Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom de mes maîtres. Ils
s'appellent d'un nom ridicule et comique: Lanlaire... Monsieur et madame
Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!... Vous voyez d'ici
toutes les bonnes plaisanteries qu'un tel nom comporte et qu'il doit
forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils sont peut-être plus
ridicules que leur nom et, si j'ose dire, ils le complètent. Celui de
Monsieur est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!... Je
vous demande un peu.
La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour un rassortissement de
soie, m'a donné des renseignements sur la maison. Ça n'est pas du joli.
Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai jamais rencontré une
femme si rosse et si bavarde... Si ceux qui fournissent mes maîtres en
parlent ainsi, comment doivent en parler ceux qui ne les fournissent
pas?... Ah! ils ont de bonnes langues, en province!... Mazette!
Le père de Monsieur était fabricant de draps et banquier à Louviers. Il
fit une faillite frauduleuse qui vida toutes les petites bourses de
la région, et il fut condamné à dix ans de réclusion, ce qui, en
comparaison des faux, abus de confiance, vols, crimes de toute sorte
qu'il avait commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait sa
peine à Gaillon, il mourut. Mais il avait eu soin de mettre de côté
et en sûreté, paraît-il, quatre cent cinquante mille francs, lesquels,
habilement soustraits aux créanciers ruinés, constituent toute la
fortune personnelle de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus
malin que ça, d'être riche.
Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il n'ait point été
condamné à de la prison et qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous
les honnêtes gens. Il était marchand d'hommes. La mercière m'a
expliqué que, sous Napoléon III, tout le monde n'étant pas soldat comme
aujourd'hui, les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient le droit
de «se racheter du service». Ils s'adressaient à une agence ou à un
monsieur qui, moyennant une prime variant de mille à deux mille francs,
selon les risques du moment, leur trouvait un pauvre diable, lequel
consentait à les remplacer au régiment pendant sept années et, en cas de
guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait, en France, la traite des
blancs, comme en Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des
marchés d'hommes, comme des marchés de bestiaux pour une plus horrible
boucherie? Cela ne m'étonne pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus
aujourd'hui? Et que sont donc les bureaux de placement et les maisons
publiques, sinon des foires d'esclaves, des étals de viande humaine?
D'après la mercière, c'était un commerce fort lucratif, et le père de
Madame, qui l'avait accaparé pour tout le département, s'y montrait
d'une grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui et mettait
dans sa poche la majeure partie de la prime... Voici dix ans qu'il
est mort, maire du Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller
général, président de la fabrique, trésorier du bureau de bienfaisance,
décoré, et, en plus du Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant
douze cent mille francs, dont six cent mille sont allés à Madame, car
Madame a un frère qui a mal tourné, et on ne sait pas ce qu'il est
devenu... Eh bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent qui
n'est guère propre, si tant est qu'il y en ait qui le soit... Pour
moi, c'est bien simple, je n'ai vu que du sale argent et que de mauvais
riches.
Les Lanlaire--est-ce pas à vous dégoûter?--ont donc plus d'un million.
Ils ne font rien que d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent
le tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les autres et sur
eux-mêmes, chipotant âprement sur les notes, reniant leur parole, ne
reconnaissant des conventions acceptées que ce qui est écrit et signé,
il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les rapports d'affaires, ne
jamais ouvrir la porte à une contestation quelconque. Ils en profitent
aussitôt pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs qui ne
peuvent supporter les frais d'un procès, et les pauvres diables qui
n'ont point de défense... Naturellement, ils ne donnent jamais rien, si
ce n'est, de temps en temps, à l'église, car ils sont fort dévots. Quant
aux pauvres, ils peuvent crever de faim devant la porte du Prieuré,
implorer et gémir. La porte reste toujours fermée...
--Je crois même, disait la mercière, que s'ils pouvaient prendre quelque
chose dans la besace des mendiants, ils le feraient sans remords, avec
une joie sauvage...
