Maintenant, il n'est plus question de la petite Claire. Ainsi qu'on
l'avait prévu, l'affaire est abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph
garderont donc leur secret, éternellement. De celle qui fut une pauvre
petite créature humaine, il ne sera pas plus parlé désormais que du
cadavre d'un merle, mort, sous le fourré, dans le bois. Comme si rien ne
s'était passé, le père continue de casser ses cailloux sur la route,
et la ville, un instant remuée, émoustillée par ce crime, reprend son
aspect coutumier... un aspect plus morne encore, à cause de l'hiver. Le
froid très vif claquemure davantage les gens dans leurs maisons. C'est à
peine si, derrière les vitres gelées, on entrevoit leurs faces pâles et
sommeillantes, et dans les rues on ne rencontre guère que des vagabonds
en loques et des chiens frileux.
Madame m'a envoyée en course, chez le boucher, et j'ai pris les chiens
avec moi... Pendant que je suis là, une vieille entre timidement dans la
boutique et demande de la viande, «un peu de viande, pour faire un peu
de bouillon, au fils qui est malade». Le boucher choisit, parmi des
débris entassés dans une large bassine de cuivre, un sale morceau,
moitié os, moitié graisse, et l'ayant pesé vivement:--Quinze sous...
annonce-t-il.
--Quinze sous! s'exclame la vieille. Ça n'est pas Dieu possible!... Et
comment voulez-vous que je fasse du bouillon avec ça?...
--A votre aise... dit le boucher, en rejetant le morceau dans la
bassine... Seulement, vous savez, je vais vous envoyer votre note
aujourd'hui... Si demain, elle n'est pas payée... l'huissier!...
--Donnez... se résigne alors la vieille.
Quand elle est partie:
--C'est vrai, aussi... m'explique le boucher... Si on n'avait pas les
pauvres pour les bas morceaux... on ne gagnerait vraiment pas assez sur
une bête... Mais ils sont exigeants maintenant, ces bougres-là!...
Et, taillant deux longues tranches de bonne viande bien rouge, il les
lance aux chiens:
Les chiens de riches, parbleu!... c'est pas des pauvres...
* * * * *
Au Prieuré, les événements se succèdent. Du tragique ils passent
au comique, car on ne peut pas toujours frissonner... Fatigué des
tracasseries du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur a fini
par «l'appeler au juge de paix». Il lui réclame des dommages et intérêts
pour le bris de ses cloches, de ses châssis, et pour la dévastation du
jardin. Il paraît que la rencontre des deux ennemis dans le cabinet
du juge a été quelque chose d'épique. Ils se sont engueulés comme des
chiffonniers. Naturellement, le capitaine nie, avec force serments,
avoir jamais lancé des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de
Lanlaire; c'est Lanlaire qui lance des pierres dans le sien...
--Avez-vous des témoins?... Où sont vos témoins? Osez produire des
témoins... hurle le capitaine.
--Les témoins? riposte Monsieur... c'est les pierres... c'est toutes les
cochonneries dont vous ne cessez de couvrir ma propriété... c'est les
vieux chapeaux... les vieilles pantoufles que j'y ramasse chaque jour,
et que tout le monde reconnaît pour vous avoir appartenu...
--Vous mentez...
--C'est vous qui êtes une canaille... une crapule...
Mais, dans l'impossibilité où est Monsieur d'apporter des témoignages
recevables et probants, le juge de paix, qui est d'ailleurs l'ami du
capitaine, engage Monsieur à retirer sa plainte.
--Et du reste... permettez-moi de vous le dire... conclut le
magistrat... il est bien improbable... il est tout à fait inadmissible
qu'un vaillant soldat... un officier intrépide qui a gagné tous ses
grades sur les champs de bataille, s'amuse à lancer des pierres et de
vieux chapeaux dans votre propriété, comme un gamin...
--Parbleu!... vocifère le capitaine... Cet homme est un infâme
dreyfusard... Il insulte l'armée...
--Moi?
--Oui, vous!... Ce que vous cherchez, sale juif, c'est de déshonorer
l'armée... Vive l'armée!...
Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge a eu beaucoup de peine
à les séparer... Depuis, Monsieur a installé en permanence, dans le
jardin, deux témoins invisibles derrière une sorte d'abri en planches où
sont percés, à hauteur d'homme, quatre trous ronds, pour les yeux. Mais
le capitaine averti s'est tenu tranquille et Monsieur en est pour ses
frais...
* * * * *
J'ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus la haie... Malgré la
gelée, il ne quitte pas de la journée son jardin où il travaille à toute
sorte de choses, avec acharnement. Pour l'instant, il encapuchonne ses
rosiers de gros bonnets de papier huilé... Il me conte ses malheurs....
Rose souffre d'une attaque d'influenza, et dame... avec son asthme!...
Bourbaki est mort... Il est mort d'une congestion pulmonaire, pour avoir
bu trop de cognac... Vraiment, il n'a pas de chance... Et c'est sûrement
ce bandit de Lanlaire qui lui jette un sort... Il veut en avoir raison,
en débarrasser le pays, et il me soumet un plan de combat épatant...
--Voilà ce que vous devriez faire, mademoiselle Célestine... Vous
devriez déposer contre Lanlaire... au parquet de Louviers... une plainte
tapée pour outrages aux moeurs et attentat à la pudeur... Ça, c'est une
idée...
--Mais, capitaine, jamais Monsieur n'a outragé à mes moeurs, ni attenté
à ma pudeur...
--Eh bien?... qu'est-ce que ça fait?...
--Je ne peux pas...
--Comment... vous ne pouvez pas?... Rien n'est plus simple, pourtant...
Déposez votre plainte et faites-nous citer, Rose et moi... Nous
viendrons affirmer... certifier en justice que nous avons vu tout...
tout... tout... La parole d'un soldat, en ce moment surtout, c'est
quelque chose, tonnerre de Dieu!... Ce n'est pas de la... chose de
chien... Et notez qu'après cela il nous sera facile de faire revivre
l'affaire du viol et d'englober Lanlaire dedans... Ça c'est une idée...
Pensez-y, mademoiselle Célestine... pensez-y...
* * * * *
Ah! j'ai beaucoup de choses, beaucoup trop de choses à quoi penser en ce
moment... Joseph me presse de me décider... on ne peut pas attendre plus
longtemps... Il a reçu de Cherbourg la nouvelle que la semaine prochaine
doit avoir lieu la vente du petit café... Mais je suis inquiète,
troublée... Je voudrais et je ne voudrais pas... Un jour cela me plaît,
et, le lendemain, cela ne me plaît plus... Je crois surtout que j'ai
peur... que Joseph ne veuille m'entraîner à des choses trop terribles...
Je ne puis me résoudre à prendre un parti... Il ne me brutalise pas, me
donne des arguments, me tente par des promesses de liberté, de belles
toilettes, de vie assurée, heureuse, triomphante.
--Faut pourtant que je l'achète, le petit café... me dit-il... Je ne
peux pas laisser échapper une occasion pareille... Et si la révolution
vient?... Pensez donc, Célestine... c'est la fortune, tout de suite...
et qui sait?... La révolution, ah! mettez-vous ça dans la tête... il n'y
a pas mieux pour les cafés...
--Achetez-le toujours. Si ce n'est pas moi... ce sera une autre...
--Non... non, faut que ce soit vous... Il n'y en a pas d'autre que
vous... J'ai les sangs tournés de vous... Mais vous vous méfiez de
moi...
--Non, Joseph... je vous assure...
--Si... si... vous avez de mauvaises idées sur moi...
A ce moment, je ne sais, non en vérité je ne sais où j'ai pu trouver le
courage de lui demander:
--Eh bien, Joseph... dites-moi que c'est vous qui avez violé la petite
Claire, dans le bois...
Joseph a reçu le choc, avec une extraordinaire tranquillité. Il a
seulement haussé les épaules, s'est dandiné quelques secondes et,
remontant son pantalon qui avait un peu glissé, il a répondu simplement:
--Vous voyez bien... quand je vous le disais!... Je connais vos pensées,
allez... je connais tout ce qui se passe dans vos pensées...
Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu si effrayant qu'il m'a
été impossible d'articuler une parole...
--S'agit pas de la petite Claire... s'agit de vous...
Comme l'autre soir, il m'a prise dans ses bras...
--Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?
