14 septembre.

Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de l'après-midi, par un temps

doux, gris et pluvieux, je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la

douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle pas des places que j'ai

faites durant les années précédentes. Il me serait impossible de les

compter. Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des intérieurs et des

visages, et de sales âmes... Et ça n'est pas fini... A la façon,

vraiment extraordinaire, vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là,

successivement, de maisons en bureaux et de bureaux en maisons, du Bois

de Boulogne à la Bastille, de l'Observatoire à Montmartre, des Ternes

aux Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer nulle part, faut-il

que les maîtres soient difficiles à servir maintenant!... C'est à ne pas

croire.

L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des Petites Annonces du

_Figaro_ et sans que je voie Madame. Nous nous sommes écrit des lettres,

ç'a été tout: moyen chanceux où l'on a souvent, de part et d'autre, des

surprises. Les lettres de Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais

elles révèlent un caractère tatillon et méticuleux... Ah! il lui en

faut des explications et des commentaires, et des pourquoi, et des parce

que... Je ne sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se fend

guère pour son papier à lettres... Il est acheté au Louvre... Moi qui

ne suis pas riche, j'ai plus de coquetterie... J'écris sur du papier

parfumé à la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose, tantôt bleu

pâle, que j'ai collectionné chez mes anciennes maîtresses... Il y en a

même sur lequel sont gravées des couronnes de comtesse... Ça a dû lui en

boucher un coin.

Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy. La propriété de Madame, qui

n'est pas loin du pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout ce

que je sais de l'endroit où, désormais, je vais vivre...

* * * * *

Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets d'être venue, à la suite

d'un coup de tête, m'ensevelir dans ce fond perdu de province. Ce que

j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande ce qui va encore

m'arriver ici... Rien de bon sans doute et, comme d'habitude, des

embêtements... Les embêtements, c'est le plus clair de notre bénéfice.

Pour une qui réussit, c'est-à-dire pour une qui épouse un brave garçon

ou qui se colle avec un vieux, combien sont destinées aux malchances,

emportées dans le grand tourbillon de la misère?... Après tout, je

n'avais pas le choix; et cela vaut mieux que rien.

* * * * *

Ce n'est pas la première fois que je suis engagée en province. Il y a

quatre ans, j'y ai fait une place... Oh! pas longtemps... et dans des

circonstances véritablement exceptionnelles... Je me souviens de cette

aventure comme si elle était d'hier... Bien que les détails en soient un

peu lestes et même horribles, je veux la conter... D'ailleurs, j'avertis

charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en

écrivant ce journal, est de n'employer aucune réticence, pas plus

vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J'entends y mettre au

contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra,

toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas de ma faute si les

âmes, dont on arrache les voiles et qu'on montre à nu, exhalent une si

forte odeur de pourriture.

Voici la chose:

J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement, par une sorte de

grosse gouvernante, pour être femme de chambre chez un certain M.

Rabour, en Touraine. Les conditions acceptées, il fut convenu que je

prendrais le train, tel jour, à telle heure, pour telle gare; ce qui fut

fait selon le programme.

Dès que j'eus remis mon billet au contrôleur, je trouvai, à la sortie,

une espèce de cocher à face rubiconde et bourrue, qui m'interpella:

--C'est-y vous qu'êtes la nouvelle femme de chambre de M. Rabour?

--Oui, c'est moi.

--Vous avez une malle?

--Oui, j'ai une malle.

--Donnez-moi votre bulletin de bagages, et attendez-moi là...

Il pénétra sur le quai. Les employés s'empressèrent. Ils l'appelaient

«Monsieur Louis» sur un ton d'amical respect. Louis chercha ma malle

parmi les colis entassés et la fit porter dans une charrette anglaise,

qui stationnait près de la barrière.

--Eh bien... montez-vous?

Je pris place à côté de lui sur la banquette, et nous partîmes.

Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je l'examinais de même. Je vis

tout de suite que j'avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi,

à un domestique pas stylé et qui n'a jamais servi dans les grandes

maisons. Cela m'ennuya. Moi, j'aime les belles livrées. Rien ne m'affole

comme une culotte de peau blanche, moulant des cuisses nerveuses. Et

ce qu'il manquait de chic, ce Louis, sans gants pour conduire, avec un

complet trop large de droguet gris bleu, et une casquette plate, en cuir

verni, ornée d'un double galon d'or. Non vrai! ils retardent, dans ce

patelin-là. Avec cela, un air renfrogné, brutal, mais pas méchant diable

au fond. Je connais ces types. Les premiers jours, avec les nouvelles,

ils font les malins, et puis après ça s'arrange. Souvent, ça s'arrange

mieux qu'on ne voudrait.

Nous restâmes longtemps sans dire un mot. Lui faisait des manières

de grand cocher, tenant les guides hautes et jouant du fouet avec des

gestes arrondis... Non, ce qu'il était rigolo!... Moi, je prenais

des attitudes dignes pour regarder le paysage, qui n'avait rien de

particulier; des champs, des arbres, des maisons, comme partout. Il mit

son cheval au pas pour monter une côte et, tout à coup, avec un sourire

moqueur, il me demanda:

--Avez-vous au moins apporté une bonne provision de bottines?

--Sans doute! dis-je, étonnée de cette question qui ne rimait à rien, et

plus encore du ton singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi me

demandez-vous ça?... C'est un peu bête ce que vous me demandez-là, mon

gros père, savez?...

Il me poussa du coude légèrement et, glissant sur moi un regard étrange

dont je ne pus m'expliquer la double expression d'ironie aiguë et, ma

foi, d'obscénité réjouie, il dit en ricanant:

--Avec ça!... Faites celle qui ne sait rien... Farceuse va... sacrée

farceuse!

Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit son allure rapide.