Et elle ajoutait, à titre d'exemple monstrueux:
--Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie péniblement, quand nous
rendons le pain bénit, nous achetons de la brioche. C'est une question
de convenance et d'amour-propre... Eux, les sales pingres, ils
distribuent, quoi?... Du pain, ma chère demoiselle. Et pas même du pain
blanc, du pain de première qualité... Non... du pain d'ouvrier... Est-ce
pas honteux... des personnes si riches?... Même que la Paumier, la
femme du tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au curé qui lui
reprochait doucement cette crasserie: «Monsieur le curé, c'est toujours
assez bon pour ces gens-là!»
Il faut être juste, même avec ses maîtres. S'il n'y a qu'une voix sur
le compte de Madame, on n'en veut pas à Monsieur... On ne déteste pas
Monsieur... Chacun est d'accord pour déclarer que Monsieur n'est pas
fier, qu'il serait généreux envers le monde, et ferait beaucoup de bien,
s'il le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas... Monsieur n'est
rien chez lui... moins que les domestiques, pourtant durement traités,
moins que le chat à qui on permet tout... Peu à peu, et pour être
tranquille, il a abdiqué toute autorité de maître de maison, toute
dignité d'homme aux mains de sa femme. C'est Madame qui dirige,
règle, organise, administre tout... Madame s'occupe de l'écurie, de la
basse-cour, du jardin, de la cave, du bûcher et elle trouve à redire
sur tout. Jamais les choses ne vont comme elle voudrait, et elle prétend
sans cesse qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable.
On ne lui pose pas de blagues, bien sûr, car elle les connaît toutes...
C'est elle qui paie les notes, touche les rentes et les fermages,
conclut les marchés... Elle a des roueries de vieux comptable, des
indélicatesses d'huissier véreux, des combinaisons géniales d'usurier...
C'est à ne pas croire... Naturellement, elle tient la bourse,
férocement, et elle n'en dénoue les cordons que pour y faire entrer plus
d'argent, toujours... Elle laisse Monsieur sans un sou, c'est à peine
s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre. Au milieu de sa richesse,
il est encore plus dénué que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne
bronche pas, il ne bronche jamais... Il obéit comme les camarades. Ah!
ce qu'il est drôle, des fois, avec son air de chien embêté et soumis...
Quand, Madame étant sortie, arrive un fournisseur avec une facture, un
pauvre avec sa misère, un commissionnaire qui réclame un pourboire, il
faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un comique!... Il fouille
dans ses poches, se tâte, rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux:
--Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je n'ai que des billets
de mille francs... Avez-vous de la monnaie de mille francs?... Non?...
Alors, il faudra repasser...
Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais cent sous sur lui!...
Jusqu'à son papier à lettre que Madame renferme dans une armoire, dont
elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que feuille par feuille,
en grognant:
--Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc peux-tu écrire pour en
user autant?...
Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on ne comprend pas, c'est son
indigne faiblesse et qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille
mégère... Car, enfin, personne ne l'ignore, et Madame le crie assez
par-dessus les toits... Monsieur et Madame ne sont plus rien l'un pour
l'autre... Madame, qui est malade du ventre et ne peut avoir d'enfants,
ne veut plus entendre parler de la chose. Il paraît que ça lui fait mal
à crier... A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne histoire...
Un jour, à la confession, Madame expliquait son cas au curé et lui
demandait si elle pouvait _tricher_ avec son mari...
--Qu'est-ce que vous entendez par _tricher_, mon enfant?... fit le curé.
--Je ne sais pas au juste, mon père, répondit Madame, embarrassée... De
certaines caresses...
--De certaines caresses!... Mais, mon enfant, vous n'ignorez pas que...
de certaines caresses.. c'est un péché mortel...
--C'est bien pour cela, mon père, que je sollicite l'autorisation de
l'Eglise...
--Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de certaines caresses...
souvent?...
--Mon mari est un homme robuste... de forte santé... Deux fois par
semaine, peut-être...
--Deux fois par semaine?... C'est beaucoup... c'est trop... c'est de la
débauche... Si robuste que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois
par semaine, de... de... de certaines caresses...
Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis finalement:
--Eh bien, soit... Je vous autorise... à de certaines caresses... deux
fois par semaine... à condition toutefois... _primo_... que vous n'y
prendrez, vous, aucun plaisir coupable...
--Ah! je vous le jure, mon père!...
--_Secundo_... que vous donnerez tous les ans une somme de deux cents
francs... pour l'autel de la Très-Sainte-Vierge...
--Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour ça?... Ah non!...
Et elle envoya promener le curé en douceur...
--Alors, terminait la mercière, qui me faisait ce récit... Pourquoi
Monsieur est-il si bon, est-il si lâche envers une femme qui lui refuse
non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est moi qui la mettrais à
la raison et rudement, encore...
Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui est un homme vigoureux,
extrêmement porté sur la chose, et qui est aussi un brave homme, veut
se payer--dame, écoutez donc?--une petite joie d'amour, ou une petite
charité envers un pauvre, il en est réduit à des expédients ridicules,
des carottages grossiers, des emprunts pas très dignes, dont la
découverte par Madame amène des scènes terribles, des brouilles qui,
souvent, durent des mois entiers... On voit alors Monsieur s'en aller
par la campagne et marcher, marcher comme un fou, faisant des gestes
furieux et menaçants, écrasant des mottes de terre, parlant tout seul,
dans le vent, dans la pluie, dans la neige... puis, rentrer le soir chez
lui, plus timide, plus courbé, plus tremblant, plus vaincu que jamais...
Le curieux et le mélancolique aussi de cette histoire, c'est que, au
milieu des pires récriminations de la mercière, parmi ces infamies
dévoilées, ces saletés honteuses qui se colportent de bouche en bouche,
de boutique en boutique, de maison en maison, je sens que, dans la
ville, on jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les mésestime. En
dépit de leur inutilité criminelle, de leur malfaisance sociale, malgré
tout ce qu'ils écrasent sous le poids de leur hideux million, c'est ce
million qui leur donne, quand même, une auréole de respectabilité
et presque de gloire. On les salue plus bas que les autres, on les
accueille avec plus d'empressement que les autres... On appelle... avec
quelle complaisance servile!... la sale bicoque où ils vivent dans
la crasse de leur âme, le château... A des étrangers qui viendraient
s'enquérir des curiosités du pays, je suis sûre que la mercière
elle-même, si haineuse, répondrait:
--Nous avons une belle église... une belle fontaine... nous avons
surtout quelque chose de très beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui
possèdent un million et habitent un château... Ce sont d'affreuses gens,
et nous en sommes très fiers...
L'adoration du million!... C'est un sentiment bas, commun non seulement
aux bourgeois, mais à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles,
les sans le sou de ce monde. Et moi-même, avec mes allures en dehors,
mes menaces de tout casser, je n'y échappe point... Moi que la richesse
opprime, moi qui lui dois mes douleurs, mes vices, mes haines, les plus
amères d'entre mes humiliations, et mes rêves impossibles et le tourment
à jamais de ma vie, eh bien, dès que je me trouve en présence d'un
riche, je ne puis m'empêcher de le regarder comme un être exceptionnel
et beau, comme une espèce de divinité merveilleuse, et, malgré moi,
par delà ma volonté et ma raison, je sens monter, du plus profond de
moi-même, vers ce riche très souvent imbécile et quelquefois meurtrier,
comme un encens d'admiration... Est-ce bête?... Et pourquoi?...
pourquoi?
En quittant cette sale mercière et cette étrange boutique où,
d'ailleurs, il me fut impossible de rassortir ma soie, je songeais
avec découragement à tout ce que cette femme m'avait raconté sur mes
maîtres... Il bruinait... Le ciel était crasseux comme l'âme de cette
marchande de potins... Je glissais sur le pavé gluant de la rue, et,
furieuse contre la mercière et contre mes maîtres, et contre moi-même,
furieuse contre ce ciel de province, contre cette boue, dans laquelle
pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la tristesse incurable de la
petite ville, je ne cessais de me répéter:
--Eh bien!... me voilà propre... Il ne me manquait plus que cela... Et
je suis bien tombée!...
