Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.
J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais tout de même de la
religion... On aura beau dire et beau faire, la religion c'est toujours
la religion. Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais elle
est nécessaire aux gens comme nous... Je sais bien qu'il y a des
particuliers qui s'en servent d'une drôle de façon, que beaucoup de
curés et de bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe. Quand
on est malheureuse--et, dans le métier, on l'est beaucoup plus qu'à son
tour--il n'y a encore que ça pour endormir vos peines... que ça... et
l'amour... Oui, mais l'amour, c'est un autre genre de consolation...
Aussi, même dans les maisons impies, je ne manquais jamais la messe.
D'abord, la messe, c'est une sortie, une distraction, du temps gagné sur
les ennuis quotidiens de la baraque... C'est surtout des camarades
qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend, des occasions de faire
connaissance... Ah! si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle
des Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très bien qui m'en
chuchotaient, à l'oreille, de drôles de psaumes, je ne serais peut-être
pas ici, aujourd'hui!...
Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un beau soleil, un de ces
soleils brumeux qui rendent la marche agréable, et moins lourdes, les
tristesses... Je ne sais pourquoi, sous l'influence de cette matinée
bleu et or, j'ai dans le coeur presque de la gaieté...
Nous sommes à quinze cents mètres de l'église. Le chemin est gentil qui
y conduit... une petite sente, ondulant entre des haies... Au printemps,
il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers sauvages et des
épines blanches qui sentent si bon... Moi, j'aime les épines blanches...
Elles me rappellent des choses, quand j'étais petite fille... A part ça,
la campagne est comme toutes les campagnes... elle n'a rien d'épatant.
C'est une vallée très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des
coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les coteaux, il y a une
forêt... tout cela couvert d'un voile de brume, transparente et dorée,
qui cache trop à mon gré le paysage.
C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne... Je l'ai dans
le sang. Aucune ne me paraît aussi belle, aucune ne me parle mieux
à l'âme. Même au milieu des plus riches, des plus grasses campagnes
normandes, j'ai la nostalgie de la lande, et de cette mer tragique et
splendide où je suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué met un
nuage de mélancolie dans la gaîté de ce joli matin.
En chemin, je rencontre des femmes et des femmes... Un paroissien sous
le bras, elles vont aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes
de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes et marchant avec
des lenteurs, des dandinements de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement
torchées, dans leurs costumes de fêtes... des paquets!... Elles sentent
le pays à plein nez, et l'on voit bien qu'elles n'ont point servi à
Paris... Elles me regardent avec curiosité, une curiosité défiante et
sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les enviant, mon chapeau,
ma robe collante, ma petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans
son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame les étonne, et surtout,
je crois, la façon coquette et pimpante que j'ai de la porter. Elles
se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément
ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me
trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d'un geste
hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie
froissée... Qu'est-ce que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on
m'admire.
En passant près de moi, j'entends qu'elles se disent, dans un
chuchotement:
--C'est la nouvelle du Prieuré...
L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique et qui semble
porter péniblement un immense ventre sur des jambes écartées en tréteau,
sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant, d'un sourire
épais, visqueux, sur des lèvres de vieille licheuse.
--C'est vous, la nouvelle femme de chambre du Prieuré?... Vous vous
appelez Célestine?... Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre
jours?...
Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout, aussi bien que
moi-même. Et rien ne m'amuse, sur ce corps pansu, sur cette outre
ambulante, comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau de feutre
noir, dont les plumes se balancent dans la brise.
Elle continue:
--Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose... Je suis chez M. Mauger...
à côté de chez vous... un ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà
vu?
--Non, Mademoiselle...
--Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie qui sépare les deux
propriétés... Il est toujours dans le jardin, en train de jardiner.
C'est encore un bel homme, vous savez!...
Nous marchons plus lentement, car mam'zelle Rose manque d'étouffer. Elle
siffle de la gorge comme une bête fourbue... A chaque respiration,
sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler encore... Elle dit, en
hachant ses mots:
--J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre aujourd'hui... c'est
incroyable!
Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle m'encourage:
--Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous avez besoin de quelque
chose... d'un bon conseil, de n'importe quoi... ne vous gênez pas...
