«Quand nous renonçons au bonheur parfait et à la logique parfaite, nous
y arrivons sans nous en douter.» J’ai retrouvé cette pensée de Lagneau
en épigraphe sur mes notes d’écolier. Je mesure mieux maintenant cette
force de rupture qui méprise tout arrangement. L’_Éthique_ est certes un
arrangement; mais on peut bien la nommer aussi le tombeau de Descartes.
L’esprit s’y fait chose. Si j’ai compris mon Démiurge, et cette création
continuée, il fallait toujours délivrer Descartes. Le _Traité des
Passions_ et les _Lettres à la Princesse Élisabeth_ ne nourrissent point
l’esprit de la même manière que l’_Éthique_. En Descartes ce n’est pas
le Dieu des _Méditations_ qui résout, mais c’est plutôt l’esprit de
Descartes qui, à méditer sur Dieu, a essayé ses forces, et se trouve
après cela plus riche de résolution que de doctrine. C’est pourquoi
l’argument ontologique est, d’une certaine manière, impénétrable.
Peut-être faut-il dire qu’aucune preuve ne prouve que la pensée. Et
Lagneau arrivait souvent à faire entendre que l’insuffisance même de la
preuve était le plus précieux et le plus solide en la preuve; tel est le
passage. Et là se trouve sans doute aussi l’extrême difficulté de penser
sans se nier soi-même. L’Objet est fort, grand et lourd. Qu’on me
pardonne de rassembler le problème en termes abstraits; je voudrais
justement faire comprendre que, sous cette forme, il n’a point de
solution. Peut-être ai-je assez montré que seule la réflexion sur un
objet donné prouve Dieu; et c’est ce que Spinoza a dit aussi, car il a
tout dit. Mais... en ce Mais je revois le penseur intrépide, ou pour
mieux dire invincible, que j’ai entrepris de ressusciter; bien
témérairement. Mais comment faire entendre assez ce Mais? Toujours
est-il que je vois bien une des conditions pour qu’on l’entende. Il faut
comprendre Spinoza, je dirai même l’accepter tout; le voir vrai; ne pas
craindre de le voir vrai. Je dirais autrement qu’il faut ne pas craindre
la géométrie. Ce qui la rend redoutable, et ce qui rend toute idée
redoutable, ce n’est pas qu’elle soit trop vraie, mais c’est plutôt
qu’elle ne le soit pas assez. Atteindre pour dépasser. Avancer, non
reculer.
_Clarum per obscurius_; on retrouvera cette formule hardie dans un
article que Lagneau avait écrit pour la _Revue Philosophique_. Si on
veut l’entendre, il faut relire Descartes, et saisir le mouvement des
_Méditations_; car tout était si simple dans Saint Thomas, si simple
dans Saint Anselme. Il y a certainement une clarté qui laisse stupide,
et le jugement meurt devant la preuve. Chacun sentira ici quelque chose
qui est vrai. Mais je voudrais parler autrement que par énigme. On
demande deux choses, il me semble, au penseur. On lui demande de se
penser libre; mais on lui demande aussi de ne pas mépriser les
nécessités de raison. Certainement il faut passer par la preuve, et la
confirmer. On sait, d’après d’énergiques affirmations, que la
philosophie de Lagneau était une philosophie de la liberté. Nous
l’interrogions souvent là-dessus, parce qu’il nous semblait qu’il savait
là-dessus tout ce qu’on peut savoir. Or jamais on ne le vit disposé à
faire bon marché des preuves, qui sont toutes contre; mais on eût dit au
contraire que ces preuves étaient son appui. Il connaissait de près ces
louables entreprises, où il est expliqué, dans l’intérêt des bonnes
mœurs, et en vue de rassurer les esprits faibles, que le système de la
Nécessité, qui est le système de l’Objet, n’est peut-être pas si solide
qu’on le croit. Ces entreprises, il n’en parlait guère; je sais qu’il
les méprisait. Au contraire il venait toujours à dire que c’est la
suffisance de la nécessité qui fait voir son insuffisance, et que
l’universelle nécessité est en tout cas le commencement de la preuve. Ce
n’est pas parce que la Nature manque en quelques points et laisse des
trous qu’il nous reste une chance d’être libres. L’Objet se tient. Mieux
on le sait et mieux on est assuré que l’Objet n’est pas tout, et enfin
que l’existence n’est pas Dieu. Je n’ai pas entendu cette célèbre leçon
sur Dieu, mais j’en connais le sommaire et même plus que le sommaire.
