25 octobre.

Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures vraiment mystérieuses

et j'ignore ce qui se passe au fond de cette âme silencieuse et

forcenée. Mais sûrement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire.

Son regard, parfois, est lourd à supporter, tellement lourd que le mien

se dérobe sous son intimidante fixité. Il a des façons de marcher

lentes et glissées, qui me font peur. On dirait qu'il traîne rivé à

ses chevilles un boulet, ou plutôt le souvenir d'un boulet... Est-ce

le bagne qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-être. Son dos

aussi me fait peur et aussi son cou large, puissant, bruni par le hâle

comme un vieux cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des grelins.

J'ai remarqué sur sa nuque un paquet de muscles durs, exagérément

bombés, comme en ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent,

porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.

Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez Joseph, une grande violence

et le goût du sang, il est plutôt réservé sur toutes les autres choses

de la vie. Il est même impossible de savoir ce qu'il pense. Il n'a

aucune des vantardises, ni aucune des humilités professionnelles, par

où se reconnaissent les vrais domestiques; jamais non plus un mot de

plainte, jamais un débinage contre ses maîtres. Ses maîtres, il les

respecte sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation. Il

ne boude pas sur la besogne, la plus rebutante des besognes. Il est

ingénieux; il sait tout faire, même les choses les plus difficiles et

les plus différentes, qui ne sont point de son service. Il traite le

Prieuré, comme s'il était à lui, le surveille, le garde jalousement,

le défend. Il en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns,

flaireur et menaçant comme un dogue. C'est le type du serviteur de

l'ancien temps, le domestique d'avant la Révolution... De Joseph, on

dit, dans le pays: «Il n'y en a plus comme lui... Une perle!». Je sais

qu'on cherche à l'arracher aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de

Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses. Il les refuse

et ne se vante pas de les avoir refusées... Ah! ma foi non... Il est

ici, depuis quinze ans, il considère cette maison comme la sienne. Tant

qu'on voudra de lui, il restera... Madame si soupçonneuse et qui voit

le mal partout lui montre une confiance aveugle. Elle qui ne croit à

personne, elle croit à Joseph, à l'honnêteté de Joseph, au dévouement de

Joseph.

--Une perle!... Il se jetterait au feu pour nous, dit-elle.

Et, malgré son avarice, elle l'accable de menues générosités et de

petits cadeaux.

Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet homme m'inquiète et, en même

temps, il m'intéresse prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses

effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau morte de ses yeux...

Depuis que je m'occupe de lui, il ne m'apparaît plus tel que je l'avais

jugé tout d'abord à mon entrée dans cette maison, un paysan grossier,

stupide et pataud. J'aurais dû l'examiner plus attentivement.

Maintenant, je le crois singulièrement fin et retors, et même mieux

que fin, pire que retors... je ne sais comment m'exprimer sur lui... Et

puis, est-ce l'habitude de le voir, tous les jours?... Je ne le trouve

plus si laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une atténuation,

comme une brume, sur les objets et sur les êtres. Elle finit, peu à peu,

par effacer les traits d'un visage, par estomper les déformations; elle

fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement n'est plus, au bout

d'un certain temps, bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce que

je découvre en Joseph de nouveau et de profond... et qui me bouleverse.

Ce n'est pas l'harmonie des traits, ni la pureté des lignes qui crée

pour une femme, la beauté d'un homme. C'est quelque chose de moins

apparent, de moins défini... une sorte d'affinité et, si j'osais... une

sorte d'atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante, dont certaines

femmes subissent, même malgré elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph

dégage autour de lui cette atmosphère-là... L'autre jour, je l'ai admiré

qui soulevait une barrique de vin... Il jouait avec elle ainsi qu'un

enfant avec sa balle de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son adresse

souple, le levier formidable de ses reins, l'athlétique poussée de ses

épaules, tout cela m'a rendue rêveuse. L'étrange et maladive curiosité,

faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en moi l'énigme de ces

louches allures, de cette bouche close, de ce regard impressionnant,

se double encore de cette puissance musculaire, de cette carrure de

taureau. Sans pouvoir me l'expliquer davantage, je sens qu'il y a entre

Joseph et moi une correspondance secrète... un lien physique et moral

qui se resserre un peu plus tous les jours...