J'aime les jeunesses, moi... On prendra un petit verre de noyau, en
causant... Beaucoup de ces demoiselles viennent chez nous...
Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et d'une voix plus basse, sur
un ton confidentiel:
--Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous voulez vous faire adresser
votre correspondance chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon
conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les lettres... toutes les
lettres... Même qu'une fois, elle a bien failli être condamnée par le
juge de paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas.
Je la remercie et nous continuons de marcher... Bien que son corps
tangue et roule, comme un vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose
semble, maintenant, respirer avec plus de facilité... Et nous allons,
potinant.
--Ah! vous en trouverez du changement ici, bien sûr... D'abord, ma
petite, au Prieuré, on ne garde pas une seule femme de chambre... c'est
réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, c'est Monsieur
qui les engrosse... Un homme terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les
laides, les jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!... Ah!
on la connaît, la maison, allez... Et tout le monde vous dira ce que je
vous dis... On est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est accablé
de besogne... Et des reproches, tout le temps, des criailleries... Un
vrai enfer, quoi!... Rien que de vous voir, gentille et bien élevée
comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous n'êtes pas faite pour
rester chez de pareils grigous...
Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose me le raconte à nouveau,
avec des variantes plus pénibles. Si violent est le besoin qu'a
cette femme de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. La
méchanceté a raison de son asthme... Et le débinage de la maison va son
train, mêlé aux affaires intimes du pays. Bien que je sache déjà tout
cela, les histoires de Rose sont si noires et si désespérantes ses
paroles, que me revoilà toute triste. Je me demande si je ne ferais pas
mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience où je suis vaincue
d'avance?
Quelques femmes se sont jointes à nous, curieuses, frôleuses,
accompagnant d'un: «Pour sûr!» énergique, chacune des révélations de
Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue de jaboter:
--Un bien bon homme que M. Mauger... et, tout seul, ma petite... Autant
dire que je suis la maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est
naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration... ça n'entend
rien aux affaires de ménage... ça aime à être soigné, dorloté... son
linge bien tenu... ses manies respectées... de bons petits plats... S'il
n'avait pas, près de lui, une personne de confiance, il se laisserait
gruger par les uns, par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici,
mon Dieu, les voleurs!
L'intonation de ses petites phrases coupées, le clignement de ses yeux
achèvent de me révéler sa situation exacte dans la maison du capitaine
Mauger...
--Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout seul, et qui a encore des
idées... Et puis, il y a tout de même de l'ouvrage.... Et nous allons
prendre un petit garçon, pour aider...
Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, souvent, j'ai rêvé de
servir chez un vieux... C'est dégoûtant... Mais on est tranquille, au
moins, et on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas difficile, pour
un capitaine qui a encore des idées... Et ce que ça doit être rigolo,
tous les deux, sous l'édredon!...
Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il n'est pas joli... Il ne
ressemble en rien au boulevard Malesherbes... Des rues sales, étroites,
tortueuses, et des places où les maisons sont de guingois, des maisons
qui ne tiennent pas debout, des maisons noires, en vieux bois pourri,
avec de hauts pignons branlants et des étages ventrus qui avancent les
uns sur les autres, comme dans l'ancien temps... Les gens qui passent
sont vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau garçon...
L'industrie du pays est le chausson de lisière. La plupart des
chaussonniers, qui n'ont pu livrer aux usines le travail de la semaine,
travaillent encore... Et je vois, derrière des vitres, de pauvres
faces chétives, des dos courbés, des mains noires qui tapotent sur des
semelles de cuir...
Cela ajoute encore à la tristesse morne du lieu... On dirait d'une
prison.
Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa porte, nous sourit et nous
salue...
--Vous allez à la messe de huit heures?... Moi, je suis allée à la messe
de sept heures... Vous n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas
entrer, un instant?
Rose remercie... Elle me met en garde contre la mercière, qui est
une méchante femme et dit du mal de tout le monde... une vraie peste,
quoi!... Puis elle recommence, à me vanter les vertus de son maître et
les douceurs de sa place... Je lui demande:
--Alors, le capitaine n'a pas de famille?
--Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée... Eh bien, ma petite,
vous n'y êtes pas... Ah! si, il en a une famille, et une propre!...