Finalement on ne peut pas dire que Dieu existe, car qu’est-ce qu’exister
sinon être pris dans le texte de l’expérience? L’existence n’est donc
point substance, et Spinoza n’a pas dit le dernier mot. Mais enfin, pour
parler le langage des esclaves, comment Lagneau accordait-il le libre
arbitre avec l’inflexible nécessité? Je ne saurais le dire. Non
seulement il paraissait peu se soucier d’accorder ensemble le non de
Spinoza et le oui de Descartes, mais bien plutôt il s’attachait à
marquer l’opposition et la corrélation en même temps des deux notions,
au reste sans chercher d’autre secours ni faire voir aucune inquiétude,
comme si la difficulté disparaissait dans l’investigation même.
D’après l’énergique position de Kant, quoiqu’abstraite, et d’après les
recherches de Renouvier sur ce point-là, je crois que nous sommes
arrivés à cet âge humain où le destin doit être surmonté par les seuls
moyens de l’homme, et sans aucun tour de gobelets. J’ai cru deviner que
Lagneau se tenait ferme et attentif justement sur ce point de
difficulté. Je veux dire enfin ce qu’il m’en semble, en me tenant tout
près de ses formules.
Leibniz ne se laissa pas plus séduire que Spinoza lui-même par ce
rapport de composition, qui est abstrait, et qui n’exprime aussi que
l’absolue dépendance, sans aucun noyau de suffisante réalité; la pensée
cartésienne est éclairée par là. Toutefois Leibniz n’évita pas, comme on
sait, de dire que le passage du Rubicon était éternellement dans la
pensée de Dieu, joint à la notion de César et des autres êtres, comme
attribut d’une proposition vraie. Il ne suffit donc pas d’avoir vaincu
le mécanisme, en le réduisant à n’être qu’un moyen de la représentation,
et pensé. Le mécanisme revient sous la forme de la Logique, qui n’est
sans doute que l’abstraction du mécanisme. Toujours est-il que ce
mécanisme et cette logique ne se tiennent pas d’eux-mêmes comme pensées;
mais cette activité qui construit et soutient la représentation de la
nécessité extérieure n’est pas encore tout ce que pose Descartes sous le
nom de libre arbitre. Aussi je n’ai jamais tenu pour suffisante la seule
liberté du jugement. Ce n’est pas assez de comprendre la nécessité; il
faut la vaincre en quelque façon. La liberté du jugement n’est donc que
le signe et le commencement d’une doctrine.
Par la _Théodicée_ de Leibniz, on voit bien ce qui écrase le jugement;
et c’est toujours l’objet; c’est toujours le total de l’existence,
abstraitement considéré. Peut-être faudrait-il dire, là-dessus, que
l’existence réelle n’est jamais qu’objet d’expérience, et qu’une suite
de causes au delà de notre perception doit être rabaissée au rang de
simple possible. Ou bien, pour parler autrement, on pourrait dire que
l’existence est imparfaite par nature et inachevée. Aucun possible
n’aurait donc de raisons suffisantes d’exister; au contraire, nous
partons toujours de l’existence pour conclure que ce qui existe était
possible; mais c’est trop peu conclure; nous concluons que ce qui existe
était seul possible, et c’est très bien conclu. C’est donc l’existence
qui, parmi les possibles, montre ce qui était réellement possible; cela,
l’existence le prouve en se montrant. Aussi bien la première sagesse
est-elle de ne pas délibérer sur ce qui est arrivé. Mais il n’est pas
évident que délibérer auparavant fût par cette même raison
déraisonnable. Si une prédiction était aussi bien fondée qu’une
perception, il faudrait dire que ce qui est prédit est dès maintenant
arrivé; mais pourtant ce qui manque à toute prédiction c’est cela même,
c’est l’événement.