Toute frissonnante, toute balbutiante, j'ai trouvé la force de répondre:
--J'ai peur... j'ai peur de vous... Joseph... Pourquoi ai-je peur de
vous?
Il m'a tenue bercée, dans ses bras. Et, dédaigneux de se justifier,
heureux peut-être d'augmenter mes terreurs, il m'a dit d'un ton
paternel:
--Eh ben... eh ben... puisque c'est ça, j'en recauserons... demain...
* * * * *
Il circule en ville un journal de Rouen où il y a un article qui fait
scandale, parmi les dévotes. C'est une histoire vraie, très drôle et
pas mal raide qui s'est passée tout dernièrement à Port-Lançon, un joli
endroit, situé à trois lieues d'ici. Le piquant, c'est que tout le
monde en connaît les personnages. Voilà encore de quoi occuper les gens,
pendant quelques jours... On a apporté le journal à Marianne, hier, et
le soir, après le dîner, j'ai fait la lecture du fameux article à haute
voix... Dès les premières phrases, Joseph s'est levé très digne, sévère,
et même un peu fâché. Il déclare qu'il n'aime pas les cochonneries, et
qu'il ne peut supporter qu'on attaque la religion, devant lui...
--C'est pas bien, ce que vous faites là, Célestine... c'est pas bien...
Et il est parti se coucher...
Je transcris ici, cette histoire. Elle m'a paru propre à être
conservée... et puis j'ai pensé que je pouvais bien égayer d'un franc
éclat de rire ces pages si tristes...
La voici.
* * * * *
M. le doyen de la paroisse de Port-Lançon était un prêtre sanguin,
actif, sectaire, et son éloquence avait grande réputation dans les pays
avoisinants. Mécréants et libres-penseurs se rendaient à l'église, le
dimanche, rien que pour l'entendre prêcher... Ils s'excusaient de cette
pratique en invoquant des raisons oratoires:
--On n'est pas de son avis, bien sûr, mais c'est tout de même flatteur
d'entendre un homme comme ça...
Et ils enviaient, pour leur député qui ne soufflait jamais un mot,
la «sacrée platine» qu'avait M. le Doyen. Son intervention dans les
affaires communales, brouillonne et bruyante, gênait parfois le maire,
irritait souvent les autres autorités, mais M. le Doyen avait toujours
le dernier mot, à cause de cette «sacrée platine», qui rivait son clou à
tout le monde. Une de ses manies était qu'on n'instruisît pas assez les
enfants.
--Qu'est-ce qu'on leur apprend à l'école?... On ne leur apprend rien...
Quand on les interroge sur des questions capitales... c'est une vraie
pitié... ils ne savent jamais quoi répondre...
De ce fâcheux état d'ignorance, il s'en prenait à Voltaire, à la
Révolution française... au gouvernement, aux dreyfusards, non point
au prône ni en public, mais seulement devant des amis sûrs, car,
tout sectaire et intransigeant qu'il fût, M. le Doyen tenait à son
traitement. Aussi, le mardi et le jeudi, avait-il accoutumé de réunir
dans la cour de son presbytère le plus d'enfants qu'il pouvait, et là,
durant deux heures, il les initiait à des connaissances extraordinaires
et comblait de surprenantes pédagogies les lacunes de l'éducation
laïque.
--Voyons... mes enfants... quelqu'un de vous sait-il, seulement où se
trouvait jadis, le Paradis terrestre?... Que celui qui le sait lève la
main!... Allons...
Aucune main ne se levait... Il y avait, dans tous les yeux, d'ardents
points d'interrogation, et M. le Doyen, haussant les épaules, s'écriait:
--C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il donc, votre instituteur?...
Ah! elle est jolie, l'éducation laïque, gratuite et obligatoire... elle
est jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se trouvait le
Paradis terrestre... Attention!
Et, catégorique non moins que grimaçant, il débitait:
--Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se trouvait pas à Port-Lançon,
quoi qu'on dise, ni dans le département de la Seine-Inférieure... ni
en Normandie... ni à Paris... ni en France... Il ne se trouvait pas non
plus en Europe, pas même en Afrique ou en Amérique... en Océanie pas
davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui prétendent que le
Paradis terrestre était en Italie, d'autres en Espagne, parce que dans
ces pays-là il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est faux,
archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre, il n'y avait pas
d'oranges... il n'y avait que des pommes... pour notre malheur...