Des tas de nièces et de cousines... des fainéants, des sans le sou, des
traîne-misère... et qui le grugeaient... et qui le volaient... fallait
voir ça!... C'était une abomination... Aussi, vous pensez si j'y ai mis
bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de toute cette vermine... Mais,
ma chère demoiselle, sans moi, le capitaine serait sur la paille,
aujourd'hui... Ah! le pauvre homme!... Il est bien content de ça, allez,
maintenant...
J'insiste avec une intention ironique que, d'ailleurs, elle ne comprend
pas:
--Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il vous mettra sur son
testament?...
Prudemment, elle réplique:
--Monsieur fera ce qu'il voudra... il est libre... Bien sûr que ce n'est
pas moi qui l'influence... Je ne lui demande rien... je ne lui
demande même pas de me payer des gages... Aussi, je suis chez lui par
dévouement... Mais il connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui
le soignent avec désintéressement, qui le dorlotent... Il ne faudrait
pas croire qu'il est aussi bête que certaines personnes le prétendent,
Mme Lanlaire en tête... qui en dit des choses sur nous!... C'est un
malin au contraire, mademoiselle Célestine... et qui a une volonté à
lui... Pour ça!...
Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous arrivons à l'église.
La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige à prendre une chaise
près de la sienne, et se met à marmotter des prières, à faire des
génuflexions et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses
grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent la voûte
chancelante, elle ressemble à une grange; avec son public, toussant,
crachant, heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait aussi d'un
cabaret de village. Je ne vois que des faces abruties par l'ignorance,
des bouches fielleuses crispées par la haine... Il n'y a là que
de pauvres êtres qui viennent demander à Dieu quelque chose contre
quelqu'un... Il m'est impossible de me recueillir et je sens descendre
en moi et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être qu'il n'y a
même pas un orgue dans cette église?... Est-ce drôle? Je ne puis pas
prier sans orgue... Un chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis
l'estomac... ça me rend toute chose... comme en amour. Si j'entendais
toujours des voix d'orgue, je crois bien que je ne pécherais jamais...
Ici, à la place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le choeur, avec
des lunettes bleues et un pauvre petit châle noir sur les épaules, qui,
péniblement, tapote sur une espèce de piano, pulmonique et désaccordé...
Et c'est toujours des gens qui toussotent et crachotent, un bruit de
catarrhe qui couvre les psalmodies du prêtre et les réponses des enfants
de choeur. Et ce que cela sent mauvais!... odeurs mêlées de fumier,
d'étable, de terre, de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens
avarié... Vraiment, ils sont bien mal élevés en province!
La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je suis surtout vexée de me
trouver au milieu d'un monde si ordinaire, si laid, et qui fait si
peu attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une jolie toilette où
reposer ma pensée... où égayer mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris
que je suis faite pour la joie de l'élégance et du chic... Au lieu de
s'exalter, comme aux messes de Paris, tous mes sens offensés protestent
à la fois... Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements du
prêtre qui officie. Ah bien, merci! C'est une espèce de grand gaillard,
tout jeune, de physionomie vulgaire, couleur de brique rose. Avec ses
cheveux ébouriffés, sa mâchoire de proie, ses lèvres goulues, ses petits
yeux obscènes, ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite jugé...
Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la nourriture, celui-là!... Et au
confessionnal, donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en trousser
des jupons!... Rose, s'apercevant que je le regarde, se penche vers moi,
et, tout bas, elle me dit:
--C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande. Il n'y en a pas
comme lui pour confesser les femmes... M. le curé est un saint homme,
bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis que le nouveau
vicaire...
Elle claque de la langue et se remet en prière, la tête courbée sur le
prie-Dieu.
Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau vicaire. Il a l'air sale et
brutal... Il ressemble plus à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il
me faut de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et des
mains blanches. J'aime que les hommes soient doux et chic, comme était
monsieur Jean...
Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière... En quelques mots
mystérieux, elle m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que
toutes les domestiques lui font une cour empressée...