Spinoza est fort quand il prouve que nous n’avons de l’existence à
venir, soit des autres choses, soit de nous-mêmes, qu’une connaissance
inadéquate; et la vraie raison de cela c’est qu’un compte achevé de
l’existence, ou bien l’existence absolue, est contre la notion même de
l’existence. Mais quand Spinoza conclut du tout de l’existence,
considéré abstraitement, la nécessité absolue de tout ce qui arrive et
arrivera, il est moins fort. L’abstrait ne contient pas le fait. C’est
pourquoi il reste vrai que ce qui arrivera n’est pas encore arrivé, et
que le temps est quelque chose.
Il faut porter l’attention sur les subtilités de ce genre. Car dans
toute espèce de fatalisme il y a d’abord cette idée commune et forte que
ce qui arrive termine toute délibération par sa présence, et qu’il n’y a
plus à y revenir, ce qui écarte cette stérile pensée de vouloir se
transporter de nouveau dans le passé et chercher alors si quelque chose
d’autre n’aurait pas pu être. Et c’est ce qu’il y a de vrai dans cette
remarque souvent faite, mais ambiguë, que les hommes d’action sont
fatalistes; ils le sont pour le passé et il faut l’être; et c’est ce
genre de tranquillité à l’égard de ce qui est fait, qui permet que les
hommes d’action se tiennent toujours, en quelque sorte, sur le bord de
l’avenir, s’appuyant, non pas sur ce qui aurait dû être, mais sur ce qui
est, afin de changer un peu ce qui sera. Sur quoi il est clair qu’un
homme d’action n’a pas de doute; et j’en juge plutôt d’après ses actions
que d’après ce qu’il en dira; car il est naturel qu’un tel homme, ennemi
des travaux inutiles, range aussitôt ses propres actions, dès qu’elles
sont faites, du côté de l’irréparable.
Mais il y a mieux peut-être à dire là-dessus. Nous pensons aisément la
suite des causes dans un système fermé; telle est la pensée du
physicien. Dans de tels cas, où l’expérience peut être recommencée,
l’esprit, soutenu par la coutume, va de la cause à l’effet du même pas
qu’il prend pour aller de la définition à la conséquence. La nécessité
est alors suffisante. Mais dans les événements où nous sommes mêlés, et
qui font l’histoire privée et publique, la nécessité n’est jamais perçue
comme suffisante, parce que toutes les choses ici concourent, qu’on ne
peut rassembler toutes par la pensée à chaque moment. Une éclipse de
soleil, qui n’est qu’un changement de lumière, met une armée en fuite;
une migraine du général change la bataille; une mouche irrite le cheval
et jette le cavalier par terre. Aussi quand nous voulons penser d’avance
que l’événement est inévitable, nous pensons abstraitement, jusqu’à ce
point que nous disons que l’événement quel qu’il soit est inévitable.
Mais il n’y a point de pensée plus creuse que celle-ci: je sais que ce
qui va arriver, que je ne sais pas, est inévitable; c’est une pensée
qu’on ne peut réfuter, parce qu’on ne peut la saisir, comme Aristote l’a
si bien vu en son exemple du combat naval.
Et ajoutons que la connaissance des causes déterminantes est alors
abstraite aussi, et tout à fait indéterminée. Nous attendons; c’est
notre état d’attendre. Et quand l’événement se produit dans l’existence,
c’est alors que la chaîne des causes antécédentes se solidifie et prend
elle-même existence à ce contact. Chaîne insuffisante toujours, mais
suffisante par le témoignage de l’effet. Il ne faudrait pourtant pas
prendre cette pensée après coup pour une vérification de l’autre.