De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le suis des yeux,

quelquefois, dans le jardin... Il est là, courbé sur son ouvrage, la

face presque à fleur de terre, ou bien agenouillé contre le mur où

s'alignent des espaliers... Et soudain il disparaît... il s'évanouit...

Le temps de pencher la tête... et il n'y a plus personne...

S'enfonce-t-il dans le sol?... Passe-t-il à travers les murs?... Il

m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin, pour lui transmettre un

ordre de Madame... Je ne le vois nulle part, et je l'appelle.

--Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?

Aucune réponse... J'appelle encore:

--Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?

Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière un arbre, de derrière

une planche de légumes, devant moi. Il surgit, devant moi, dans le

soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux aplatis sur le

crâne, la chemise ouverte sur sa poitrine velue.... D'où vient-il?...

D'où sort-il?... D'où est-il tombé?...

--Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur...

Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph erre un sourire effrayant

qui, véritablement, a des lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois

que cet homme est le diable...

* * * * *

Le viol de la petite Claire défraie toujours les conversations et

surexcite les curiosités de la ville. On s'arrache les journaux de la

région et de Paris qui le racontent. La _Libre Parole_ dénonce nettement

et en bloc les juifs, et elle affirme que c'est un «meurtre rituel...»

Les magistrats sont venus sur les lieux... on a fait des enquêtes, des

instructions; on a interrogé beaucoup de gens. Personne ne sait rien...

L'accusation de Rose, qui a circulé, n'a rencontré partout que de

l'incrédulité; tout le monde a haussé les épaules... Hier, les gendarmes

ont arrêté un pauvre colporteur qui a pu prouver facilement qu'il

n'était pas dans le pays, au moment du crime. Le père, désigné par la

rumeur publique, s'est disculpé... Du reste, on n'a sur lui que les

meilleurs renseignements... Donc, nulle part, nul indice qui puisse

mettre la justice sur les traces du coupable. Il paraît que ce crime

fait l'admiration des magistrats et qu'il a été commis avec une habileté

surprenante, sans doute par des professionnels... par des Parisiens...

Il paraît aussi que le procureur de la République mène l'affaire

mollement et pour la forme. L'assassinat d'une petite fille pauvre, ça

n'est pas très passionnant... Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne

trouvera jamais rien et que l'affaire sera bientôt classée comme tant

d'autres qui n'ont pas dit leur secret...

* * * * *

Je ne serais pas étonnée que Madame crût son mari coupable... Ça, c'est

comique, et elle devrait le mieux connaître. Elle est toute drôle,

depuis la nouvelle. Elle a des façons de regarder Monsieur qui ne sont

pas naturelles. J'ai remarqué que, durant le repas, chaque fois qu'on

sonnait, elle avait un petit sursaut...

Après le déjeuner, aujourd'hui, comme Monsieur manifestait l'intention

de sortir, elle l'en a empêché...

--Vraiment, tu peux bien rester ici... Qu'est-ce que tu as besoin d'être

toujours dehors?

Elle s'est même promenée avec Monsieur, une grande heure, dans le

jardin. Naturellement, Monsieur ne s'aperçoit de rien; il n'en perd pas

une bouchée de viande, ni une bouffée de tabac... Quel gros lourdaud!

J'aurais bien voulu savoir ce qu'ils peuvent se dire, quand ils sont

seuls, tous les deux... Hier soir, pendant plus de vingt minutes, j'ai

écouté derrière la porte du salon... J'ai entendu Monsieur qui froissait

un journal... Assise devant son petit bureau, Madame écrivait ses

comptes:

--Qu'est-ce que je t'ai donné hier?... a demandé Madame.