J'étais intriguée. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Peut-être

rien du tout... Je pensai que le bonhomme était un peu nigaud, qu'il ne

savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas trouvé autre chose

pour amener une conversation que, d'ailleurs, je jugeai à propos de ne

pas continuer.

La propriété de M. Rabour était assez belle et grande. Une jolie maison,

peinte en vert clair, entourée de vastes pelouses fleuries et d'un bois

de pins qui embaumait la térébenthine. J'adore la campagne... mais,

c'est drôle, elle me rend triste et elle m'endort. J'étais tout abrutie

quand j'entrai dans le vestibule où m'attendait la gouvernante, celle-là

même qui m'avait engagée au bureau de placement de Paris, Dieu sait

après combien de questions indiscrètes sur mes habitudes intimes, mes

goûts; ce qui aurait dû me rendre méfiante... Mais on a beau en voir

et en supporter de plus en plus fortes chaque fois, ça ne vous instruit

pas... La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau; ici, instantanément,

elle me dégoûta et je lui trouvai l'air répugnant d'une vieille

maquerelle. C'était une grosse femme, grosse et courte, courte et

soufflée de graisse jaunâtre, avec des bandeaux plats grisonnants, une

poitrine énorme et roulante, des mains molles, humides, transparentes

comme de la gélatine. Ses yeux gris indiquaient la méchanceté, une

méchanceté froide, réfléchie et vicieuse. A la façon tranquille et

cruelle dont elle vous regardait, vous fouillait l'âme et la chair, elle

vous faisait presque rougir.

Elle me conduisit dans un petit salon et me quitta aussitôt, disant

qu'elle allait prévenir Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant que

je ne commençasse mon service.

--Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle. Je vous ai prise, c'est

vrai, mais enfin, il faut que vous plaisiez à Monsieur...

J'inspectai la pièce. Elle était tenue avec une propreté et un ordre

extrêmes. Les cuivres, les meubles, le parquet, les portes, astiqués à

fond, cirés, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas de flafla, de

tentures lourdes, de choses brodées, comme on en voit dans de certaines

maisons de Paris; mais du confortable sérieux, un air de décence riche,

de vie provinciale cossue, régulière et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer

ferme, là-dedans, par exemple!... Mazette!

Monsieur entra. Ah! le drôle de bonhomme, et qu'il m'amusa!...

Figurez-vous un petit vieux, tiré à quatre épingles, rasé de frais et

tout rose, ainsi qu'une poupée. Très droit, très vif, très ragoûtant,

ma foi! il sautillait, en marchant, comme une petite sauterelle dans les

prairies. Il me salua et avec infiniment de politesse:

--Comment vous appelez-vous, mon enfant?

--Célestine, Monsieur.

--Célestine... fit-il... Célestine?... Diable!... Joli nom, je ne

prétends pas le contraire... mais trop long, mon enfant, beaucoup trop

long... Je vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est très

gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes mes femmes de chambre,

je les ai appelées Marie. C'est une habitude à laquelle je serais désolé

de renoncer... Je préférerais renoncer à la personne...

Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais vous appeler par votre nom

véritable... Je ne m'étonnai pas trop, moi à qui l'on a donné déjà tous

les noms de toutes les saintes du calendrier... Il insista:

--Ainsi, cela ne vous déplaît pas que je vous appelle Marie?... C'est

bien entendu?...

--Mais oui, Monsieur...

--Jolie fille... bon caractère... Bien, bien!

Il m'avait dit tout cela d'un air enjoué, extrêmement respectueux, et

sans me dévisager, sans fouiller d'un regard déshabilleur mon corsage,

mes jupes, comme font, en général, les hommes. A peine s'il m'avait

regardée. Depuis le moment où il était entré dans le salon, ses yeux

restaient obstinément fixés sur mes bottines.

--Vous en avez d'autres?... me demanda-t-il, après un court silence,

pendant lequel il me sembla que son regard était devenu étrangement

brillant.

--D'autres noms, Monsieur?

--Non, mon enfant, d'autres bottines...

Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une langue effilée, à la

manière des chattes.

Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de bottines, qui me rappelait

l'expression de gouaille polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela

avait donc un sens?... Sur une interrogation plus pressante, je finis

par répondre, mais d'une voix un peu rauque et troublée, comme s'il se

fût agi de confesser un péché galant:

--Oui, Monsieur, j'en ai d'autres...

--Des vernies?

--Oui, Monsieur.

--De très... très vernies?

--Mais oui, Monsieur.

--Bien... bien... Et en cuir jaune?

--Je n'en ai pas, Monsieur...

--Il faudra en avoir... je vous en donnerai.

--Merci, Monsieur!

--Bien... bien... Tais-toi!

J'avais peur, car il venait de passer dans ses yeux des lueurs

troubles... des nuées rouges de spasme... Et des gouttes de sueur

roulaient sur son front... Croyant qu'il allait défaillir, je fus sur le

point de crier, d'appeler au secours... mais la crise se calma, et, au

bout de quelques minutes, il reprit d'une voix apaisée, tandis qu'un peu

de salive moussait encore au coin de ses lèvres:

--Ça n'est rien... c'est fini... Comprenez-moi, mon enfant... Je suis

un peu maniaque... A mon âge, cela est permis, n'est-ce pas?... Ainsi,

tenez, par exemple je ne trouve pas convenable qu'une femme cire ses

bottines, à plus forte raison les miennes... Je respecte beaucoup les

femmes, Marie, et ne peux souffrir cela... C'est moi qui les cirerai vos

bottines, vos petites bottines, vos chères petites bottines... C'est

moi qui les entretiendrai... Écoutez bien... Chaque soir, avant de vous

coucher, vous porterez vos bottines dans ma chambre... vous les placerez

près du lit, sur une petite table, et, tous les matins, en venant ouvrir

mes fenêtres... vous les reprendrez.