J’ajouterais encore quelque chose, afin de vaincre cette pensée
abstraite de quelque chose qui arrive, et enfin d’un commencement dans
le cours de l’histoire. En gros il y a des commencements, comme un coup
de canon, une blessure, et choses semblables; mais, à regarder de plus
près, ce qui arrive ne cesse pas d’arriver, et l’événement est comme un
fleuve; ce qui semble arriver est déjà commencé, mais en continuel
changement. De même, et cette remarque a plus d’importance, aucun homme
ne cesse jamais d’agir pour une part, comme un nageur dans le fleuve. A
le supposer libre, il faut dire que la relation de ses mouvements à ses
jugements ne cesse jamais de modifier le cours des choses, important ou
non. Cette remarque n’a rien qui puisse étonner, mais on n’en raisonne
pas moins comme si l’homme, un temps spectateur, délibérait d’abord sans
rien faire, et se décidait à un certain moment à intervenir, et enfin à
commencer absolument quelque chose. Il ne faut pas s’étonner si une
notion ainsi séparée ne peut être ensuite incorporée, ni trouver sa
place dans le cours de l’histoire. Toutes ces remarques vont à changer
tout à fait le problème, jusqu’à ce point qu’on ne reconnaît plus alors
les objections ordinaires, et qu’elles n’ont plus lieu ni moment dans
cet emportement de la vie réelle, où tout est passé aux yeux de la
réflexion contemplative; c’est ce que le beau mot de Représentation
exprime si bien. Maintenant peut-être aperçoit-on que c’est mal penser
que vouloir appliquer les formes et règles de la représentation à
l’action même. Il est donc évident, par une analyse toute proche de la
perception, que l’homme ne peut pas se penser libre. Par cette remarque,
toutes les preuves tombent, comme venant toujours trop tôt ou trop tard.
Où vont ces remarques? Certainement à rabattre la logique abstraite,
dont les nécessités représentent trop imparfaitement notre liaison à la
nature entière. Aussi à appliquer toujours à l’objet, sans jamais l’en
retirer, cette logique transcendantale qui n’est que la forme de la
perception en acte. Ce qui fait voir clairement, il me semble, que les
notations usuelles, sur ce point-là, sont tout à fait insuffisantes.
Demander, par exemple, si l’homme peut commencer d’agir, n’est-ce pas se
mettre hors de la situation humaine? Car l’homme ne cesse jamais d’agir;
il ne passe point de la pensée à l’action, mais plutôt son action se
déroule sans interruption aucune, car il est toujours quelque part; et,
se tenir ici et non là, cela change tout. Sa pensée cependant suit ses
actions, tantôt devant, tantôt derrière, plus ou moins approchée,
adhérente, attentive, en sorte que l’action est tantôt machinale, tantôt
imitée, tantôt réglée d’après la perception claire, comme on voit pour
le pilote, qui tient toujours la barre, mais qui considère tantôt le
profit, tantôt l’étoile, tantôt la risée. Agir c’est continuer, c’est
réparer, c’est imprimer une flexion à cette ligne d’action que nous
laissons dans le monde. Ainsi nos moyens dépendent d’actions, et nos
motifs aussi. Un pauvre ne délibère point sur l’emprunt Japonais. Le
chirurgien délibère en agissant. Ses explorations sont déjà des actions,
et toutes ses études de même. César passe le Rubicon toute sa vie. Et il
est vrai qu’une action en entraîne une autre; mais cet enchaînement, qui
tient le fou, est ce qui donne force au sage. Hercule retrouve le
célèbre carrefour à chaque moment; mais ses actions passées sont de
puissants motifs contre le doute, la peur ou la fatigue. Le libre
vouloir, et efficace, ne doit donc pas être pris comme une force qui
intervient, ni être représenté par les moyens de l’analyse mécanicienne.
Au reste peut-on être libre en théorie? Libre hors de l’action? Libre
quand on se demande si on est libre? Tous les exemples ici sont des
exemples de professeur. Une action simplement possible n’est jamais
libre, parce que ce n’est pas une action.