--Deux francs... a répondu Monsieur...

--Tu es sûr?...

--Mais oui, mignonne...

--Eh bien, il me manque trente-huit sous..

--Ce n'est pas moi qui les ai pris...

--Non... c'est le chat...

Ils ne se sont rien dit d'autre...

* * * * *

A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de la petite Claire. Quand

Marianne ou moi nous mettons la conversation sur ce sujet, il la change

aussitôt, ou bien il n'y prend pas part. Ça l'ennuie... Je ne sais pas

pourquoi, cette idée m'est venue--et elle s'enfonce, de plus en plus

dans mon esprit--que c'est Joseph qui a fait le coup. Je n'ai pas de

preuves, pas d'indices qui puissent me permettre de le soupçonner...

pas d'autres indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce léger

mouvement de surprise qui lui échappa, lorsque, de retour de chez

l'épicière, brusquement, dans la sellerie, je lui jetai pour la première

fois au visage le nom de la petite Claire, assassinée et violée...

Et cependant, ce soupçon purement intuitif a grandi, est devenu une

possibilité, puis une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche à

me convaincre que Joseph est une «perle...» Je me répète que mon

imagination s'exalte à de simples folies, qu'elle obéit aux influences

de cette perversité romanesque, qui est en moi... Mais j'ai beau faire,

cette impression subsiste en dépit de moi-même, ne me quitte pas un

instant, prend la forme harcelante et grimaçante de l'idée fixe... Et

j'ai une irrésistible envie de demander à Joseph:

--Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé la petite Claire dans le

bois?... Est-ce vous, vieux cochon?

Le crime a été commis un samedi... Je me souviens que Joseph, à peu près

à la même date, est allé chercher de la terre de bruyère, dans le bois

de Raillon... Il a été absent, toute la journée, et il n'est rentré

au Prieuré avec son chargement que le soir, tard... De cela, je suis

sûre... Et,--coïncidence extraordinaire,--je me souviens de certains

gestes agités, de certains regards plus troubles, qu'il avait, ce

soir-là, en rentrant... Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi

l'eussé-je fait?... Aujourd'hui, ces détails de physionomie me

reviennent avec force... Mais, est-ce bien le samedi du crime que Joseph

est allé dans la forêt de Raillon?... Je cherche en vain à préciser la

date de son absence... Et puis, avait-il réellement ces gestes inquiets,

ces regards accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?...

N'est-ce pas moi qui m'acharne à me suggestionner l'étrangeté

inhabituelle de ces gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison,

contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph--une perle--qui ait fait

le coup?... Cela m'irrite et, en même temps, cela me confirme dans mes

appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le drame de la forêt... Si

encore l'enquête judiciaire avait signalé les traces fraîches d'une

voiture sur les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?...

Mais non... L'enquête ne signale rien de tel... elle signale le viol et

le meurtre d'une petite fille, voilà tout... Eh bien, c'est justement

cela qui me surexcite... Cette habileté de l'assassin à ne pas laisser

derrière soi la moindre preuve de son crime, cette invisibilité

diabolique, j'y sens, j'y vois la présence de Joseph... Énervée, j'ose,

tout d'un coup, après un silence, lui poser cette question:

--Joseph, quel jour avez-vous été chercher de la terre de bruyère, dans

la forêt de Raillon?... Est-ce que vous vous le rappelez?...

Sans hâte, sans sursaut, Joseph lâche le journal qu'il lisait... Son âme

est bronzée désormais contre les surprises...

--Pourquoi ça?... fait-il.

--Pour savoir...

Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond... Ensuite il prend,

sans affectation, l'air de quelqu'un qui fouillerait dans sa mémoire

pour y retrouver des souvenirs déjà anciens. Et il répond:

--Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien que c'était samedi...