Et, comme je manifestais un prodigieux étonnement, il ajouta:

--Voyons!... Ça n'est pas énorme, ce que je vous demande là... c'est une

chose très naturelle, après tout... Et si vous êtes bien gentille...

Vivement, il tira de sa poche deux louis qu'il me remit.

--Si vous êtes bien gentille, bien obéissante, je vous donnerai souvent

des petits cadeaux. La gouvernante vous paiera, tous les mois, vos

gages... Mais, moi, Marie, entre nous, souvent, je vous donnerai des

petits cadeaux. Et qu'est-ce que je vous demande?... Voyons, ça n'est

pas extraordinaire, là... Est-ce donc si extraordinaire, mon Dieu?

Monsieur s'emballait encore. A mesure qu'il parlait, ses paupières

battaient, battaient comme des feuilles sous l'orage.

--Pourquoi ne dis-tu rien, Marie?... Dis quelque chose... Pourquoi ne

marches-tu pas?... Marche un peu que je les voie remuer... que je les

voie vivre... tes petites bottines...

Il s'agenouilla, baisa mes bottines, les pétrit de ses doigts fébriles

et caresseurs, les délaça... Et, en les baisant, les pétrissant, les

caressant, il disait d'une voix suppliante, d'une voix d'enfant qui

pleure:

--Oh! Marie... Marie... tes petites bottines... donne-les moi, tout de

suite... tout de suite... tout de suite... Je les veux tout de suite...

donne-les moi...

J'étais sans force... La stupéfaction me paralysait... Je ne savais plus

si je vivais réellement ou si je rêvais... Des yeux de Monsieur, je

ne voyais que deux petits globes blancs, striés de rouge. Et sa bouche

était tout entière barbouillée d'une sorte de bave savonneuse...

Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux heures, il s'enferma avec

elles dans sa chambre...

--Vous plaisez beaucoup à Monsieur, me dit la gouvernante en me montrant

la maison... Tâchez que cela continue... La place est bonne...

Quatre jours après, le matin, à l'heure habituelle, en allant ouvrir les

fenêtres, je faillis m'évanouir d'horreur, dans la chambre... Monsieur

était mort!... Étendu sur le dos, au milieu du lit, le corps presque

entièrement nu, on sentait déjà en lui et sur lui la rigidité du

cadavre. Il ne s'était point débattu. Sur les couvertures, nul désordre;

sur le drap, pas la moindre trace de lutte, de soubresaut, d'agonie,

de mains crispées qui cherchent à étrangler la Mort... Et j'aurais cru

qu'il dormait, si son visage n'eût été violet, violet affreusement, de

ce violet sinistre qu'ont les aubergines. Spectacle terrifiant, qui,

plus encore que ce visage, me secoua d'épouvante... Monsieur tenait,

serrée dans ses dents, une de mes bottines, si durement serrée dans

ses dents, qu'après d'inutiles et horribles efforts je fus obligée d'en

couper le cuir, avec un rasoir, pour la leur arracher...

Je ne suis pas une sainte... j'ai connu bien des hommes et je sais,

par expérience, toutes les folies, toutes les saletés dont ils sont

capables... Mais un homme comme Monsieur?... Ah! vrai!... Est-ce

rigolo, tout de même, qu'il existe des types comme ça?... Et où vont-ils

chercher toutes leurs imaginations, quand c'est si simple, quand c'est

si bon de s'aimer gentiment... comme tout le monde...

* * * * *

Je crois bien qu'ici il ne m'arrivera rien de pareil... C'est,

évidemment, un autre genre ici. Mais est-il meilleur?... Est-il pire?...

Je n'en sais rien...

Il y a une chose qui me tourmente. J'aurais dû, peut-être, en finir une

bonne fois avec toutes ces sales places et sauter le pas, carrément,

de la domesticité dans la galanterie, ainsi que tant d'autres que j'ai

connues et qui--soit dit sans orgueil--étaient «moins avantageuses»

que moi. Si je ne suis pas ce qu'on appelle jolie, je suis mieux; sans

fatuité, je puis dire que j'ai du montant, un chic que bien des femmes

du monde et bien des cocottes m'ont souvent envié. Un peu grande,

peut-être, mais souple, mince et bien faite... de très beaux cheveux

blonds, de très beaux yeux bleu foncé, excitants et polissons, une

bouche audacieuse... enfin une manière d'être originale et un tour

d'esprit, très vif et langoureux, à la fois, qui plaît aux hommes.

J'aurais pu réussir. Mais, outre que j'ai manqué par ma faute des

occasions «épatantes» et qui ne se retrouveront probablement plus, j'ai

eu peur... J'ai eu peur, car on ne sait pas où cela vous mène... J'ai

frôlé tant de misères dans cet ordre-là... j'ai reçu tant de navrantes

confidences!... Et ces tragiques calvaires du Dépôt à l'Hôpital auxquels

on n'échappe pas toujours!... Et pour fond de tableau, l'enfer de

Saint-Lazare!... Ça donne à réfléchir et à frissonner... Qui me dit

aussi que j'aurais eu, comme femme, le même succès que comme femme de

chambre? Le charme, si particulier, que nous exerçons sur les hommes,

ne tient pas seulement à nous, si jolies que nous puissions être... Il

tient beaucoup, je m'en rends compte, au milieu où nous vivons... au

luxe, au vice ambiant, à nos maîtresses elles-mêmes et au désir qu'elles

excitent... En nous aimant, c'est un peu d'elles et beaucoup de leur

mystère que les hommes aiment en nous...

Mais il y a autre chose. En dépit de mon existence dévergondée, j'ai,

par bonheur, gardé en moi, au fond de moi, un sentiment religieux très

sincère, qui me préserve des chutes définitives et me retient au bord

des pires abîmes... Ah! si l'on n'avait pas la religion, la prière dans

les églises, les soirs de morne purée et de détresse morale, si l'on

n'avait pas la Sainte-Vierge et saint Antoine de Padoue, et tout le

bataclan, on serait bien plus malheureux, ça c'est sûr... Et ce qu'on

deviendrait, et jusqu'où l'on irait, le diable seul le sait!...