* * * * *
Ah oui! je suis bien tombée... Et voici du nouveau.
Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-même. Elle s'enferme à
double tour dans son cabinet de toilette, et c'est à peine si j'ai le
droit d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait là-dedans des heures
et des heures!... Ce soir, n'y tenant plus, j'ai frappé à la porte,
carrément. Et telle est la petite conversation qui s'est engagée entre
Madame et moi.
--Toc, toc!
--Qui est là?
Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait à faire rentrer, dans
la bouche, d'un coup de poing...
--C'est moi, Madame...
--Qu'est-ce que vous voulez?
--Je viens faire le cabinet de toilette...
--Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que quand je vous sonne...
C'est-à-dire que je ne suis même pas une femme de chambre, ici... Je ne
sais pas ce que je suis ici... et quelles sont mes attributions...
Et, pourtant, habiller, déshabiller, coiffer, il n'y a que cela qui me
plaise dans le métier... J'aime à jouer avec les chemises de nuit,
les chiffons et les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux, les
dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses après le bain, les
poudrer, poncer leurs pieds, parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs
chevelures, les connaître, enfin, du bout de leurs mules à la pointe de
leur chignon, les voir toutes nues... De cette façon, elles deviennent
pour vous autre chose qu'une maîtresse, presque une amie ou une
complice, souvent une esclave... On est forcément la confidente d'un tas
de choses, de leurs peines, de leurs vices, de leurs déceptions d'amour,
des secrets les plus intimes du ménage, de leurs maladies... Sans
compter que lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule de détails
qu'elles ne soupçonnent même pas... On en tire beaucoup plus... C'est,
à la fois, profitable et amusant... Voilà comment je comprends le métier
de femme de chambre...
On ne s'imagine pas combien il y en a--comment dire cela?--combien il y
en a qui sont indécentes et loufoques dans l'intimité, même parmi celles
qui, dans le monde, passent pour les plus retenues, les plus sévères,
pour des vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de toilette,
comme les masques tombent!... Comme s'effritent et se lézardent les
façades les plus orgueilleuses!...
J'en ai eu une qui avait un drôle de truc... Tous les matins, avant de
passer sa chemise, tous les soirs, après l'avoir retirée, elle restait
nue, à s'examiner des quarts d'heure, minutieusement, devant la
psyché... Puis, elle tendait sa poitrine en avant, se renversait la
nuque en arrière, levait d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de
façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques de chair, remontassent
un peu... Et elle me disait:
--Célestine... regardez donc!... N'est-ce pas qu'ils sont encore fermes?
C'était à pouffer... D'autant que le corps de Madame... oh! quelle ruine
lamentable!... Quand, de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses
blindages et de ses soutiens, on eût dit qu'il allait se répandre sur le
tapis en liquide visqueux... Le ventre, la croupe, les seins, des outres
dégonflées, des poches qui se vidaient et dont il ne restait plus que
des plis gras et flottants... Ses fesses avaient l'inconsistance
molle, la surface trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans cet
écroulement des formes, une grâce survivait... douloureuse... ou plutôt
le souvenir d'une grâce... la grâce d'une femme qui avait pu être belle
autrefois et dont toute la vie avait été une vie d'amour... Par
un aveuglement providentiel qui atteint la plupart des créatures
vieillissantes, elle ne se voyait pas dans son irréparable
flétrissure... Elle multipliait les soins savants, les coquetteries
raffinées, pour appeler l'amour, encore... Et l'amour accourait à ce
dernier appel... Mais d'où?... Ah! que c'était mélancolique!...
Quelquefois, juste avant le dîner, essoufflée, un peu honteuse, Madame
rentrait...
--Vite... vite... Je suis en retard... Déshabillez-moi...
D'où revenait-elle, avec ce visage fatigué, ces yeux cernés, épuisée
jusqu'à tomber, comme une masse, sur le divan du cabinet de toilette?...