--Le samedi où l'on a trouvé le cadavre de la petite Claire dans le

bois?... poursuis-je, en donnant à cette interrogation, trop vivement

débitée, un ton agressif.

Joseph ne lève pas ses yeux de sur les miens. Son regard est devenu

quelque chose de si aigu, de si terrible, que, malgré mon effronterie

coutumière, je suis obligée de détourner la tête.

--C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je crois bien que

c'était ce samedi-là...

Et il ajoute:

--Ah! les sacrées femmes!... vous feriez bien mieux de penser à autre

chose. Si vous lisiez le journal... vous verriez qu'on a encore tué des

juifs en Alger... Ça, au moins, ça vaut la peine...

A part son regard, il est calme, naturel, presque bonhomme... Ses

gestes sont aisés, sa voix ne tremble plus... Je me tais... et Joseph,

reprenant le journal qu'il avait posé sur la table, se remet à lire le

plus tranquillement du monde...

Moi, je me suis remise à songer... Je voudrais retrouver dans la vie de

Joseph, depuis que je suis ici, un trait de férocité active... Sa haine

des juifs, la menace que sans cesse il exprime de les supplicier, de

les tuer, de les brûler, tout cela n'est peut-être que de la hâblerie...

c'est surtout de la politique... Je cherche quelque chose de plus

précis, de plus formel, à quoi je ne puisse pas me tromper sur le

tempérament criminel de Joseph. Et je ne trouve toujours que des

impressions vagues et morales, des hypothèses auxquelles mon désir ou ma

crainte qu'elles soient d'irrécusables réalités donne une importance et

une signification que, sans doute, elles n'ont pas... Mon désir ou ma

crainte?... De ces deux sentiments, j'ignore lequel me pousse...

Si, pourtant... Voici un fait... un fait réel... un fait horrible...

un fait révélateur... Celui-là, je ne l'invente pas... je ne l'exagère

pas... je ne l'ai pas rêvé... il est bien tel qu'il est... Joseph est

chargé de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue les canards,

selon une antique méthode normande, en leur enfonçant une épingle dans

la tête... Il pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir.

Mais il aime à prolonger leur supplice par de savants raffinements de

torture; il aime à sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans

ses mains; il aime à suivre, à compter, à recueillir dans ses mains leur

souffrance, leurs frissons d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assisté

à la mort d'un canard tué par Joseph... Il le tenait entre ses genoux.

D'une main il lui serrait le col, de l'autre il lui enfonçait une

épingle dans le crâne, puis tournait, tournait l'épingle dans le crâne,

d'un mouvement lent et régulier... Il semblait moudre du café... Et en

tournant l'épingle, Joseph disait avec une joie sauvage:

--Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre, tant plus que le sang

est bon au goût...

L'animal avait dégagé des genoux de Joseph ses ailes qui battaient,

battaient... Son col se tordait, même maintenu par Joseph, en affreuse

spirale... et, sous le matelas des plumes, sa chair soubresautait...

Alors Joseph jeta l'animal sur les dalles de la cuisine et, les coudes

aux genoux, le menton dans ses paumes réunies, il se mit à suivre, d'un

oeil hideusement satisfait, ses bonds, ses convulsions, le grattement

fou de ses pattes jaunes sur le sol...

--Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc tout de suite... c'est

horrible de faire souffrir les bêtes.

Et Joseph répondit:

--Ça m'amuse... J'aime ça...

Je me rappelle ce souvenir, j'évoque tous les détails sinistres de

ce souvenir, j'entends toutes les paroles de ce souvenir... Et j'ai

envie... une envie encore plus violente, de crier à Joseph:

--C'est vous qui avez violé la petite Claire, dans le bois... Oui...

oui... j'en suis sûre, maintenant... c'est vous, vous, vous, vieux

cochon...