Voyons, que l'un de vous réponde... Répondez...
Et comme aucun ne répondait:
--Il était en Asie... clamait M. le Doyen d'une voix retentissante
et colère... en Asie où, jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni
neige... ni foudre... en Asie où tout était verdoyant et parfumé...
où les fleurs étaient hautes comme des arbres, et les arbres comme des
montagnes... Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A cause
des péchés que nous avons commis, il n'y a plus, en Asie, que des
Chinois, des Cochinchinois, des Turcs, des hérétiques noirs, des païens
jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui vont en enfer... C'est
moi qui vous le dis... Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la
Foi?... la Foi?...
Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le ton d'une leçon
récitée:
--La Foi... l'Espérance... et la Charité... C'est une des trois vertus
théologales...
--Ce n'est pas ce que je vous demande, récriminait M. le Doyen. Je vous
demande en quoi consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non
plus?... Eh bien, la Foi consiste à croire ce que vous dit votre
bon curé... et à ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre
instituteur... Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il
vous raconte, ce n'est jamais arrivé...
* * * * *
L'Église de Port-Lançon est connue des archéologues et des touristes.
C'est un des édifices religieux les plus intéressants de cette partie
de la Normandie, où il en existe tant d'admirables... Sur la façade
occidentale, au-dessus d'une porte centrale, en ogive, une rose
s'épanouit délicatement portée sur une arcature trilobée, à jour, d'une
grâce et d'une légèreté infinies. L'extrémité du bas-côté septentrional,
que longe une obscure venelle, est décorée d'ornementations plus
touffues et moins sévères. On y remarque beaucoup de personnages
singuliers, à face de démon, des animaux symboliques et des saints
pareils à des truands, qui, dans les dentelles ajourées des frises,
se livrent à d'étranges mimiques...Malheureusement, la plupart sont
décapités et mutilés. Le temps et la pudeur vandalique des desservants
ont successivement endommagé ces sculptures satiriques, joyeuses et
paillardes comme un chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne et
décente, sur ces corps de pierre effritée où, bientôt, l'oeil ne saura
plus distinguer que d'irrémédiables ruines. L'édifice est partagé
en deux parties par de hardies et minces arcades, et ses fenêtres,
rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes dans le collatéral nord.
La maîtresse vitre du chevet, en rosace immense et rouge, flamboie et
fulgure, elle aussi comme un soleil couchant d'automne.
M. le Doyen communiquait directement de sa cour, plantée de vieux
marronniers, dans l'église, par une petite porte basse, récente, qui
s'ouvrait sur un des collatéraux, et dont il partageait la clé unique
avec la supérieure de l'hospice, soeur Angèle. Aigre, maigre, jeune
encore, d'une jeunesse revêche et fanée... austère et cancanière,
entreprenante et fureteuse, soeur Angèle était la grande amie de M.
le Doyen et sa conseillère intime. Ils se voyaient chaque jour,
mystérieusement, préparant sans cesse des combinaisons électorales
et municipales, se confiant les secrets dérobés des ménages
port-lançonnais, s'ingéniant à éluder, par d'habiles manoeuvres, les
arrêtés préfectoraux et les règlements administratifs, au profit des
intérêts ecclésiastiques. Toutes les vilaines histoires qui circulaient
dans le pays venaient de là... Chacun s'en doutait, mais on n'osait
rien dire, craignant l'intarissable esprit de M. le Doyen, ainsi que
la méchanceté notoire de soeur Angèle qui dirigeait l'hospice à sa
fantaisie de femme intolérante et rancunière.
Jeudi dernier, M. le Doyen, dans la cour du presbytère, inculquait
aux enfants d'étonnantes notions météorologiques... Il expliquait le
tonnerre, la grêle, le vent, les éclairs.
