13 novembre.

Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de Notre-Dame des

Trente-six-Douleurs, espèce de maison de refuge, en même temps

que bureau de placement, pour les bonnes. C'est un bel

établissement--matiche--à façade blanche, au fond d'un grand jardin.

Dans le jardin orné, tous les cinquante pas, de statues de la Vierge,

s'élève une petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie avec

l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent. Et, toutes les

heures, on entend tinter les cloches... C'est si gentil d'entendre

tinter les cloches... ça remue dans le coeur des choses oubliées et si

anciennes!... Quand les cloches tintent, je ferme les yeux, j'écoute,

et je revois des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et que je

reconnais tout de même, des paysages très doux, imprégnés de tous

les souvenirs transformés de l'enfance et de la jeunesse... et des

binious... et, sur la lande, au bord des grèves, des déroulées lentes

de foules en fête... Ding... din... dong!... Ça n'est pas très gai... ça

n'est pas la même chose que la gaîté, c'est même triste au fond, triste

comme de l'amour... Mais j'aime ça... A Paris, on n'entend jamais que la

corne du fontainier et l'assourdissante trompette des tramways.

Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, on est logée dans

des galetas de dortoirs, sous les combles; on est nourrie maigrement

de viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie vingt-cinq sous par

jour à l'Institution. C'est-à-dire qu'elles retiennent, quand elles vous

ont placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages... Elles appellent ça vous

placer pour rien. En outre, il faut travailler, depuis six heures

du matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les détenues des maisons

centrales... Jamais de sorties... Les repas et les exercices religieux

remplacent les récréations... Ah! elles ne s'embêtent pas, les bonnes

soeurs, comme dirait M. Xavier... et leur charité est un fameux truc...

Elles vous posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai bête toute

ma vie... Les dures leçons de choses, les malheurs ne m'apprennent

jamais rien, ne me servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier,

de faire le diable et, finalement, je suis toujours roulée par tout le

monde.

Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé des soeurs de Notre-Dame

des Trente-six-Douleurs:

--Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de chics types dans la

boîte... des comtesses... des marquises... On peut tomber sur des places

épatantes.

Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je m'étais souvenue avec

attendrissement, nigaude que je suis, des années heureuses, passées

chez les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il fallait bien aller

quelque part... Quand on n'a pas le sou, on ne fait pas la fière...

Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine de bonnes... Beaucoup

venaient de très loin, de Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore

servi nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé, avec des mines

sournoises et des yeux singuliers qui, par-dessus les murs du couvent,

s'ouvraient sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus à la

coule, sortaient de place, comme moi.

Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce que je savais faire, si

j'avais de bons certificats, s'il me restait de l'argent. Je leur contai

des blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, en

disant:

--Cette chère enfant!... nous lui trouverons une bonne place.

Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En attendant cette bonne

place promise, chacune de ces chères enfants était occupée à quelque

ouvrage, selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la cuisine et le

ménage; celles-là travaillaient au jardin, bêchaient la terre, comme

des terrassiers... Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant,

disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air distingué... Je

commençai par ravauder les culottes de l'aumônier et les caleçons

d'une espèce de capucin qui, dans le moment, prêchait une retraite à la

chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! ces caleçons!... Pour sûr qu'ils

ne ressemblaient pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia des

besognes moins ecclésiastiques, tout à fait profanes, des ouvrages de

fine et délicate lingerie, par quoi je me retrouvai dans mon élément...

Je participai à la confection d'élégants trousseaux de mariage, de

riches layettes, commandés aux bonnes soeurs par des dames charitables

et riches qui s'intéressaient à l'établissement.