Enfin--et ceci est plus grave--je n'ai pas la moindre défense contre les

hommes... Je serais la constante victime de mon désintéressement et de

leur plaisir... Je suis trop amoureuse, oui, j'aime trop l'amour, pour

tirer un profit quelconque de l'amour... C'est plus fort que moi, je ne

puis pas demander d'argent à qui me donne du bonheur et m'entr'ouvre

les rayonnantes portes de l'Extase... Quand ils me parlent, ces

monstres-là... et que je sens sur ma nuque le piquant de leur barbe et

la chaleur de leur haleine... va te promener!... je ne suis plus qu'une

chiffe... et c'est eux, au contraire, qui ont de moi tout ce qu'ils

veulent...

Donc, me voilà au Prieuré, en attendant quoi?... Ma foi, je n'en sais

rien. Le plus sage serait de n'y point songer et de laisser aller

les choses au petit bonheur... C'est peut-être ainsi qu'elles vont

le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de Madame, et poursuivie

jusqu'ici par cette impitoyable malchance qui ne me quitte jamais, je

ne sois pas forcée, une fois de plus, de lâcher la baraque!... Cela

m'ennuierait... Depuis quelque temps, j'ai des douleurs aux reins et au

ventre, une lassitude dans tout le corps... mon estomac se délabre,

ma mémoire s'affaiblit... je deviens, de plus en plus, irritable et

nerveuse. Tout à l'heure, me regardant dans la glace, je me suis trouvé

le visage vraiment fatigué, et le teint--ce teint ambré dont j'étais si

fière--presque couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais déjà?...

Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il est difficile de se

soigner. On n'a le temps de rien. La vie y est trop fiévreuse, trop

tumultueuse... on y est, sans cesse, en contact avec trop de gens,

trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprévu... Il faut aller quand

même... Ici, c'est calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire

doit être sain et bon... Ah! si, au risque de m'embêter, je pouvais me

reposer un peu...

Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes, Madame est assez gentille

avec moi. Elle a bien voulu m'adresser quelques compliments sur ma

tenue, et se féliciter des renseignements qu'elle a reçus... Oh!

sa tête, si elle savait qu'ils sont faux, du moins que ce sont des

renseignements de complaisance... Ce qui l'épate surtout, c'est mon

élégance. Et puis, le premier jour, il est rare qu'elles ne soient pas

gentilles, ces chameaux-là... Tout nouveau, tout beau... C'est un air

connu... Oui, et le lendemain, l'air change, connu, aussi... D'autant

que Madame a des yeux très froids, très durs, et qui ne me reviennent

pas... des yeux d'avare, pleins de soupçons aigus et d'enquêtes

policières... Je n'aime pas non plus ses lèvres trop minces, sèches,

et comme recouvertes d'une pellicule blanchâtre... ni sa parole brève,

tranchante qui, d'un mot aimable, fait presque une insulte ou une

humiliation. Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela, sur mes

aptitudes et sur mon passé, elle m'a regardé avec cette impudence

tranquille et sournoise de vieux douanier qu'elles ont toutes, je me

suis dit:

--Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit mettre tout sous clé,

compter chaque soir les morceaux de sucre et les grains de raisin, et

faire des marques aux bouteilles... Allons! allons! C'est toujours la

même chose pour changer...

Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir à cette première

impression. Parmi tant de bouches qui m'ont parlé, parmi tant de regards

qui m'ont fouillé l'âme, je trouverai, peut-être, un jour--est-ce qu'on

sait?--la bouche amie... et le regard pitoyable... Il ne m'en coûte rien

d'espérer...

Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre heures de chemin de fer

en troisième classe, et sans qu'on ait, à la cuisine, seulement songé à

m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promenée, dans toute la maison,

de la cave au grenier, pour me mettre immédiatement «au courant de la

besogne». Oh! elle ne perd pas son temps, ni le mien... Ce que c'est

grand cette maison! Ce qu'il y en a, là-dedans, des affaires et des

recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir en état, comme il faudrait,

quatre domestiques n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chaussée,

très important--car deux petits pavillons, en forme de terrasse s'y

surajoutent et le continuent--elle se compose de deux étages que je

devrai descendre et monter sans cesse, attendu que Madame, qui se tient

dans un petit salon près de la salle à manger, a eu l'ingénieuse idée de

placer la lingerie, où je dois travailler, sous les combles, à côté de

nos chambres. Et des placards, et des armoires, et des tiroirs et des

resserres, et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en voilà...

Jamais, je ne me retrouverai dans tout cela...

A chaque minute, en me montrant quelque chose, Madame me disait:

--Il faudra faire bien attention à ça, ma fille. C'est très joli, ça, ma

fille... C'est très rare, ma fille... Ça coûte très cher, ma fille.

Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon nom, au lieu de dire,

tout le temps: «ma fille» par ci... «ma fille» par là, sur ce ton de

domination blessante, qui décourage les meilleures volontés et met

aussitôt tant de distance, tant de haines, entre nos maîtresses et

nous?... Est-ce que je l'appelle: «la petite mère», moi?... Et puis,

Madame n'a dans la bouche que ce mot: «très cher». C'est agaçant... Tout

ce qui lui appartient, même de pauvres objets de quatre sous, «c'est

très cher». On n'a pas idée où la vanité d'une maîtresse de maison

peut se nicher... Si ça ne fait pas pitié..., elle m'a expliqué le

fonctionnement d'une lampe à pétrole, pareille d'ailleurs à toutes les

autres lampes, et elle m'a recommandé:

--Ma fille, vous savez que cette lampe coûte très cher, et qu'on ne peut

la réparer qu'en Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle de vos

yeux...