--Et la pluie?... Savez-vous bien ce que c'est que la pluie... d'où elle
vient... et qui la fabrique? Les savants d'aujourd'hui vous diront
que la pluie est une condensation de vapeur... Ils vous diront ceci et
cela... Ils mentent... Ce sont d'affreux hérétiques... des suppôts du
diable... La pluie, mes enfants, c'est la colère de Dieu... Dieu n'est
pas content de vos parents qui, depuis des années, s'abstiennent de
suivre les Rogations... Alors, il s'est dit: «Ah! vous laissez le bon
curé se morfondre tout seul avec son bedeau et ses chantres sur
les routes et dans les sentes. Bon... bon!... Gare à vos récoltes,
sacripants!...» Et il ordonne à la pluie de tomber... Voilà ce que
c'est que la pluie... Si vos parents étaient de fidèles chrétiens, s'ils
observaient leurs devoirs religieux... il ne pleuvrait jamais...
A ce moment, soeur Angèle apparut au seuil de la petite porte basse
de l'église... Elle était plus pâle encore que de coutume et toute
bouleversée. Sur le serre-tête blanc, défait, sa cornette avait
légèrement glissé, et les deux grandes ailes battaient, effrayées et
désunies. En apercevant les élèves, rangés en cercle autour de M. le
Doyen, son premier mouvement fut de rétrograder et de fermer la porte...
Mais M. le Doyen, surpris de cette brusque entrée, de cette cornette
de travers, de cette pâleur, s'avançait déjà à sa rencontre, les lèvres
tordues et les yeux inquiets.
--Renvoyez ces enfants, tout de suite... supplia soeur Angèle... tout de
suite... J'ai à vous parler...
--Oh... mon Dieu!... Que se passe-t-il donc?... Hein?... Quoi?... vous
êtes tout émue...
--Renvoyez ces enfants... répéta soeur Angèle... Il se passe des choses
graves... très graves... trop graves.
Les élèves partis, soeur Angèle se laissa tomber sur un banc et, durant
quelques secondes, d'un mouvement nerveux, elle mania sa croix de cuivre
et ses médailles bénites qui sonnèrent sur la bavette empesée, dont
était bardée sa poitrine plate d'inféconde femelle. M. le Doyen était
anxieux... Il demanda d'une voix saccadée:
--Vite... ma soeur... parlez... Vous m'effrayez... Qu'est-ce qu'il y a?
Alors, très brève, soeur Angèle dit:
--Il y a que, tout à l'heure, passant dans la venelle... j'ai vu, sur
votre église... un homme tout nu!...
M. le Doyen ouvrit, en grimace, sa bouche qui demeura, béante et toute
convulsée... Puis, il bégaya:
--Un homme tout nu?... Vous avez, ma soeur, vu... sur mon église... un
homme... tout nu?... Sur mon église?... Vous êtes sûre?...
--Je l'ai vu...
--Il s'est trouvé, dans ma paroisse, un paroissien assez éhonté... assez
charnel... pour se promener, tout nu, sur mon église?... Mais, c'est
incroyable!... Ah! ah! ah!...
Son visage s'empourprait de colère; sa gorge contractée râpait les mots.
--Tout nu, sur mon église?... Oh!... Mais, dans quel siècle
vivons-nous?... Et que faisait-il, tout nu, sur mon église?... Il
forniquait, peut-être?... Il...
--Vous ne me comprenez pas... interrompit soeur Angèle... Je n'ai
pas dit que cet homme tout nu fût un paroissien... puisqu'il est en
pierre...
--Comment?... Il est en pierre?... Mais, alors, ce n'est plus la même
chose, ma soeur...
Et, soulagé par cette rectification, M. le Doyen respira bruyamment...
--Ah! quelle peur j'ai eue!
Soeur Angèle se fit agressive... Sa voix siffla entre ses lèvres plus
minces et plus pâles.
--Alors... tout est bien... Et vous le trouvez moins nu, sans doute,
parce qu'il est en pierre?
--Je ne dis pas cela... Mais enfin, ce n'est plus la même chose...
--Et si je vous affirmais que cet homme en pierre est plus nu que vous
le croyez... qu'il montre une... un... un instrument d'impureté... une
chose horrible... énorme... une chose monstrueuse qui pointe?... Ah!
tenez, monsieur le Curé, ne me faites pas dire de saletés...
Elle se leva, en proie à une agitation violente... M. le Doyen était
atterré. Cette révélation le frappait de stupeur... Ses idées se
brouillaient, sa raison s'égarait en un rêve d'atroce luxure et
d'abominable enfer... Il balbutia, enfantin...