Tout d'abord, après tant de secousses, malgré la mauvaise nourriture,

les culottes de l'aumônier, le peu de liberté, malgré tout ce que je

pouvais deviner d'exploitation âpre, je goûtai une réelle douceur dans

ce calme, dans ce silence... Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de

prier était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude de ma conduite

passée m'incitait aux fervents repentirs... Plusieurs fois de suite,

je me confessai à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé les

sales culottes, ce qui faisait naître en moi, tout de même, en dépit de

ma sincère piété, des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était un

drôle de bonhomme que cet aumônier, tout rond, tout rouge, un peu

rude de manières et de langage, et qui sentait le vieux mouton. Il

m'adressait des questions étranges, insistait de préférence sur mes

lectures.

--De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... Eh, mon Dieu! c'est cochon

sans doute... Je ne vous donne pas ça pour l'_Imitation_... non... Mais

ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut pas lire, ce sont les

livres impies... les livres contre la religion... tenez, par exemple

Voltaire... Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... c'est un

péché mortel... ni du Renan... ni de l'Anatole France... Voilà qui est

dangereux...

--Et Paul Bourget, mon père?...

--Paul Bourget!... Il entre dans la bonne voie... je ne dis pas non...

je ne dis pas non... Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas

encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait l'effet, votre Paul

Bourget, d'une cuvette... oui, là... d'une cuvette où l'on s'est

lavé n'importe quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse de

savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre, encore...

Huysmans, tenez... c'est raide... ah! sapristi, c'est très raide... mais

orthodoxe...

Et il me disait encore:

--Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de votre corps?... Ça n'est

pas bien. Mon Dieu!... c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher,

encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres... quand ce sont des

personnes pieuses... que toute seule, ou bien avec des gens de même

condition que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le bon Dieu...

Et peut-être que ces personnes ont des dispenses... Beaucoup ont des

dispenses...

Comme je lui nommais M. Xavier et son père:

--Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous demande pas de noms... ne me

dites jamais de noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs, ce

sont des personnes riches et respectables que vous me nommez-là... des

personnes extrêmement religieuses... Par conséquent, c'est vous qui avez

tort... vous qui vous insurgez contre la morale et contre la société....

Ces conversations ridicules et surtout ces culottes dont je ne parvenais

pas à effacer, dans mon esprit, l'importune et trop humaine image,

refroidirent considérablement mon zèle religieux, mes ardeurs de

repentie. Le travail aussi m'agaça. Il me donnait la nostalgie de mon

métier. J'avais des désirs impatients de m'évader de cette prison, de

retourner aux intimités des cabinets de toilette. Je soupirais après les

armoires, pleines de lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent

les taffetas, où craquent les satins et les velours si doux à manier...

et les bains où, sur les chairs blondes, moussent les savons onctueux.

Et les histoires de l'office, et les aventures imprévues, le soir dans

l'escalier et dans les chambres!... C'est curieux, vraiment... Quand

je suis en place, ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans place,

elles me manquent... J'étais lasse aussi, lasse à l'excès, écoeurée

de ne manger depuis huit jours que des confitures faites avec des

groseilles tournées, dont les bonnes soeurs avaient acheté un lot au

marché de Levallois. Tout ce que les saintes femmes pouvaient arracher

au tombereau d'ordures, c'était bon pour nous...

Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la persistante effronterie

avec laquelle nous étions exploitées. Leur truc était simple et c'est

à peine si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que les filles

incapables de leur être utiles. Celles dont elles pouvaient tirer un

profit quelconque, elles les gardaient prisonnières, abusant de

leurs talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de la charité

chrétienne, elles avaient trouvé le moyen d'avoir des domestiques, des

ouvrières qui les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un remords,

avec un inconcevable cynisme, de leurs modestes ressources, de leurs

toutes petites économies, après avoir gagné sur leur travail... Et les

frais couraient toujours.

Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus rudement qu'elles ne

m'eussent pas appelée, une seule fois, au parloir. Mais à toutes mes

plaintes elles répondaient, les saintes-nitouches:

--Un peu de patience, ma chère enfant... Nous pensons à vous, ma chère

enfant... pour une place excellente... nous cherchons, pour vous, une

place exceptionnelle... Nous savons ce qui vous convient... Il ne s'en

est pas encore présenté une seule, comme nous la voulons pour vous,

comme vous la méritez...