Il n'y a plus à douter. Joseph doit être une immense canaille. Et cette

opinion que j'ai de sa personne morale, au lieu de m'éloigner de lui,

loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non pas que je l'aime

peut-être, mais qu'il m'intéresse énormément. C'est drôle, j'ai toujours

eu un faible pour les canailles... Ils ont un imprévu qui fouette le

sang... une odeur particulière qui vous grise, quelque chose de fort et

d'âpre qui vous prend par le sexe. Si infâmes que soient les canailles,

ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. Ce qui m'ennuie de

Joseph, c'est qu'il a la réputation et, pour celui qui ne connaît

pas ses yeux, les allures d'un honnête homme. Je l'aimerais mieux

franchement, effrontément canaille. Il est vrai qu'il n'aurait plus

cette auréole de mystère, ce prestige de l'inconnu qui m'émeut et me

trouble et qui m'attire--oui là--qui m'attire vers ce vieux monstre.

Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la certitude, parce que

rien ne peut m'enlever désormais la certitude que c'est lui qui a violé

la petite Claire, dans le bois.

* * * * *

Depuis quelque temps, je m'aperçois que j'ai fait sur le coeur de Joseph

une impression considérable. Son mauvais accueil est fini; son silence

ne m'est plus hostile ou méprisant, et il y a presque de la tendresse

dans ses bourrades. Ses regards n'ont plus de haine--en ont-ils jamais

eu d'ailleurs?--et s'ils sont encore si terribles, parfois, c'est qu'il

cherche à me connaître mieux, toujours mieux, et qu'il veut m'éprouver.

Comme la plupart des paysans, il est extrêmement méfiant, il évite de se

livrer aux autres, car il croit qu'on veut le «mettre dedans». Il doit

posséder de nombreux secrets, mais il les cache jalousement, sous un

masque sévère, renfrogné et brutal, comme on renferme des trésors dans

un coffre de fer, armé de barres solides et de mystérieux verroux.

Pourtant, vis-à-vis de moi, sa méfiance s'atténue... Il est charmant

pour moi, dans son genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer

son amitié et me plaire. Il se charge des corvées trop pénibles, prend

à son compte les gros ouvrages qui me sont attribués, et cela, sans

mièvrerie, sans arrière-pensée galante, sans chercher à provoquer ma

reconnaissance, sans vouloir en tirer un profit quelconque. De mon côté,

je remets de l'ordre dans ses affaires, je raccommode ses chaussettes,

ses pantalons, rapièce ses chemises, range son armoire, avec bien plus

de soin et de coquetterie que celle de Madame. Et il me dit avec des

yeux de contentement:

--C'est bien, ça, Célestine... Vous êtes une bonne femme... une

femme d'ordre. L'ordre, voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est

gentille, avec ça... quand on est une belle femme, il n'y a pas mieux...

Jusque-là, nous n'avons causé ensemble que par à-coups. Le soir, à la

cuisine, avec Marianne, la conversation ne peut être que générale...

Aucune intimité n'est permise entre nous deux. Et, quand je le vois

seul, rien n'est plus difficile que de le faire parler... Il refuse tous

les longs entretiens, craignant sans doute de se compromettre. Deux mots

par ci... deux mots par là... aimables ou bourrus... et c'est tout...

Mais ses yeux parlent, à défaut de sa bouche... Et ils rôdent autour de

moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en moi, au plus profond de

moi, afin de me retourner l'âme et de voir ce qu'il y a dessous.

Pour la première fois, nous nous sommes entretenus longuement, hier.

C'était le soir. Les maîtres étaient couchés; Marianne était montée dans

sa chambre, plus tôt que de coutume. Ne me sentant pas disposée à lire

ou à écrire, je m'ennuyais d'être seule. Toujours obsédée par l'image

de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans la sellerie où, à la

lueur d'une lanterne sourde, il épluchait des graines, assis devant une

petite table de bois blanc. Son ami, le sacristain, était là, près

de lui, debout, portant sous ses deux bras des paquets de petites

brochures, rouges, vertes, bleues, tricolores... Gros yeux ronds

dépassant l'arcade des sourcils, crâne aplati, peau fripée, jaunâtre

et grenue, il ressemblait à un crapaud... Du crapaud, il avait aussi la

lourdeur sautillante. Sous la table, les deux chiens, roulés en boule,

dormaient, la tête enfouie dans leurs poils.