J'ai eu envie de lui répondre:

--Hé! dis donc, la petite mère, et ton pot de chambre... est-ce qu'il

coûte très cher?... Et l'envoie-t-on à Londres quand il est fêlé?

Non, là, vrai!... Elles en ont du toupet, et elles en font du chichi,

pour peu de chose. Et quand je pense que c'est uniquement pour vous

humilier, pour vous épater!...

La maison n'est pas si bien que ça... Il n'y a pas de quoi, vraiment,

être si fière d'une maison... De l'extérieur, mon Dieu!... avec les

grands massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement et les jardins

qui descendent jusqu'à la rivière en pentes molles, ornés de vastes

pelouses rectangulaires, elle a l'air de quelque chose... Mais

à l'intérieur... c'est triste, vieux, branlant, et cela sent le

renfermé... Je ne comprends pas qu'on puisse vivre là-dedans... Rien que

des nids à rats, des escaliers de bois à vous rompre le col et dont les

marches gauchies tremblent et craquent sous les pieds... des couloirs

bas et sombres où, en guise de tapis moelleux, ce sont des carreaux mal

joints, passés au rouge et vernis, vernis, glissants, glissants...

Les cloisons trop minces, faites de planches trop sèches, rendent

les chambres sonores, comme des intérieurs de violon... C'est toc et

province, quoi!... Elle n'est pas meublée, pour sûr, comme à Paris...

Dans toutes les pièces, du vieil acajou, de vieilles étoffes mangées aux

vers, de vieilles carpettes usées, décolorées, et des fauteuils et des

canapés, ridiculement raides, sans ressorts, vermoulus et boiteux... Ce

qu'ils doivent vous moudre les épaules, et vous écorcher les fesses!...

Vraiment, moi qui aime tant les tentures claires, les vastes divans

élastiques où l'on s'allonge voluptueusement sur des piles de coussins,

et tous ces jolis meubles modernes, si luxueux, si riches et si gais, je

me sens toute triste de la morne tristesse de ceux-là... Et j'ai peur

de ne pouvoir jamais m'habituer à si peu de confortable, à un tel manque

d'élégance, à tant de poussières anciennes et de formes mortes...

* * * * *

Madame, non plus, n'est pas habillée comme à Paris. Elle manque de chic

et ignore les grandes couturières... Elle est plutôt fagotée, comme on

dit. Bien qu'elle affiche une certaine prétention dans ses toilettes,

elle retarde d'au moins dix ans sur la mode... Et quelle mode!...

Quoique ça elle ne serait pas mal, si elle voulait; du moins, elle ne

serait pas trop mal... Son pire défaut est qu'elle n'éveille en vous

aucune sympathie, qu'elle n'est femme en rien... Mais elle a des traits

réguliers, de jolis cheveux naturellement blonds, et une belle peau...

une peau trop fraîche, par exemple, et comme si elle souffrait d'une

mauvaise maladie intérieure... Je connais ces types de femmes et je

ne me trompe point à l'éclat de leur teint. C'est rose dessus, oui,

et dedans, c'est pourri... Ça ne tient debout, ça ne marche, ça ne vit

qu'au moyen de ceintures, de bandages hypogastriques, de pessaires, un

tas d'horreurs secrètes et de mécanismes compliqués... Ce qui ne les

empêche pas de faire leur poire dans le monde... Mais oui! C'est

coquet, s'il vous plaît... ça flirte dans les coins, ça étale des chairs

peintes, ça joue de la prunelle, ça se trémousse du derrière; et ça

n'est bon qu'à mettre dans des bocaux d'esprit de vin... Ah! malheur!...

On n'a guères d'agrément avec elles, je vous assure, et ça n'est pas

toujours ragoûtant de les servir...

Soit tempérament, soit indisposition organique, je serais bien étonnée

que Madame fût portée sur la chose... Aux expressions de son visage, aux

gestes durs, aux flexions raides de son corps, on ne sent pas du tout

l'amour, et, jamais, le désir, avec ses charmes, ses souplesses et ses

abandons, n'a passé par là... Des vieilles filles vierges, elle garde,

en toute sa personne, je ne sais quoi d'aigre et de suri, je ne sais

quoi de desséché, de momifié, ce qui est rare chez les blondes...

Ce n'est pas Madame qu'une belle musique comme _Faust_--ah! ce

_Faust!_--ferait tomber de langueur et s'évanouir de volupté entre les

bras d'un beau mâle... Ah, non, par exemple! Elle n'appartient pas à ce

genre de femmes très laides, sur les figures de qui l'ardeur du sexe met

parfois tant de vie radieuse, tant de séductions et tant de beauté...

Après tout, il ne faut pas se fier à des airs comme celui de Madame...

J'en ai connu de plus sévères et de plus grincheuses, qui éloignaient

toute idée de désir et d'amour, et qui étaient de fameuses gourgandines,

et qui faisaient les quatre cent dix-neuf coups, avec leur valet de

chambre ou leur cocher...

Par exemple, bien que Madame se force pour être aimable, elle n'est

sûrement pas à la coule, comme des fois j'en ai vu... Je la crois très

méchante, très moucharde, très ronchonneuse; un sale caractère et un

méchant coeur... Elle doit être, sans cesse, sur le dos des gens, à les

asticoter de toutes les manières... Et des «savez-vous faire ceci?»...

Et des «savez-vous faire cela?» Ou bien encore: «Êtes-vous casseuse?...

Êtes-vous soigneuse?... Avez-vous beaucoup de mémoire? Avez-vous

beaucoup d'ordre?» Ça n'en finit pas... Et aussi: «Êtes-vous très

propre?... Moi, je suis exigeante sur la propreté... je passe sur bien

des choses... mais sur la propreté, je suis intraitable...» Est-ce

qu'elle me prend pour une fille de ferme, une paysanne, une bonne de

province?... La propreté?... Ah! je la connais, cette rengaine. Elles

disent toutes ça... et, souvent, quand on va au fond des choses, quand

on retourne leurs jupes et qu'on fouille dans leur linge... ce qu'elles

sont sales!... Quelquefois à vous soulever le coeur de dégoût...