Encore une petite boulotte--décidément, c'est le pays des grosses
femmes... Son visage est criblé de taches de rousseur, ses cheveux,
blond filasse, rares et ternes, laissent voir des parties de crâne,
au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil à un petit balai, un
chignon. Au moindre mouvement, sa poitrine, sous le corsage de drap
brun, remue comme un liquide dans une bouteille... Ses yeux, bordés d'un
cercle rouge, s'éraillent, et sa bouche ignoble transforme en grimaces
le sourire... Rose me présente:
--Madame Gouin, je vous amène la nouvelle femme de chambre du Prieuré...
L'épicière m'observe avec attention et je remarque que son regard
s'attache à ma taille, à mon ventre, avec une obstination gênante...
Elle dit d'une voix blanche:
--Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle est une belle fille...
Mademoiselle est parisienne, sans doute?...
--En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...
--Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il n'y a pas besoin de vous
regarder à deux fois... J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent
ce que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à Paris, quand
j'étais jeune... j'ai servi chez une sage-femme de la rue Guénégaud, Mme
Tripier... Vous la connaissez peut-être?...
--Non...
--Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps... Mais entrez donc,
mademoiselle Célestine...
Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans l'arrière-boutique où se
trouvent déjà réunies, autour d'une table ronde, quatre domestiques...
--Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre demoiselle... gémit
l'épicière en m'offrant un siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me
prend plus rien, au château... mais je puis bien dire que c'est une
maison infernale... infernale... N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...
--Pour sûr!... répondent, unanimement, avec des gestes pareils et de
pareilles grimaces, les quatre domestiques interpellées...
Mme Gouin poursuit:
--Merci!... je ne voudrais pas fournir des gens qui marchandent tout le
temps et crient, comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait du
tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent...
Le choeur des domestiques reprend:
--Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent.
A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement à Rose, ajoute d'un
ton ferme:
--On ne court pas après, dites, mam'zelle Rose?... Dieu merci, on n'a
pas besoin d'eux, n'est-ce pas?
Rose se contente de hausser les épaules et de mettre dans ce geste tout
ce qu'il y a en elle de fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et
l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement désordonné des plumes
noires, accentue l'énergie de ces sentiments violents.
Puis, après un silence:
--Tenez!... Parlons point de ces gens-là... Chaque fois que j'en parle,
j'ai mal au ventre...
Une petite noiraude, maigre, avec un museau de rat, un front fleuri de
boutons et des yeux qui suintent, s'écrie au milieu des rires:
--Pour sûr, qu'on les a quelque part...
Là-dessus, les histoires, les potins recommencent... C'est un flot
ininterrompu d'ordures vomies par ces tristes bouches, comme d'un
égout... Il semble que l'arrière-boutique en est empestée... Je ressens
une impression d'autant plus pénible que la pièce où nous sommes est
sombre et que les figures y prennent des déformations fantastiques...
Elle n'est éclairée, cette pièce, que par une étroite fenêtre qui
s'ouvre sur une cour crasseuse, humide, une sorte de puits formé par des
murs que ronge la lèpre des mousses... Une odeur de saumure, de légumes
fermentés, de harengs saurs, persiste autour de nous, imprègne nos
vêtements... C'est intolérable... Alors, chacune de ces créatures,
tassées sur leur chaise comme des paquets de linge sale, s'acharne à
raconter une vilenie, un scandale, un crime... Lâchement, j'essaie de
sourire avec elles, d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque chose
d'insurmontable, quelque chose comme un affreux dégoût... Une nausée
me retourne le coeur, me monte à la gorge impérieusement, m'affadit la
bouche, me serre les tempes... Je voudrais m'en aller... Je ne le puis,
et je reste là, idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant les
mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter stupidement ces voix aigres
qui me font l'effet d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant par
les éviers et par les plombs...
Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses maîtres... et je ne suis
pas la dernière à le faire, je vous assure... Mais non... là... tout de
même, cela passe l'imagination... Ces femmes me sont odieuses; je les
déteste, et je me dis tout bas que je n'ai rien de commun avec elles...
L'éducation, le frottement avec les gens chics, l'habitude des belles
choses, la lecture des romans de Paul Bourget m'ont sauvée de ces
turpitudes... Ah! les jolies et amusantes rosseries des offices
parisiens, elles sont loin!...