--Ah! c'est vous, Célestine? fit Joseph.

Le sacristain voulut cacher ses brochures... Joseph le rassura.

--On peut parler devant Mademoiselle... C'est une femme d'ordre...

Et il recommanda:

--Ainsi, mon vieux, c'est compris, hein?... A Bazoches... à Courtain...

à Fleur-sur-Tille... Et que ce soit distribué demain, dans la journée...

Et tâche de rapporter des abonnements... Et, que je te le dise

encore... va partout... entre dans toutes les maisons... même chez les

républicains... Ils te foutront peut-être à la porte?... Ça ne fait

rien... Entête-toi... Si tu gagnes un de ces sales cochons...

c'est toujours ça... Et puis rappelle-toi que tu as cent sous par

républicain...

Le sacristain approuvait en hochant la tête. Ayant recalé les brochures

sous ses bras, il partit, accompagné jusqu'à la grille par Joseph.

Quand celui-ci revint, il vit ma figure curieuse, mes yeux

interrogateurs:

--Oui... fit-il négligemment, quelques chansons... quelques images... et

des brochures contre les juifs, qu'on distribue pour la propagande...

Je me suis arrangé avec les messieurs prêtres... je travaille pour eux,

quoi! C'est dans mes idées, pour sûr... faut dire aussi que c'est bien

payé...

Il se remit devant la petite table où il épluchait ses graines. Les deux

chiens réveillés tournèrent dans la pièce et allèrent se recoucher plus

loin.

--Oui... oui... répéta-t-il... c'est pas mal payé... Ah! ils en ont de

l'argent, allez, les messieurs prêtres...

Et comme s'il eût craint d'avoir trop parlé, il ajouta:

--Je vous dis ça... Célestine... parce que vous êtes une bonne femme...

une femme d'ordre... et que j'ai confiance en vous... C'est entre nous,

dites?...

Après un silence:

--Quelle bonne idée que vous soyez venue ici, ce soir...

remercia-t-il... C'est gentil... ça me flatte...

Jamais je ne l'avais vu aussi aimable, aussi causant... Je me penchai

sur la petite table, tout près de lui, et, remuant les graines triées

dans une assiette, je répondis avec coquetterie:

--C'est vrai aussi... vous êtes parti, tout de suite, après le dîner.

On n'a pas eu le temps de tailler une bavette... Voulez-vous que je vous

aide à éplucher vos graines?

--Merci, Célestine... C'est fini...

Il se gratta la tête:

--Sacristi!... fit-il, ennuyé... je devrais aller voir aux châssis...

Les mulots ne me laissent pas une salade, ces vermines-là... Et puis, ma

foi, non... faut que je vous cause, Célestine...

Joseph se leva, referma la porte qui était restée entr'ouverte,

m'entraîna au fond de la sellerie. J'eus peur, une minute... La petite

Claire, que j'avais oubliée, m'apparut sur la bruyère de la forêt,

affreusement pâle et sanglante... Mais les regards de Joseph n'étaient

pas méchants; ils semblaient plutôt timides... On se voyait à peine dans

cette pièce sombre qu'éclairait, d'une clarté trouble et sinistre,

la lueur sourde de la lanterne... Jusque-là, la voix de Joseph avait

tremblé. Elle prit soudain de l'assurance, presque de la gravité.

--Il y a déjà quelques jours que je voulais vous confier ça,

Célestine... commença-t-il... Eh bien, voilà... J'ai de l'amitié pour

vous... Vous êtes une bonne femme... une femme d'ordre... Maintenant, je

vous connais bien, allez!...