--Oh, vraiment?... Une chose énorme... qui pointe... Oui! oui!... C'est
inconcevable... Mais, c'est très vilain, ça, ma soeur... Et vous êtes
certaine... bien certaine... d'avoir vu... cette chose, énorme...
pointer?... Vous ne vous trompez pas?... Ce n'est pas une
plaisanterie?... Oh! c'est inconcevable...
Soeur Angèle frappa le sol du pied.
--Et, depuis des siècles qu'elle est là... souillant votre église...
vous ne vous êtes aperçu de rien?... Et il faut que ce soit moi, une
femme... moi, une religieuse... moi qui ai fait voeu de chasteté...
il faut que ce soit moi qui dénonce ce... cette abomination... et qui
vienne vous crier: «Monsieur le Doyen, le diable est dans votre église!»
Mais M. le Doyen, aux paroles ardentes de soeur Angèle, avait vite
reconquis ses esprits... Il prononça d'un ton résolu:
--Nous ne pouvons tolérer un tel scandale... Il faut terrasser le
diable... Et je m'en charge... Revenez à minuit... quand tout le
monde dormira à Port-Lançon... Vous me guiderez... Je vais prévenir le
sacristain, afin qu'il se procure une échelle... Est-ce très haut?...
--C'est très haut...
--Et vous saurez bien retrouver la place, ma soeur?
--Je la retrouverais, les yeux fermés... A minuit donc, monsieur le
Doyen!
--Et que Dieu soit avec vous, ma soeur!...
Soeur Angèle se signa, regagna la porte basse et disparut...
* * * * *
La nuit était sombre, sans lune. Aux fenêtres de la venelle, la dernière
lumière s'était depuis longtemps éteinte; les réverbères, obscurs
au haut de leur potence, balançaient leurs grinçantes et invisibles
carcasses. Tout dormait dans Port-Lançon.
--C'est là... fit soeur Angèle.
Le sacristain appliqua son échelle contre le mur, près d'une large baie,
à travers les vitraux de laquelle brillait, très pâle, la courte
lueur de la lampe veillant au sanctuaire. Et l'église déchiquetait ses
silhouettes tourmentées dans un ciel couleur de violette où, çà et là,
tremblaient de clignotantes étoiles. M. le Doyen, armé d'un marteau,
d'un ciseau à froid et d'une lanterne sourde, gravit les échelons, suivi
de près par la soeur dont la cornette disparaissait sous les plis d'une
large mante noire... Il marmottait:
--_Ab omni peccato_.
La soeur répondait:
--_Libera nos, Domine_.
--_Ab insidiis diaboli_.
--_Libera nos, Domine_.
--_A spiritu fornicationis_.
--_Libera nos, Domine_.
Arrivés à hauteur de la frise, ils s'arrêtèrent.
--C'est là... fit soeur Angèle... A votre gauche, monsieur le Doyen.
Et très vite, troublée par l'ombre, par le silence, elle chuchota:
--_Agnus Dei, qui tollis peccata mundi_.
--_Exaudi nos, Domine_, répondit M. le Doyen, qui dirigea sa lanterne
dans les entrecroisements de la pierre où grimaçaient, gambadaient
d'apocalyptiques figures de démons et de saints.
Tout à coup, il poussa un cri. Il venait d'apercevoir, braquée sur lui,
terrible et furieuse, l'impure image du péché...
--_Mater purissima... Mater castissima... Mater inviolata_...
bredouillait la soeur, courbée sur l'échelle.
--Ah! le cochon!... le cochon!... vociféra M. le Doyen, en manière
d'_Ora pro nobis_.
Il brandit son marteau, et, tandis que, derrière lui, soeur Angèle
continuait de réciter les litanies de la sainte Vierge, et que le
sacristain, arc-bouté au pied de l'échelle, soupirait de vagues et
dolentes oraisons, il asséna sur l'icône obscène un coup sec. Quelques
éclats de pierre le cinglèrent au visage, et l'on entendit un corps dur
tomber sur un toit, glisser dans une gouttière, rebondir et retomber
dans la venelle.