C'est Rose qui décidément obtient le plus grand succès... Elle raconte
avec des yeux papillotants et des lèvres mouillées de plaisir:
--Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la femme du notaire...
Ah! il s'en passe des choses chez elle...
--Je m'en doutais... dit l'une.
Une autre énonce, en même temps:
--Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours pensé que c'est
une rude cochonne...
Tous les regards sont émérillonnés, tous les cous tendus vers Rose, qui
commence son récit:
--Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant à la campagne, pour
toute la journée...
Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau, elle ouvre, en mon
honneur, cette parenthèse:
--Un homme louche... un notaire guères catholique, que ce M. Rodeau...
Ah! il y en a des mic-macs dans son étude... à preuve que j'ai fait
retirer par le capitaine des fonds qu'il y avait déposés... Oui,
dame!... Mais ce n'est pas de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...
La parenthèse fermée, elle redonne à son récit un tour plus général:
--M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce qu'il va faire si
souvent à la campagne?... Ça, par exemple... on ne le sait pas... Il
était donc parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt monter le
petit clerc... le petit gars Justin... dans sa chambre... sous prétexte
de la balayer... Un drôle de balayage, mes enfants!... Elle était
quasiment toute nue, avec des yeux drôles, comme une chienne en chasse.
Elle le fait venir près d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant
qu'elle va lui chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et
alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, tout à coup, elle s'est
jetée dessus, cette goule-là, et elle l'a pris de force... de force,
oui, Mesdemoiselles... Et si vous saviez de quelle manière elle l'a
pris?...
--Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement la petite noiraude,
dont le museau de rat s'allonge et remue...
Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère, pudique, Rose déclare:
--Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...
Des «ah!» de désappointement suivent cette réponse. Rose continue, tour
à tour indignée et émue:
--Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et joli... joli comme
un amour... et innocent, le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter
l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le sang!... Paraît
qu'en rentrant chez lui... il tremblait... tremblait... pleurait...
pleurait... le chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce
que vous dites de ça?...
C'est une explosion d'indignations, une avalanche de mots orduriers...
Rose attend que le calme soit revenu... Elle poursuit:
--La mère est venue me conter la chose... Moi, je lui ai conseillé, vous
pensez bien, d'actionner le notaire et sa femme.
--Pour sûr... ah! pour sûr...
--Eh bien, la Justine hésite... parce que et parce qu'est-ce...
Finalement, elle ne veut pas... J'ai idée que M. le curé, qui dîne
toutes les semaines chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, elle a
peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes, j'ai de la religion...
mais il n'y a pas de curé qui tienne... Je leur en ferais cracher de
l'argent... des cents et des mille... et des dix mille francs...
--Pour sûr... ah! pour sûr...
--Manquer une occasion comme ça?... Malheur!
Et le chapeau mousquetaire claque comme une tente sous l'orage...
L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans doute qu'elle
fournit le notaire... Adroitement elle interrompt les imprécations de
Rose.
--J'espère que mademoiselle Célestine voudra bien accepter un petit
verre de cassis avec ces demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...
Cette invitation calme toutes les colères, et, tandis que d'un placard
elle retire une bouteille et des verres que Rose dispose sur la table,
les yeux s'allument et les langues passent, effilées, sur les lèvres
gourmandes...
En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:
--Ne faites pas attention, parce que vos maîtres ne prennent rien chez
moi... Il faudra revenir me voir...
Je rentre avec Rose qui achève de me mettre au courant de la chronique
du pays... J'aurais cru que son stock d'infamies dût être épuisé...
Nullement... Elle en trouve, elle en invente de nouvelles et de plus
épouvantables... Ses ressources dans la calomnie sont infinies... Et
sa langue va toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent ou y
reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques minutes on peut déshonorer
de gens, en province... Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille
du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me quitter... parle
encore... parle sans cesse, cherche à m'envelopper, à m'étourdir de son
amitié et de son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout ce
que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me donne au coeur comme un
découragement... Ah! ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette
immense bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une prison et où il me
semble que, derrière chaque fenêtre, un regard vous espionne!...
Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et le paysage, là bas, se
fait plus net... Au delà de la plaine, sur les coteaux, j'aperçois de
petits villages qui se dorent dans la lumière, égayés de toits rouges;
la rivière à travers la plaine, jaune et verte, luit çà et là en courbes
argentées... Et quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques
légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun plaisir à contempler
tout cela... Je n'ai plus qu'un désir, une volonté, une obsession,
fuir ce soleil, cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette grosse
femme, dont la voix méchante m'affole et me torture.
Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend la main et la serre,
affectueusement, dans ses gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:
--Et puis, ma petite, vous savez, madame Gouin, c'est une femme bien
aimable... et bien droite... Il faudra la voir souvent...
Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:
--Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!... Dès qu'on s'aperçoit
de quelque chose... on va la trouver... Ni vu, ni connu... On peut
se fier à elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très... très
savante...
Les yeux plus brillants, son regard attaché sur moi, avec une ténacité
étrange, elle répète:
--Très savante... et adroite... et discrète!... C'est la Providence du
pays... Allons, ma petite, n'oubliez pas de venir chez nous, quand
vous pourrez... Et allez, souvent, chez madame Gouin... Vous ne vous en
repentirez pas... A bientôt... à bientôt!...
Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en roulis, s'éloigne,
longe, énorme, le mur puis la haie... et brusquement s'enfonce dans un
chemin où elle disparaît...
Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui ratisse les allées...
Je crois qu'il va me parler; il ne me parle pas... Il me regarde
seulement d'un air oblique, avec une expression singulière qui me fait
presque peur...
--Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...
Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...
Il est furieux que je me sois permis de marcher dans l'allée qu'il
ratisse...
Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal appris... Et pourquoi ne
m'adresse-t-il jamais la parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non
plus, quand je lui parle?
* * * * *
A la maison, Madame n'est pas contente... Elle me reçoit très mal, me
bouscule:
--A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si longtemps dehors...
J'ai envie de répliquer, car je suis agacée, irritée, énervée... mais,
heureusement, je me contiens... Je me borne à bougonner un peu.
--Qu'est-ce que vous dites?...
--Je ne dis rien...
--C'est heureux... Et puis, je vous défends de vous promener avec la
bonne de M. Mauger... C'est une très mauvaise connaissance pour vous...
Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de vous...
Je m'écrie, en dedans:
--Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je parlerai à qui je
veux... je verrai qui me plaît... Tu ne me feras pas la loi, chameau...
Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je retrouve ses yeux
méchants et ses ordres tyranniques, pour que fût effacée instantanément
l'impression mauvaise, l'impression de dégoût que je rapportais de la
messe, de l'épicière et de Rose... Rose et l'épicière ont raison; la
mercière aussi a raison... elles ont toutes raison... Et je me promets
de voir Rose, de la voir souvent, de retourner chez l'épicière.... de
faire de cette sale mercière ma meilleure amie... puisque Madame me le
défend... Et je répète intérieurement, avec une énergie sauvage:
--Chameau!... chameau!... chameau!...
Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais eu le courage de lui
jeter, de lui crier, en pleine face, cette injure...
* * * * *
Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur et Madame sont sortis en
voiture. Le cabinet de toilette, les chambres, le bureau de Monsieur,
toutes les armoires, tous les placards, tous les buffets sont fermés
à clé... Qu'est-ce que je disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de
lire une lettre, et de se faire des petits paquets...
Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit à ma mère, à
monsieur Jean, et j'ai lu: _En famille_... Quel joli livre!... Et qu'il
est bien écrit!... C'est drôle, tout de même... j'aime bien entendre
des choses cochonnes... mais je n'aime pas en lire... Je n'aime que les
livres qui font pleurer...
* * * * *
Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a semblé que Monsieur et
Madame étaient en froid. Monsieur a lu le _Petit Journal_ avec une
ostentation provocante... Il froissait le papier, en roulant de bons
yeux, comiques et doux... Même quand il est en colère, les yeux de
Monsieur restent doux et timides. A la fin, sans doute pour engager la
conversation, Monsieur, toujours le nez sur son journal, s'est écrié:
--Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux...
Madame n'a rien répondu... Très raide, très droite, austère dans sa robe
de soie noire, le front plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de
songer... A quoi?...
C'est peut-être à cause de moi que Madame boude Monsieur...