Les jours, les semaines s'écoulaient; les places n'étaient jamais

assez bonnes, assez exceptionnelles pour moi... Et les frais couraient

toujours.

Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il s'y passait, chaque

nuit, des choses à faire frémir. Dès que la surveillante avait terminé

sa ronde et que tout semblait dormir, alors on voyait des ombres

blanches se lever, glisser, entrer dans des lits, sous les rideaux

refermés... Et l'on entendait de petits bruits de baisers étouffés, de

petits cris, de petits rires, de petits chuchotements... Elles ne se

gênaient guères, les camarades... A la lueur trouble et tremblante de la

lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir, bien des fois, j'ai

assisté à des scènes d'une indécence farouche et triste... Les bonnes

soeurs, saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien voir, se

bouchaient les oreilles pour ne rien entendre... Ne voulant point de

scandale chez elles--car elles eussent été obligées de renvoyer les

coupables--elles toléraient ces horreurs, en feignant de les ignorer...

Et les frais couraient toujours.

Heureusement, au plus fort de mes ennuis, j'eus la joie de voir entrer

dans l'établissement une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé...

et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université... Cléclé

était charmante, toute blonde, toute rose et délurée... et d'une

vivacité, d'une gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se

trouvait bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait qu'un plaisir:

rendre service. Vicieuse jusque dans les moelles, son vice n'avait rien

de répugnant, à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle portait le

vice comme une plante des fleurs, comme un cerisier des cerises...

Son bavardage de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes

embêtements, endormit mes révoltes... Comme nos deux lits étaient

l'un près de l'autre, nous nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit...

Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être... et, peut-être

aussi le besoin de satisfaire une curiosité qui me trottait par la tête,

depuis longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé... depuis

qu'elle avait été débauchée, il y a plus de quatre ans, par une de ses

maîtresses, la femme d'un général...

Une nuit que nous étions couchées ensemble elle me raconta à voix basse,

avec de drôles de chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat, à

Versailles:

--Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans la turne... des chats,

trois perroquets... un singe... deux chiens... Et il fallait soigner

tout ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu penses, on nous

collait de vieux rogatons, kif-kif à la boîte... Eux, c'étaient des

restes de volaille, des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma

chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau d'Évian, les sales bêtes,

à cause de la typhoïde dont il y avait une épidémie, à Versailles...

Cet hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de ma chambre pour

l'installer dans la pièce où couchaient le singe et les chats. Ainsi,

tu crois?... Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur de

vieux carlin qui était toujours fourré sous mes jupons... bien que je

le bourrasse de coups de pied... L'autre matin, Madame me surprit à le

battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la porte en cinq-secs... Et

si tu savais, ma chère, ce chien...

Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine, entre mes seins:

--Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait des passions comme un

homme...

Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et gentille!...

* * * * *

On ne se doute pas de tous les embêtements dont sont poursuivis les

domestiques, ni de l'exploitation acharnée, éternelle qui pèse sur

eux. Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les institutions

charitables, sans compter les camarades, car il y en a de rudement

salauds. Et personne ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse,

s'amuse de la misère d'un plus pauvre que soi. Les scènes changent; les

décors se transforment; vous traversez des milieux sociaux différents

et ennemis; et les passions restent les mêmes, les mêmes appétits

demeurent. Dans l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que dans le

fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez des saletés pareilles, et

vous vous heurtez à de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille

comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue d'avance, où qu'elle

aille et quoi qu'elle fasse. Les pauvres sont l'engrais humain où

poussent les moissons de vie, les moissons de joie que récoltent les

riches, et dont ils mésusent si cruellement, contre nous...

On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah! voilà une bonne blague,

par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des

esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que l'esclavage comporte

de vileté morale, d'inévitable corruption, de révolte engendreuse de

haines... Les domestiques apprennent le vice chez leurs maîtres...