Je crus devoir sourire d'un malicieux et gentil sourire, et je

répliquai:

--Vous y avez mis le temps, avouez-le... Et pourquoi étiez-vous si

désagréable avec moi?... Vous ne me parliez jamais... vous me bousculiez

toujours... Vous rappelez-vous les scènes que vous me faisiez, quand

je traversais les allées que vous veniez de ratisser?... O le vilain

bourru!

Joseph se mit à rire et haussa les épaules:

--Ben oui... Ah! dame, on ne connaît pas les gens du premier coup...

Les femmes, surtout, c'est le diable à connaître... et vous arriviez de

Paris!... Maintenant, je vous connais bien...

--Puisque vous me connaissez si bien, Joseph, dites-moi donc ce que je

suis...

La bouche serrée, l'oeil grave, il prononça:

--Ce que vous êtes, Célestine?... Vous êtes comme moi...

--Je suis comme vous, moi?...

--Oh! pas de visage, bien sûr... Mais, vous et moi, dans le fin fond de

l'âme, c'est la même chose... Oui, oui, je sais ce que je dis...

Il y eut encore un moment de silence. Il reprit d'une voix moins dure:

--J'ai de l'amitié pour vous, Célestine... Et puis...

--Et puis?...

--J'ai aussi de l'argent... un peu d'argent...

--Ah?...

--Oui, un peu d'argent... Dame! on n'a pas servi, pendant quarante ans,

dans de bonnes maisons, sans faire quelques petites économies... Pas

vrai?

--Bien sûr... répondis-je, étonnée de plus en plus par les paroles et

par les allures de Joseph... Et vous avez beaucoup d'argent?

--Oh! un peu... seulement...

--Combien?... Faites voir!...

Joseph eut un léger ricanement:

--Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il est dans un endroit où il

fait des petits.

--Oui, mais combien?...

Alors, d'une voix basse, chuchotée:

--Peut-être quinze mille francs... peut-être plus...

--Mazette!... vous êtes calé, vous!...

--Oh! peut-être moins aussi... On ne sait pas...

Tout à coup, les deux chiens, simultanément, dressèrent la tête,

bondirent vers la porte et se mirent à aboyer. Je fis un geste

d'effroi...

--Ça n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant à chacun un coup de

pied dans les flancs... c'est des gens qui passent dans le chemin... Et,

tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais son pas.

En effet, quelques secondes après, j'entendis un bruit de pas traînant

sur le chemin, puis un bruit plus lointain de barrière refermée... Les

chiens se turent.

Je m'étais assise sur un escabeau, dans un coin de la sellerie. Joseph,

les mains dans ses poches, se promenait dans l'étroite pièce où son

coude heurtait aux lambris de sapin des lanières de cuir... Nous ne

parlions plus, moi horriblement gênée, et regrettant d'être venue.

Joseph visiblement tourmenté de ce qu'il avait encore à me dire. Au bout

de quelques minutes, il se décida:

--Faut que je vous confie encore une chose, Célestine... Je suis de

Cherbourg... Et Cherbourg, c'est une rude ville, allez... pleine de

marins, de soldats... de sacrés lascars qui ne boudent pas sur

le plaisir; le commerce y est bon... Eh bien, je sais qu'il y a à

Cherbourg, à cette heure, une bonne occasion... S'agirait d'un petit

café, près du port, d'un petit café, placé on ne peut pas mieux...

L'armée boit beaucoup, en ce moment... tous les patriotes sont dans la

rue... ils crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait l'instant

de l'avoir... On gagnerait des mille et des cents, je vous en réponds...

Seulement, voilà!... faudrait une femme là dedans... une femme

d'ordre... une femme gentille... bien nippée... et qui ne craindrait pas

la gaudriole. Les marins, les militaires, c'est rieur, c'est farceur,

c'est bon enfant... ça se saoule pour un rien... ça aime le sexe... ça

dépense beaucoup pour le sexe... Votre idée là-dessus, Célestine?...

