieux carlin qui était toujours fourré sous mes jupons... bien que je
le bourrasse de coups de pied... L'autre matin, Madame me surprit à le
battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la porte en cinq-secs... Et
si tu savais, ma chère, ce chien...
Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine, entre mes seins:
--Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait des passions comme un
homme...
Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et gentille!...
* * * * *
On ne se doute pas de tous les embêtements dont sont poursuivis les
domestiques, ni de l'exploitation acharnée, éternelle qui pèse sur
eux. Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les institutions
charitables, sans compter les camarades, car il y en a de rudement
salauds. Et personne ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse,
s'amuse de la misère d'un plus pauvre que soi. Les scènes changent; les
décors se transforment; vous traversez des milieux sociaux différents
et ennemis; et les passions restent les mêmes, les mêmes appétits
demeurent. Dans l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que dans le
fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez des saletés pareilles, et
vous vous heurtez à de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille
comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue d'avance, où qu'elle
aille et quoi qu'elle fasse. Les pauvres sont l'engrais humain où
poussent les moissons de vie, les moissons de joie que récoltent les
riches, et dont ils mésusent si cruellement, contre nous...
On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah! voilà une bonne blague,
par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des
esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que l'esclavage comporte
de vileté morale, d'inévitable corruption, de révolte engendreuse de
haines... Les domestiques apprennent le vice chez leurs maîtres...
Entrés purs et naïfs--il y en a--dans le métier, ils sont vite pourris,
au contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne voit que lui, on
ne respire que lui, on ne touche que lui... Aussi, ils s'y façonnent de
jour en jour, de minute en minute, n'ayant contre lui aucune défense,
étant obligés au contraire de le servir, de le choyer, de le respecter.
Et la révolte vient de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à
briser toutes les entraves mises à son expansion naturelle. Ah! c'est
extraordinaire... On exige de nous toutes les vertus, toutes les
résignations, tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement les
vices qui flattent la vanité des maîtres et ceux qui profitent à leur
intérêt: tout cela pour du mépris et pour des gages variant entre
trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... Non, c'est trop
fort!... Ajoutez que nous vivons dans une lutte perpétuelle, dans une
perpétuelle angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places et la
détresse des lendemains de chômage; que nous avons la conscience des
suspicions blessantes qui nous accompagnent partout, qui, partout,
devant nous, verrouillent les portes, cadenassent les tiroirs, ferment à
triple tour les serrures, marquent les bouteilles, numérotent les petits
fours et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos mains, dans nos
poches, dans nos malles, la honte des regards policiers. Car il n'y a
pas une porte, pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, pas
un objet qui ne nous crie: «Voleuse!... voleuse!... voleuse!» Ajoutez
encore la vexation continue de cette inégalité terrible, de cette
disproportion effrayante dans la destinée, qui, malgré les familiarités,
les sourires, les cadeaux, met entre nos maîtresses et nous un
intraversable espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes,
d'envies rentrées, de vengeances futures... disproportion rendue à
chaque minute plus sensible, plus humiliante, plus ravalante par les
caprices et même par les bontés de ces êtres sans justice, sans amour,
que sont les riches... Avez-vous réfléchi, un instant, à ce que nous
pouvons ressentir de haines mortelles et légitimes, de désirs de
meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour exprimer quelque chose de bas,
d'ignoble, nous entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec un
dégoût qui nous rejette si violemment hors l'humanité: «Il a une âme
de domestique... C'est un sentiment de domestique...»? Alors que
voulez-vous que nous devenions dans ces enfers?... Est-ce qu'elles
s'imaginent vraiment que je n'aimerais pas porter de belles robes,
rouler dans de belles voitures, faire la fête avec des amoureux, avoir,
moi aussi, des domestiques?... Elles nous parlent de dévouement, de
probité, de fidélité... Non, mais vous vous en feriez mourir, mes
petites vaches!...
* * * * *
Une fois--c'était rue Cambon... en ai-je fait, mon Dieu! de ces
places--les maîtres mariaient leur fille. Il y eut une grande soirée,
où l'on exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une voiture de
déménagement. Je demandai à Baptiste, le valet de chambre, en manière de
rigolade...
--Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?
--Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les épaules.
--Allons... dites-le!
--Un bidon de pétrole allumé sous leur lit.. Le v'là, mon cadeau...
C'était chouettement répondre. Du reste, ce Baptiste était un homme
épatant dans la politique.
--Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à son tour.
--Moi?
Je crispai mes deux mains en forme de serres, et faisant le geste de
griffer, férocement, un visage.
--Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je.
Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien et qui, de ses doigts
méticuleux, arrangeait des fleurs et des fruits dans une coupe de
cristal, dit sur un ton tranquille:
--Moi, je me contenterais de leur asperger la gueule, à l'église, avec
un flacon de bon vitriol...
Et il piqua une rose entre deux poires.
Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire, c'est que ces
vengeances-là n'arrivent pas plus souvent. Quand je pense qu'une
cuisinière, par exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de
ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place de sel... un petit filet
de strychnine au lieu de vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non...
Faut-il que nous ayons tout de même, la servitude dans le sang!...
Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je pense et ce que j'ai
vu... Eh bien, je dis que tout cela n'est pas beau... Je dis que, du
moment où quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier des
pauvres diables, fût-ce la dernière des filles, je dis qu'il leur doit
de la protection, qu'il leur doit du bonheur... Je dis aussi que si le
maître ne nous le donne pas, nous avons le droit de le prendre, à même
son coffre, à même son sang...
Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces choses qui me font
mal à la tête et me retournent l'estomac... Je reviens à mes petites
histoires.
* * * * *
J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs de
Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré l'amour de Cléclé, et ce
qu'il me donnait de sensations nouvelles et gentilles, je me faisais
vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de liberté. Lorsqu'elles
eurent compris que j'étais bien décidée à partir, alors les braves
soeurs m'offrirent des places et des places... Il n'y en avait que pour
moi... Mais, plus souvent--je ne suis pas toujours une bête, et j'ai
l'oeil aux canailleries... Toutes ces places, je les refusai; à toutes,
je trouvai quelque chose qui ne me convenait pas... Il fallait voir
leurs têtes, aux saintes femmes... C'était risible... Elles avaient
compté qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles pourraient se
rembourser, usurairement, sur mes gages, des frais de la pension... Et
je jouissais de leur poser un lapin, à mon tour.
Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais l'intention de partir,
le soir même. Elle eut le toupet de me répondre, en levant les bras au
ciel:
--Mais, ma chère enfant, c'est impossible...
--Comment, c'est impossible?...
--Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas quitter la maison, comme
ça... Vous nous devez plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer
d'abord ces soixante-dix francs...
--Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un sou... Vous pouvez vous
fouiller...
La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux, et, dignement,
sévèrement, elle prononça:
--Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que c'est un vol?... Et voler de
pauvres femmes comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège dont le
bon Dieu vous punira... Réfléchissez...
Alors, la colère me prit:
--Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de vous ou de moi?... Non,
mais vous êtes épatantes, mes petites mères...
--Mademoiselle, je vous défends de parler ainsi...
--Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?... On fait votre
ouvrage... on travaille comme des bêtes pour vous du matin au soir... on
vous gagne des argents énormes... vous nous donnez une nourriture dont
les chiens ne voudraient pas... Et il faudrait vous payer par-dessus le
marché!... Ah! vous ne doutez de rien...
La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je sentais qu'elle avait
sur les lèvres des mots grossiers, orduriers, furieux, prêts à sortir...
Elle n'osa pas les lâcher... et elle bégaya:
--Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur, sans religion... Dieu
vous punira... Partez, si vous le voulez... nous retenons votre malle...
Je me campai toute droite devant elle, dans une attitude de défi, et la
regardant bien en face:
--Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu de retenir ma malle... et
vous allez voir rappliquer, tout de suite, le commissaire de police...
Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes de vos
aumôniers, de voler le pain des pauvres filles, de spéculer sur les
horreurs qui se passent toutes les nuits dans le dortoir...
La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir ma voix de sa voix:
--Mademoiselle... mademoiselle...
--Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries qui se passent toutes
les nuits, dans le dortoir!... Osez donc me dire, en face, les yeux dans
les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez, parce qu'elles
vous rapportent... oui, parce qu'elles vous rapportent!...
Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai mon réquisitoire.
--Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être une prison et
un bordel?... eh bien, oui, j'en ai plein le dos de la religion... Ma
malle, entendez-vous!... je veux ma malle... vous allez me donner ma
malle tout de suite.
La soeur Boniface eut peur.
--Je ne veux pas discuter avec une fille perdue, dit-elle d'une voix
digne... C'est bien... vous partirez...
--Avec ma malle?
--Avec votre malle...
--C'est bon... Ah! il en faut des manières ici, pour avoir ses
affaires... C'est pire qu'à la douane...
Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui fut très gentille, et
qui avait des économies, me prêta vingt francs... J'allai retenir une
chambre chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je me payai un
paradis à la Porte-Saint-Martin. On y jouait les _Deux Orphelines_...
Comme c'est ça!... C'est presque mon histoire...
Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer, pleurer, pleurer...