Aussi, je me méfie de la propreté de Madame... Lorsqu'elle m'a montré

son cabinet de toilette, je n'y ai remarqué ni petit meuble, ni

baignoire, ni rien de ce qu'il faut à une femme soignée et qui la

pratique dans les coins... Et ce que c'est sommaire, là-dedans, en fait

de bibelots, de flacons, de tous ces objets intimes et parfumés que

j'aime tant à tripoter... Il me tarde de voir Madame, toute nue, pour

m'amuser un peu... Ça doit être du joli...

Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur est entré dans la salle

à manger... Il revenait de la chasse... C'est un homme très grand, avec

une large carrure d'épaules, de fortes moustaches noires, et un teint

mat... Ses manières sont un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît

bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie comme M. Jules Lemaître,

que j'ai tant de fois servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant comme

M. de Janzé.--ah, celui-là! Pourtant, il est sympathique... Ses cheveux

drus et frisés, son cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres

charnues, très rouges et souriantes, attestent la force et la bonne

humeur... Je parie qu'il est porté sur la chose, lui... J'ai vu

cela, tout de suite, à son nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux

extrêmement brillants, doux en même temps que rigolos... Jamais, je

crois, je n'ai rencontré, chez un être humain, de tels sourcils, épais

jusqu'à en être obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en

avoir un dessus de malle, le gros père!... Comme la plupart des hommes

peu intelligents et de muscles développés, il est d'une grande timidité.

Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où il y avait de la

bienveillance, de la surprise, du contentement... quelque chose aussi

de polisson sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité. Il est

évident que Monsieur n'est pas habitué à des femmes de chambre comme

moi, que je l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup, une grande

impression... Il m'a dit, avec un peu d'embarras:

--Ah!... ah!... c'est vous, la nouvelle femme de chambre?...

J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement les yeux, puis,

modeste et mutine, à la fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu

simplement:

--Mais oui, Monsieur, c'est moi...

Alors, il a balbutié:

--Ainsi, vous êtes arrivée?... C'est très bien... c'est très bien...

Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque chose à dire,

mais, n'étant pas éloquent ni débrouillard, il ne trouvait rien... Je

m'amusais vivement de sa gêne... Après un court silence:

--Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris?

--Oui, Monsieur...

--C'est très bien... c'est très bien.

Et s'enhardissant:

--Comment vous appelez-vous?

--Célestine... Monsieur...

Par manière de contenance, il s'est frotté les mains, et il a repris:

--Célestine!... Ah! ah!... C'est très bien... Un nom pas commun...

un joli nom, ma foi!... Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le

changer... elle a cette manie...

J'ai répondu, digne et soumise:

--Je suis à la disposition de Madame...

--Sans doute... sans doute... Mais c'est un joli nom...

J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis à marcher dans la

salle, puis, tout d'un coup, il s'est assis sur une chaise, il a allongé

ses jambes et, mettant dans son regard comme une excuse, dans sa voix,

comme une prière, il m'a demandé:

--Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai toujours

Célestine... voulez-vous m'aider à retirer mes bottes?... Ça ne vous

ennuie pas, au moins?

--Certainement, non, Monsieur...

--Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes... elles sont très

difficiles... elles glissent mal...

Dans un mouvement que j'essayai de rendre harmonieux et souple, et même

provocant, je me suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je

l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées et couvertes de

boue, j'ai parfaitement senti que son nez s'excitait aux parfums de ma

nuque, que ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant, les contours

de mon corsage et tout ce qui se révélait de moi, à travers la robe...

Tout à coup, il murmure:

--Sapristi! Célestine... Vous sentez rudement bon... fumet de fauve,

pénétrant et chaud... qui ne m'est pas désagréable.

Quand ses bottes eurent été retirées, et pour le laisser sur une bonne

impression de moi, je lui ai demandé, à mon tour:

--Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur a fait une bonne chasse,

aujourd'hui?

--Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine, a-t-il répliqué, en

hochant la tête... C'est pour marcher... pour me promener... pour n'être

pas ici, où je m'ennuie...

--Ah! Monsieur s'ennuie ici?...

Après une pause, il a rectifié galamment:

--C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant... enfin... voilà!...

Puis, avec un sourire bête et touchant:

--Célestine?...

--Monsieur!

--Voulez-vous me donner mes pantoufles?... Je vous demande pardon...

--Mais, Monsieur, c'est mon métier...

--Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier... dans un petit cabinet

noir... à gauche...

Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de ce type-là... Il

n'est pas malin, il se livre du premier coup... Ah! on pourrait le mener

loin...

* * * * *

Le dîner, peu luxueux, composé des restes de la veille, s'est passé,

sans incidents, presque silencieusement... Monsieur dévore, et

Madame pignoche dans les plats avec des gestes maussades et des moues

dédaigneuses... Ce qu'elle absorbe, ce sont des cachets, des sirops, des

gouttes, des pilules, toute une pharmacie qu'il faut avoir bien soin de

mettre sur la table, à chaque repas, devant son assiette... Ils ont très

peu parlé, et, encore, sur des choses et des gens de l'endroit qui sont

pour moi d'un intérêt médiocre... Ce que j'ai compris, c'est qu'ils

reçoivent très peu. D'ailleurs, il était visible que leur pensée n'était

point à ce qu'ils disaient... Ils m'observaient, chacun, selon les idées

qui les mènent, conduits, chacun, par une curiosité différente; Madame,

sévère et raide, méprisante même, de plus en plus hostile, et songeant,

déjà, à tous les sales tours qu'elle me jouera; Monsieur en dessous,

avec des clignements d'yeux très significatifs et, quoiqu'il s'efforçât

de les dissimuler, d'étranges regards sur mes mains... En vérité, je ne

sais pas ce qu'ont les hommes à s'exciter ainsi sur mes mains?... Moi,

j'avais l'air de ne rien remarquer à leur manège... J'allais, venais

digne, réservée, adroite et... lointaine... Ah! s'ils avaient pu voir

mon âme, s'ils avaient pu écouter mon âme, comme je voyais et comme

j'entendais la leur!...