--Moi?... fis-je, hébétée.

--Oui, enfin, une supposition?... Ça vous plairait-il?...

--Moi?...

Je ne savais pas où il voulait en venir... je tombais de surprise en

surprise. Bouleversée, je n'avais pas trouvé autre chose à répondre...

Il insista:

--Ben sûr, vous... Et qui donc voulez-vous qui vienne dans le petit

café?... Vous êtes une bonne femme... vous avez de l'ordre... vous

n'êtes point de ces mijaurées qui ne savent seulement point entendre

une plaisanterie... vous êtes patriote, nom de nom!... Et puis vous êtes

gentille, mignonne tout plein... vous avez des yeux à rendre folle toute

la garnison de Cherbourg... Ça serait ça, quoi!... Depuis que je vous

connais bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez faire...

cette idée-là ne cesse de me trotter par la tête...

--Eh bien? Et vous?...

--Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne amitié...

--Alors, criai-je, subitement indignée... vous voulez que je fasse la

putain pour vous gagner de l'argent?...

Joseph haussa les épaules, et, tranquille, il dit:

--En tout bien, tout honneur, Célestine... Ça se comprend, voyons...

Ensuite, il vint à moi, me prit les mains, les serra à me faire hurler

de douleur, et il balbutia:

--Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le petit café... J'ai les

sangs tournés de vous...

Et, comme je restais interdite, un peu épouvantée de cet aveu, et sans

un geste et sans une parole, il continua:

--Et puis... il y a peut-être plus de quinze mille francs... peut-être

plus de dix-huit mille francs... On ne sait pas ce que ça fait de

petits... cet argent-là... Et puis, des choses... des choses.. des

bijoux... Vous seriez rudement heureuse, allez, dans le petit café...

Il me tenait la taille serrée dans l'étau puissant de ses bras... Et je

sentais tout son corps qui tremblait de désirs contre moi... S'il

avait voulu, il m'eût prise, il m'eût étouffée, sans que je tentasse la

moindre résistance. Et il continuait de me décrire son rêve:

--Un petit café bien joli... bien propre... bien reluisant... Et puis,

au comptoir, derrière une grande glace, une belle femme, habillée en

Alsace-Lorraine, avec un beau corsage de soie... et de larges rubans de

velours... Hein, Célestine?... Pensez à ça... J'en recauserons un de ces

jours... j'en recauserons...

Je ne trouvais rien à dire... rien, rien, rien!... J'étais stupéfiée par

cette chose, à laquelle je n'avais jamais songé... mais j'étais aussi,

sans haine, sans horreur contre le cynisme de cet homme... Joseph

répéta, de cette même bouche qui avait baisé les plaies sanglantes de

la petite Claire, en me serrant avec ces mêmes mains qui avaient serré,

étouffé, étranglé, assassiné la petite Claire dans le bois:

--J'en recauserons... je suis vieux... je suis laid... possible... Mais

pour arranger une femme, Célestine... retenez bien ceci... il n'y en a

pas un comme moi... J'en recauserons...

Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment, de sinistres!... Est-ce

une menace?... Est-ce une promesse?...

Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de silence... On dirait

que rien ne s'est passé, hier soir, entre nous... Il va, il vient, il

travaille... il mange... il lit son journal... comme tous les jours...

Je le regarde, et je voudrais le détester... je voudrais que sa laideur

m'apparût telle, qu'un immense dégoût me séparât de lui à jamais...

Eh bien, non... Ah! comme c'est drôle!... Cet homme me donne des

frissons... et je n'ai pas de dégoût.. Et c'est une chose effrayante

que je n'aie pas de dégoût, puisque c'est lui qui a tué, qui a violé la

petite Claire dans le bois!...

X

Le Journal d'une Femme de Chambre · 第 21 / 42 题