* * * * *
Le lendemain, sortant de l'église où elle venait d'entendre la messe,
Mlle Robineau, une sainte femme, vit à terre, dans la venelle, un objet
qui lui parut d'une forme insolite et d'un aspect bizarre, comme en ont,
parfois, certaines reliques dans les reliquaires. Elle le ramassa, et
l'examinant dans tous les sens:
--C'est probablement une relique... se dit-elle... une sainte, étrange
et précieuse relique... une relique pétrifiée dans quelque source
miraculeuse... Les voies de Dieu sont tellement mystérieuses!
Elle eut d'abord la pensée de l'offrir à M. le Doyen... Puis elle
réfléchit que cette relique serait une protection pour sa maison,
qu'elle en éloignerait le malheur et le péché. Elle l'emporta.
Arrivée chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans sa chambre. Sur une
table, parée d'une nappe blanche, elle disposa un coussin de velours
rouge avec des glands d'or; sur le coussin, délicatement, elle coucha
la précieuse relique. Ensuite elle couvrit le tout d'un globe de verre
aussitôt flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles. Et
s'agenouillant devant cet autel improvisé, elle invoqua, avec ardeur,
le saint inconnu et admirable à qui avait appartenu, en des temps
probablement très anciens, cet objet profane et purifié... Mais,
bientôt, elle ne tarda pas à se sentir troublée... Des préoccupations
d'une précision trop humaine se mêlèrent à la ferveur de ses prières, à
la joie pure de ses extases... Même des doutes terribles et lancinants
s'insinuèrent en son âme.
--Est-ce bien, là, une sainte relique?... se dit-elle.
Et tandis qu'elle multipliait sur ses lèvres les _Pater_ et les_ Ave_,
elle ne pouvait s'empêcher de penser à d'obscures impuretés et d'écouter
une voix plus forte que ses prières, une voix qui venait d'elle,
inconnue d'elle, et qui disait:
--Tout de même, ça devait être un bien bel homme!...
Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce que représentait ce bout
de pierre. Elle faillit en mourir de honte... Et elle ne cessait de
répéter:
--Et moi qui l'ai embrassée tant de fois!...
* * * * *
Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons passé toute la journée à nettoyer
l'argenterie. C'est tout un événement... une époque traditionnelle comme
celle des confitures. Les Lanlaire possèdent une magnifique argenterie,
des pièces anciennes, rares et de toute beauté. Elle vient du père de
Madame qui la prit, les uns disent en dépôt, les autres en garantie
d'une somme prêtée à un noble du voisinage. Il n'achetait pas que des
jeunes gens pour la conscription, cet olibrius-là!... Tout lui était
bon et il n'était pas à une escroquerie près. S'il faut en croire
l'épicière, l'histoire de cette argenterie serait des plus louches, ou
des plus claires, comme on voudra. Le père de Madame serait rentré dans
ses fonds et, grâce à une circonstance que j'ignore, il aurait gardé
l'argenterie par-dessus le marché... Un tour de filou épatant!...
Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent jamais. Elle reste enfermée,
au fond d'un placard de l'office, dans trois grandes caisses doublées de
velours rouge et scellées au mur par de solides crampons de fer. Chaque
année, le 10 novembre, on la sort des caisses et on la nettoie, sous
la surveillance de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu'à l'année
suivante... Oh! les yeux de Madame devant son argenterie... devant le
viol de son argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu dans des yeux
de femme une telle cupidité agressive...
Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui enfouissent leur argent,
leurs bijoux, toutes leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant
vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent à vivre presque dans la
gêne et dans l'ennui?
Le travail fini, l'argenterie verrouillée pour un an dans ses caisses,
et Madame enfin partie avec la certitude qu'il ne nous en est rien resté
aux doigts, Joseph m'a dit d'un drôle d'air:
--C'est une très belle argenterie, vous savez, Célestine... Il y a
surtout «l'huilier de Louis XVI». Ah! sacristi... Et ce que c'est
lourd!... Tout cela vaut peut-être vingt-cinq mille francs, Célestine...
peut-être plus... On ne sait pas ce que ça vaut...
Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au fond de l'âme:
--Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?
* * * * *
Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie de Madame et le
petit café de Cherbourg?... En vérité, je ne sais pas pourquoi... les
moindres paroles de Joseph me font trembler...