J'adore servir à table. C'est là qu'on surprend ses maîtres dans toute

la saleté, dans toute la bassesse de leur nature intime. Prudents,

d'abord, et se surveillant l'un l'autre, ils en arrivent, peu à peu,

à se révéler, à s'étaler tels qu'ils sont, sans fard et sans voiles,

oubliant qu'il y a autour d'eux quelqu'un qui rôde et qui écoute et

qui note leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrètes de leur

existence, tout ce que peut contenir d'infamies et de rêves ignobles le

cerveau respectable des honnêtes gens. Ramasser ces aveux, les classer,

les étiqueter dans notre mémoire, en attendant de s'en faire une arme

terrible, au jour des comptes à rendre, c'est une des grandes et

fortes joies du métier, et c'est la revanche la plus précieuse de nos

humiliations...

De ce premier contact avec mes nouveaux maîtres je n'ai pu recueillir

des indications précises et formelles... Mais j'ai senti que le ménage

ne va pas, que Monsieur n'est rien dans la maison, que c'est Madame qui

est tout, que Monsieur tremble devant Madame, comme un petit enfant...

Ah! il ne doit pas rire tous les jours, le pauvre homme!... Sûrement,

il en voit, en entend, en subit de toutes les sortes... J'imagine que

j'aurai, parfois, du bon temps à être là...

Au dessert, Madame, qui durant le repas n'avait cessé de renifler mes

mains, mes bras, mon corsage, a dit d'une voix nette et tranchante:

--Je n'aime pas qu'on se mette des parfums...

Comme je ne répondais pas, faisant semblant d'ignorer que cette phrase

s'adressât à moi.

--Vous entendez, Célestine?

--Bien, Madame.

Alors, j'ai regardé, à la dérobée, le pauvre Monsieur qui les aime, lui,

les parfums, ou du moins, qui aime mon parfum. Les deux coudes sur la

table, indifférent en apparence, mais, dans le fond, humilié et navré,

il suivait le vol d'une guêpe attardée au-dessus d'une assiette de

fruits... Et c'était maintenant un silence morne dans cette salle

à manger que le crépuscule venait d'envahir, et quelque chose

d'inexprimablement triste, quelque chose d'indiciblement pesant tombait

du plafond sur ces deux êtres, dont je me demande vraiment à quoi ils

servent et ce qu'ils font sur la terre.

--La lampe, Célestine!

C'était la voix de Madame, plus aigre dans ce silence et dans cette

ombre. Elle me fit sursauter...

--Vous voyez bien qu'il fait nuit... Je ne devrais pas avoir à vous

demander la lampe... Que ce soit la dernière fois, n'est-ce pas?

En allumant la lampe, cette lampe qui ne peut se réparer qu'en

Angleterre, j'avais envie de crier au pauvre Monsieur:

--Attends un peu, mon gros, et ne crains rien... et ne te désole pas. Je

t'en donnerai à boire et à manger des parfums que tu aimes et dont tu es

si privé... Tu les respireras, je te le promets, tu les respireras à

mes cheveux, à ma bouche, à ma gorge, à toute ma chair... Tous les

deux, nous lui en ferons voir de joyeuses, à cette pécore... je t'en

réponds!...

Et, pour matérialiser cette muette invocation, en déposant la lampe sur

la table, je pris soin de frôler légèrement le bras de Monsieur, et je

me retirai...

* * * * *

L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a que deux domestiques,

une cuisinière qui grinche tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit

jamais un mot. La cuisinière s'appelle Marianne, le jardinier-cocher,

Joseph... Des paysans abrutis... Et ce qu'ils ont des têtes!... Elle,

grasse, molle, flasque, étalée, le cou sortant en triple bourrelet d'un

fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie ses chaudrons, les

deux seins énormes et difformes roulant sous une sorte de camisole

en cotonnade bleue plaquée de graisse, sa robe trop courte découvrant

d'épaisses chevilles et de larges pieds chaussés de laine grise; lui,

en manches de chemise, tablier de travail et sabots, rasé, sec, nerveux,

avec un mauvais rictus sur les lèvres qui lui fendent le visage d'une

oreille à l'autre, et une allure tortueuse, des mouvements sournois de

sacristain... Tels sont mes deux compagnons...

Pas de salle à manger pour les domestiques. Nous prenons nos repas dans

la cuisine, sur la même table où, durant la journée, la cuisinière fait

ses saletés, découpe ses viandes, vide ses poissons, taille ses légumes,

avec ses doigts gras et ronds comme des boudins... Vrai!... Ça n'est

guère convenable... Le fourneau allumé rend l'atmosphère de la pièce

étouffante. Il y circule des odeurs de vieille graisse, de sauces

rances, de persistantes fritures. Pendant que nous mangeons, une marmite

où bout la soupe des chiens exhale une vapeur fétide qui vous prend à

la gorge et vous fait tousser... C'est à vomir!... On respecte davantage

les prisonniers dans les prisons et les chiens dans les chenils...

On nous a servi du lard aux choux, et du fromage puant;... pour boisson,

du cidre aigre... Rien d'autre. Des assiettes de terre, dont l'émail

est fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en fer-blanc

complètent ce joli service.