Et le désordre de ses dessous!... La chemise saccagée et salie,
les jupons rattachés à la hâte, le corset de travers et délacé, les
jarretelles libres, les bas tirebouchonnés... Et les cheveux désondulés,
à la pointe desquels frissonnaient encore la raclure légère d'un
drap, le duvet d'un oreiller!... Et la croûte de fard tombée, sous les
baisers, de sa bouche, de ses joues, mettait à vif les meurtrissures et
les plis de son visage, si cruellement, comme des plaies...
Pour essayer de détourner mes soupçons, elle gémissait:
--Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris, tout d'un coup, chez la
couturière... une syncope... On a été obligé de me déshabiller... Je
suis encore toute malade...
Et, souvent, prise de pitié, je faisais semblant d'être la dupe de ces
stupides explications...
Une matinée, tandis que j'étais auprès de Madame, on sonna. Le valet de
chambre étant sorti, j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect
louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rôdeur... Un de ces êtres
ambigus, comme on en rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent
du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure très pâle, de petites
moustaches noires, une cravate rouge. Ses épaules s'engonçaient dans
un veston trop large et il se dandinait, selon les rites les plus
classiques. Il commença par inspecter, avec des regards surpris et
troubles, la richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces, les
tableaux, les tentures... Puis il me tendit une lettre pour Madame, en
me disant d'une voix traînante, grasseyante, mais impérieuse:
--Y a une réponse...
Venait-il pour son compte?... N'était-ce qu'un commissionnaire?...
J'écartai cette seconde hypothèse. Les gens qui viennent pour les autres
ne mettent pas tant d'autorité dans leur façon d'être et de parler...
--Je vais voir si Madame y est... fis-je prudemment, en tournant la
lettre dans mes mains.
Il répliqua:
--Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!... C'est urgent...
Madame lut la lettre... Elle devint presque livide, et, dans cet effroi
subit, elle s'oublia jusqu'à balbutier:
--Il est là, chez moi?... Vous l'avez laissé seul, dans
l'antichambre?... Comment a-t-il su mon adresse?
Mais, se remettant très vite, et d'un air détaché:
--Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est un pauvre... un pauvre
très intéressant... Sa mère va mourir...
Elle ouvrit en hâte son secrétaire d'une main tremblante, en retira un
billet de cent francs:
--Portez-lui ça... vite... vite... le pauvre garçon!...
--Mâtiche!... ne pus-je m'empêcher de grincer, entre mes dents. Madame
est bien généreuse, aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance.
Et j'appuyai sur ce mot de «pauvre», avec une intention féroce...
--Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui ne tenait plus en place...
Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas beaucoup d'ordre et qui,
souvent, laissait traîner ses affaires sur les meubles, avait déchiré la
lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient de se consumer dans
la cheminée...
Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'était que ce garçon... Et je ne
l'ai pas revu... Mais ce que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame,
cette matinée-là, avant de passer sa chemise, ne se regarda pas nue dans
la psyché... et elle ne me demanda point, en remontant ses déplorables
seins: «N'est-ce pas qu'ils sont encore bien fermes?» Toute la journée,
elle resta chez elle, inquiète et nerveuse, sous l'impression d'une
grande peur...
A partir de ce moment, quand Madame était en retard, le soir, je
tremblais toujours qu'elle n'eût été assassinée, au fond de quel
bouge!... Et, comme nous parlions à l'office de mes terreurs,
quelquefois, le maître d'hôtel, un petit vieux très laid, cynique, et
qui avait sur le front une tache de vin, maugréait:
--Eh bien... quoi?... Sûr que ça lui arrivera un jour ou l'autre...
Qu'est-ce que vous voulez?... Au lieu d'aller courir les souteneurs,
cette vieille salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa maison,
à un homme de confiance, de tout repos?
--A vous, peut-être?... ricanais-je...
Et le maître d'hôtel, se rengorgeant, parmi tous les pouffements de
l'assistance, répliquait:
--Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un peu de galette...
C'était une perle que cet homme-là...