Entrés purs et naïfs--il y en a--dans le métier, ils sont vite pourris,

au contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne voit que lui, on

ne respire que lui, on ne touche que lui... Aussi, ils s'y façonnent de

jour en jour, de minute en minute, n'ayant contre lui aucune défense,

étant obligés au contraire de le servir, de le choyer, de le respecter.

Et la révolte vient de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à

briser toutes les entraves mises à son expansion naturelle. Ah! c'est

extraordinaire... On exige de nous toutes les vertus, toutes les

résignations, tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement les

vices qui flattent la vanité des maîtres et ceux qui profitent à leur

intérêt: tout cela pour du mépris et pour des gages variant entre

trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... Non, c'est trop

fort!... Ajoutez que nous vivons dans une lutte perpétuelle, dans une

perpétuelle angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places et la

détresse des lendemains de chômage; que nous avons la conscience des

suspicions blessantes qui nous accompagnent partout, qui, partout,

devant nous, verrouillent les portes, cadenassent les tiroirs, ferment à

triple tour les serrures, marquent les bouteilles, numérotent les petits

fours et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos mains, dans nos

poches, dans nos malles, la honte des regards policiers. Car il n'y a

pas une porte, pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, pas

un objet qui ne nous crie: «Voleuse!... voleuse!... voleuse!» Ajoutez

encore la vexation continue de cette inégalité terrible, de cette

disproportion effrayante dans la destinée, qui, malgré les familiarités,

les sourires, les cadeaux, met entre nos maîtresses et nous un

intraversable espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes,

d'envies rentrées, de vengeances futures... disproportion rendue à

chaque minute plus sensible, plus humiliante, plus ravalante par les

caprices et même par les bontés de ces êtres sans justice, sans amour,

que sont les riches... Avez-vous réfléchi, un instant, à ce que nous

pouvons ressentir de haines mortelles et légitimes, de désirs de

meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour exprimer quelque chose de bas,

d'ignoble, nous entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec un

dégoût qui nous rejette si violemment hors l'humanité: «Il a une âme

de domestique... C'est un sentiment de domestique...»? Alors que

voulez-vous que nous devenions dans ces enfers?... Est-ce qu'elles

s'imaginent vraiment que je n'aimerais pas porter de belles robes,

rouler dans de belles voitures, faire la fête avec des amoureux, avoir,

moi aussi, des domestiques?... Elles nous parlent de dévouement, de

probité, de fidélité... Non, mais vous vous en feriez mourir, mes

petites vaches!...

* * * * *

Une fois--c'était rue Cambon... en ai-je fait, mon Dieu! de ces

places--les maîtres mariaient leur fille. Il y eut une grande soirée,

où l'on exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une voiture de

déménagement. Je demandai à Baptiste, le valet de chambre, en manière de

rigolade...

--Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?

--Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les épaules.

--Allons... dites-le!

--Un bidon de pétrole allumé sous leur lit.. Le v'là, mon cadeau...

C'était chouettement répondre. Du reste, ce Baptiste était un homme

épatant dans la politique.

--Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à son tour.

--Moi?

Je crispai mes deux mains en forme de serres, et faisant le geste de

griffer, férocement, un visage.

--Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je.

Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien et qui, de ses doigts

méticuleux, arrangeait des fleurs et des fruits dans une coupe de

cristal, dit sur un ton tranquille:

--Moi, je me contenterais de leur asperger la gueule, à l'église, avec

un flacon de bon vitriol...

Et il piqua une rose entre deux poires.

Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire, c'est que ces

vengeances-là n'arrivent pas plus souvent. Quand je pense qu'une

cuisinière, par exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de

ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place de sel... un petit filet

de strychnine au lieu de vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non...

Faut-il que nous ayons tout de même, la servitude dans le sang!...

Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je pense et ce que j'ai

vu... Eh bien, je dis que tout cela n'est pas beau... Je dis que, du

moment où quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier des

pauvres diables, fût-ce la dernière des filles, je dis qu'il leur doit

de la protection, qu'il leur doit du bonheur... Je dis aussi que si le

maître ne nous le donne pas, nous avons le droit de le prendre, à même

son coffre, à même son sang...

Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces choses qui me font

mal à la tête et me retournent l'estomac... Je reviens à mes petites

histoires.

* * * * *

J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs de

Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré l'amour de Cléclé, et ce

qu'il me donnait de sensations nouvelles et gentilles, je me faisais

vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de liberté. Lorsqu'elles

eurent compris que j'étais bien décidée à partir, alors les braves

soeurs m'offrirent des places et des places... Il n'y en avait que pour

moi... Mais, plus souvent--je ne suis pas toujours une bête, et j'ai

l'oeil aux canailleries... Toutes ces places, je les refusai; à toutes,

je trouvai quelque chose qui ne me convenait pas... Il fallait voir

leurs têtes, aux saintes femmes... C'était risible... Elles avaient

compté qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles pourraient se

rembourser, usurairement, sur mes gages, des frais de la pension... Et

je jouissais de leur poser un lapin, à mon tour.

Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais l'intention de partir,

le soir même. Elle eut le toupet de me répondre, en levant les bras au

ciel:

--Mais, ma chère enfant, c'est impossible...

--Comment, c'est impossible?...

--Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas quitter la maison, comme

ça... Vous nous devez plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer

d'abord ces soixante-dix francs...

--Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un sou... Vous pouvez vous

fouiller...

La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux, et, dignement,

sévèrement, elle prononça:

--Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que c'est un vol?... Et voler de

pauvres femmes comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège dont le

bon Dieu vous punira... Réfléchissez...

Alors, la colère me prit:

--Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de vous ou de moi?... Non,

mais vous êtes épatantes, mes petites mères...

--Mademoiselle, je vous défends de parler ainsi...

--Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?... On fait votre

ouvrage... on travaille comme des bêtes pour vous du matin au soir... on

vous gagne des argents énormes... vous nous donnez une nourriture dont

les chiens ne voudraient pas... Et il faudrait vous payer par-dessus le

marché!... Ah! vous ne doutez de rien...

La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je sentais qu'elle avait

sur les lèvres des mots grossiers, orduriers, furieux, prêts à sortir...

Elle n'osa pas les lâcher... et elle bégaya:

--Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur, sans religion... Dieu

vous punira... Partez, si vous le voulez... nous retenons votre malle...

Je me campai toute droite devant elle, dans une attitude de défi, et la

regardant bien en face:

--Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu de retenir ma malle... et

vous allez voir rappliquer, tout de suite, le commissaire de police...

Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes de vos

aumôniers, de voler le pain des pauvres filles, de spéculer sur les

horreurs qui se passent toutes les nuits dans le dortoir...

La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir ma voix de sa voix:

--Mademoiselle... mademoiselle...

--Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries qui se passent toutes

les nuits, dans le dortoir!... Osez donc me dire, en face, les yeux dans

les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez, parce qu'elles

vous rapportent... oui, parce qu'elles vous rapportent!...

Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai mon réquisitoire.

--Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être une prison et

un bordel?... eh bien, oui, j'en ai plein le dos de la religion... Ma

malle, entendez-vous!... je veux ma malle... vous allez me donner ma

malle tout de suite.

La soeur Boniface eut peur.

--Je ne veux pas discuter avec une fille perdue, dit-elle d'une voix

digne... C'est bien... vous partirez...

--Avec ma malle?

--Avec votre malle...

--C'est bon... Ah! il en faut des manières ici, pour avoir ses

affaires... C'est pire qu'à la douane...

Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui fut très gentille, et

qui avait des économies, me prêta vingt francs... J'allai retenir une

chambre chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je me payai un

paradis à la Porte-Saint-Martin. On y jouait les _Deux Orphelines_...

Comme c'est ça!... C'est presque mon histoire...

Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer, pleurer, pleurer...

Le Journal d'une Femme de Chambre · 第 29 / 42 题