Étant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas voulu me plaindre. Mais

je n'ai pas voulu manger, non plus. Pour m'abîmer l'estomac davantage,

merci!

--Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la cuisinière.

--Je n'ai pas faim.

J'ai articulé cela d'un ton très digne... Alors, Marianne a grogné:

--Il faudrait peut-être des truffes à Mademoiselle?

Sans me fâcher, mais pincée et hautaine, j'ai répliqué:

--Mais, vous savez, j'en ai mangé des truffes... Tout le monde ne

pourrait pas en dire autant ici...

Cela l'a fait taire.

Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait la bouche de gros

morceaux de lard, et me regardait en dessous. Je ne saurais dire

pourquoi, cet homme a un regard gênant... et son silence me trouble.

Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis étonnée de la souplesse, de

l'élasticité de ses mouvements;... ses reins ont des ondulations de

reptile... J'en arrive à le détailler davantage... Ses durs cheveux

grisonnants, son front bas, ses yeux obliques, ses pommettes

proéminentes, sa large et forte mâchoire, et ce menton long, charnu,

relevé, tout cela lui donne un caractère étrange que je ne puis

définir... Est-il godiche?... Est-il canaille?... Je n'en sais rien.

Pourtant, il est curieux que cet homme me retienne de la sorte... A la

longue, cette obsession s'atténue et s'efface. Et je me rends compte

que c'est là encore un des mille et mille tours de mon imagination

excessive, grossissante et romanesque, qui me fait voir les choses et

les gens en trop beau ou en trop laid, et qui, de ce misérable Joseph,

veut à toute force créer quelqu'un de supérieur au rustre stupide, au

lourd paysan qu'il est réellement.

Vers la fin du dîner, Joseph, sans toujours dire un mot, a tiré de la

poche de son tablier la _Libre Parole_, qu'il s'est mis à lire avec

attention, et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de cidre,

s'est amollie, est devenue plus aimable. Vautrée sur sa chaise, ses

manches retroussées et découvrant le bras nu, son bonnet un peu de

travers sur des cheveux dépeignés, elle m'a demandé d'où j'étais, où

j'avais été, si j'avais fait de bonnes places, si j'étais contre les

Juifs?... Et nous avons causé, quelque temps, presque amicalement...

A mon tour, j'ai demandé des renseignements sur la maison, s'il venait

souvent du monde et quel genre de monde, si Monsieur faisait attention

aux femmes de chambre, si Madame avait un amant?...

Ah! non, il fallait voir sa tête et celle de Joseph que mes questions

interrompaient, par à-coups, dans sa lecture... Ce qu'ils étaient

scandalisés et ridicules!... On n'a pas idée de ce qu'ils sont en

retard, en province... Ça ne sait rien... ça ne voit rien... ça ne

comprend rien... ça s'esbrouffe de la chose la plus naturelle... Et,

cependant, lui, avec son air pataud et respectable, elle, avec ses

manières vertueuses et débraillées, on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'ils

couchent ensemble... Ah! non!... il faut être vraiment privée pour se

payer un type comme ça...

--On voit bien que vous venez de Paris, de je ne sais d'où?... m'a

reproché aigrement la cuisinière.

A quoi Joseph, dodelinant de la tête, a brièvement ajouté:

--Pour sûr!...

Il s'est remis à lire la _Libre Parole_... Marianne s'est levée

pesamment et a retiré la marmite du feu... Nous n'avons plus causé...

Alors, j'ai pensé à ma dernière place, à monsieur Jean, le valet de

chambre, si distingué avec ses favoris noirs et sa peau blanche soignée

comme une peau de femme. Ah! il était si beau garçon, monsieur Jean, si

gai, si gentil, si délicat, si adroit, lorsque, le soir, il nous lisait

_Fin de siècle_, qu'il nous racontait des histoires polissonnes et

touchantes, qu'il nous mettait au courant des lettres de Monsieur... Il

y a du changement, aujourd'hui... Comment cela est-il possible que j'en

sois arrivée à m'échouer ici, parmi de telles gens, et loin de tout ce

que j'aime?

J'ai presque envie de pleurer.

* * * * *

Et j'écris ces lignes dans ma chambre, une sale petite chambre, sous les

combles, ouverte à tous les vents, aux froids de l'hiver, aux brûlantes

chaleurs de l'été. Pas d'autres meubles qu'un méchant lit de fer et

qu'une méchante armoire de bois blanc, qui ne ferme point et où je

n'ai pas la place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumière qu'une

chandelle qui fume et coule dans un chandelier de cuivre... Ça fait

pitié!... Si je veux continuer à écrire ce journal, ou seulement lire

les romans que j'ai apportés et me tirer les cartes, il faudra que je

m'achète de mon propre argent, des bougies... car, pour ce qui est des

bougies de Madame... la peau!... comme disait monsieur Jean... Elles

sont sous clé.

Demain, je tâcherai de m'arranger un peu... Au-dessus de mon lit,

je clouerai mon petit crucifix de cuivre doré, et je mettrai sur la

cheminée ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes petites boîtes,

mes petits bibelots et les photographies de monsieur Jean, de façon à

introduire dans ce galetas un rayon d'intimité et de joie.

La chambre de Marianne est voisine de la mienne. Une mince cloison la

sépare et l'on entend tout ce qui s'y fait... J'ai pensé que Joseph,

qui couche dans les communs, viendrait peut-être chez Marianne... Mais

non... Marianne a longtemps tourné dans la chambre... Elle a toussé,

craché, traîné des chaises, remué un tas de choses... Maintenant elle

ronfle... C'est sans doute dans la journée qu'ils font ça!...

Un chien aboie, très loin, dans la campagne... Il est près de deux

heures, et ma lumière va s'éteindre... Moi aussi, je vais être obligée

de me coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas dormir...

Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette baraque!... Non, là,

vrai!

Le Journal d'une Femme de Chambre · 第 6 / 42 题