* * * * *
Mon avant-dernière maîtresse, elle, c'était une autre histoire... Et ce
que nous nous en faisions aussi une pinte de bon sang, le soir, autour
de la table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperçois que nous
avions tort, car Madame n'était pas une méchante femme. Elle était
très douce, très généreuse, très malheureuse... Et elle me comblait de
cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse, ça il faut le dire...
Et ça ne tombe jamais que sur celles qui se montrèrent gentilles pour
nous...
Son mari, à celle-là... une espèce de savant, un membre de je ne sais
plus quelle Académie, la négligeait beaucoup... Non qu'elle fût laide,
elle était, au contraire, fort jolie; non qu'il courût après les autres
femmes; il était d'une sagesse exemplaire... Plus très jeune et, sans
doute, peu porté sur la chose, ça ne lui disait rien, quoi!... Il
restait des mois et des mois sans venir la nuit, chez Madame... Et
Madame se désespérait... Tous les soirs, je faisais à Madame une belle
toilette d'amour... des chemises transparentes... des parfums à se
pâmer... et de tout... Elle me disait:
--Il viendra, peut-être, ce soir, Célestine?... Savez-vous ce qu'il
fait, en ce moment?
--Monsieur est dans sa bibliothèque... Il travaille...
Elle avait un geste d'accablement.
--Toujours, dans sa bibliothèque!... Mon Dieu!...
Et elle soupirait:
--Il viendra peut-être, tout de même, ce soir...
J'achevais de la pomponner et, fière de cette beauté, de cette volupté,
qui étaient un peu mon oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je
m'enthousiasmais:
--Monsieur aurait joliment tort de ne pas venir, ce soir, car, rien qu'à
voir Madame, sûr que Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir!
--Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.
Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses, des plaintes, des
pleurs...
--Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu, cette nuit... Toute la
nuit, je l'ai attendu... et il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais
plus!
Je la consolais de mon mieux:
--C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué avec ses travaux...
Les savants, ça n'a pas toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait
quoi... Si Madame essayait des gravures, avec Monsieur?... Il paraît
qu'il y a de belles gravures, auxquelles les hommes les plus froids ne
résistent pas...
--Non... non... à quoi bon?...
--Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à Monsieur... des choses
très épicées... des écrevisses?...
--Non! non!...
Elle secouait tristement la tête:
--Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il ne m'aime plus...
Alors, timidement, sans haine, d'un regard plutôt implorant, elle
m'interrogeait:
--Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur ne vous a jamais
poussée dans un coin?... Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a
jamais...?
Non... cette idée!
--Dites-le moi, Célestine?...
Je m'écriais:
--Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur se moque bien de ça!... Et
puis, est-ce que Madame s'imagine que je voudrais faire de la peine à
Madame?...
--Il faudrait me le dire... suppliait-elle... Vous êtes une belle
fille... Vos yeux sont si amoureux... vous devez avoir un si beau
corps!...
Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine, les bras,
les hanches. Elle comparait les parties de son corps aux parties
correspondantes du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que, gênée,
rougissante, je me demandais si cela n'était pas un truc de la part de
Madame et si, sous cette affliction de femme délaissée, elle ne cachait
point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et elle ne cessait de
gémir.
--Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant... voyons... je ne suis pas une
vieille femme... Et je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai
point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs sont fermes et
douces?... Et j'ai tant d'amour... si vous saviez... tant d'amour au
coeur!...
Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur le divan et la tête
enfouie dans un coussin, pour étouffer ses larmes, elle bégayait:
--Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez jamais... On est trop...
trop... trop malheureuse!
Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire, j'affirmai
brusquement:
--Moi, à la place de Madame, je prendrais un amant... Madame est une
trop belle femme pour rester comme ça...
Elle fut comme effrayée de mes paroles:
--Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle.
J'insistai:
--Mais toutes les amies de Madame en ont, des amants...
--Taisez-vous... Ne me parlez jamais de cela...
--Mais puisque Madame est si amoureuse!...
Avec une impudence tranquille, je lui citai le nom d'un petit jeune
homme très chic qui venait souvent à la maison... Et j'ajoutai:
--Un amour d'homme!... Et comme il doit être adroit, délicat avec les
femmes!...
--Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez pas ce que vous dites...
--Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en fais, c'est pour le bien de
Madame...
Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur, sous la lampe de
la bibliothèque, alignait des chiffres et traçait des ronds avec des
compas, elle répétait:
--Il viendra, peut-être, cette nuit?...
Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner, c'était l'unique
sujet de notre conversation... On s'informait auprès de moi...
--Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a marché enfin?
--Rien, toujours...
Vous pensez si c'était là un thème admirable pour les grasses
plaisanteries, les allusions obscènes, les rires insultants... On
faisait même des paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin à
«marcher».
A la suite d'une discussion futile où j'avais tous les torts, j'ai
quitté Madame. Je l'ai quittée salement, en lui jetant à la figure, à sa
pauvre figure étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses petits
malheurs intimes, toutes ses confidences par quoi elle m'avait livré
son âme, sa petite âme plaintive, bébête et charmante, assoiffée de
désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure, comme des
paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je l'ai accusée des plus sales
débauches... des passions les plus ignobles... Ce fut quelque chose de
hideux...
Il y a des moments où c'est en moi comme un besoin, comme une folie
d'outrage... une perversité qui me pousse à rendre irréparables des
riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience que j'agis
contre mes intérêts, et que j'accomplis mon propre malheur...
Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans l'injustice et dans
l'insulte ignominieuse. Voici ce que je trouvai... Quelques jours après
être sortie de chez Madame, je pris une carte postale et, de façon à
ce que tout le monde pût la lire dans la maison, j'écrivis cette jolie
missive... oui, j'eus l'aplomb d'écrire ceci:
«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie, en port payé, tous les
soi-disant cadeaux que vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre,
mais j'ai trop de dignité--et j'aime trop la propreté--pour conserver
les sales nippes dont vous vous êtes débarrassée, en me les donnant, au
lieu de les jeter--comme elles le méritaient--aux ordures de la rue. Il
ne faut pas que vous vous imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que
je consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons, par exemple,
dont l'étoffe est mangée et toute jaune, à force que vous y avez pissé
dedans... J'ai l'honneur de vous saluer.»
C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi, d'autant plus bête que,
comme je l'ai déjà dit, Madame s'était toujours montrée généreuse envers
moi, au point que ces affaires--que je me gardai bien de lui renvoyer
d'ailleurs,--je les vendis le lendemain quatre cents francs à une
marchande à la toilette...
N'était-ce point seulement la forme irritée du dépit où je me trouvais
d'avoir quitté une place exceptionnellement agréable, comme on n'en
rencontre pas beaucoup dans une existence de femme de chambre, une
maison où il y avait tant de coulage... où l'on nous donnait tout à
gogo... comme des princes?...
Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste avec ses maîtres... Et
tant pis, ma foi! Il faut que les bons paient pour les mauvais...
Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce trou de province, avec
une pimbêche comme est ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de
pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions... Je ferai
du ménage embêtant... de la couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah!
quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela rend ma situation
encore plus triste, plus insupportablement triste... Et j'ai bien
envie de m'en aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce pays de
sauvages...
* * * * *
Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il partait pour la
chasse... Monsieur m'a regardée d'un air polisson... Il m'a encore
demandé:
--Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous habituez ici?...
Décidément, c'est une manie... J'ai répondu:
--Je ne sais pas encore, Monsieur...
Puis, effrontément:
--Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...
Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la plaisanterie... Monsieur est
vraiment bon enfant...
--Il faut vous habituer, Célestine... Il faut vous habituer...
sapristi!...
J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore répondu:
--Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...
Je crois que Monsieur voulait me dire quelque chose de très raide. Ses
yeux brillaient comme deux braises... Mais Madame est apparue en haut
de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi du mien... C'est
dommage...
Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu Madame qui disait à
Monsieur, sur ce ton aimable que vous pouvez soupçonner:
--Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes domestiques...
Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques de Madame ne sont pas les
domestiques de Monsieur?... Ah bien!... vrai!...