Lagneau ne traitait pas de cette question précisément ainsi, autant que
j’ai su. Mais sa méthode constante y conduisait, par ce continuel retour
à la perception en acte et aux exemples; par un art aussi, dont je n’ai
jamais trouvé l’équivalent, de remettre en mouvement ces mesures, ces
distances, ces plans, ces perspectives, ces rapports qui soutiennent la
représentation, qui y tracent déjà des actions et des chemins. J’ai
vérifié par l’expérience, et bien des fois, que la pensée abstraite
retrouve toujours l’apparence d’une nécessité invincible, mais que
l’analyse directe des choses et des réelles actions, inséparables des
réelles perceptions, nous remet en train et en notre vraie place, sur
cette bordure du temps où l’avenir se fait continuellement. C’est
rappeler la pensée à son objet, et la sauver tout à fait de théologie,
je ne dis pas de religion.
Ce sujet est infini. Ce qu’il y a de pensée dans notre vie oscille sans
cesse entre l’Incrédulité et la Foi, la première se réduisant au
fatalisme sous toutes formes, l’autre consistant d’abord dans ce pouvoir
d’oser, sans lequel il n’y a point d’action ni même de pensée. Mais si
je me laissais aller à expliquer ces idées, je m’éloignerais de mon
sujet, et je craindrais de voir le visage du Juge se couvrir de nuages;
sa vertu propre, dans l’ordre intellectuel, était une lenteur qu’on n’a
point revue peut-être depuis Socrate. Enfin, je ne veux exposer ici que
des idées qui lui appartiennent, et non point couvrir de son autorité
mes conjectures personnelles, qui sont toujours promptes et
aventureuses, qui l’ont toujours été, et qui le seront toujours, comme
il convient au disciple, qui n’a pas à assurer la doctrine en son
centre. Ce n’est pas que je ne connaisse aussi une certaine lenteur;
mais elle est apprise. Au temps des examens et concours, je savais très
bien adapter l’instrument à un sujet qui m’était nouveau. La rhétorique,
qui est cet art de transposer, donnait alors des résultats brillants, et
même, à ce que je crois encore, sans grave méprise. Mais au retour, et
tout joyeux à raconter mes exploits d’écolier, je trouvais ce front
nuageux, ce regard perçant, et l’expression du plus complet mépris.
C’était un genre d’estime, et je ne m’y trompais pas. Il craignait
d’éprouver une seconde fois l’aventure de Maurice Barrès, qui fut son
élève, et dont il dit un jour: «Il a volé l’outil.» J’ai entendu ce mot
de mes oreilles, mais il ne s’est point autrement expliqué là-dessus,
et, au temps du _Jardin de Bérénice_, ce n’était pas nécessaire. Le
temps a passé. Si le maître vivait encore, chargé d’années, mais
toujours Juge, quelle serait maintenant la sentence? Je n’en sais rien.
Si les morts gouvernent les vivants, il faut avouer que c’est de bien
haut, et par des voies indirectes. Dieu est un, mais il y a plusieurs
diables.
Encore un souvenir d’écolier. Il arriva qu’au grand Concours on nous
donna pour thème la Justice; c’était une question que Lagneau ne
traitait jamais. Toutefois, confiant dans la rhétorique, j’aperçus
aussitôt une méthode de transformation, comme disent les géomètres, qui
me faisait maître du sujet. J’approchai ma plume de mon papier blanc.
Justement Lagneau se trouvait parmi les professeurs surveillants.
Invoquant ce Sinaï, plus orageux que jamais, que n’allais-je pas
transcrire sur mes tables de la loi? Mais lui me fit un signe plein de
force, qui voulait dire: «Vous ne savez rien là-dessus. Je vous défends
d’improviser.» Je fis deux ou trois sonnets.
On pardonnera ce qu’il y a de puéril en ces souvenirs, qui viennent
soudain traverser le cours de mes pensées, et rompre, semble-t-il,
l’attention. Considérez que je trouve peu de secours contre les pièges
d’imagination; j’étais à peine hors de l’École quand mon Maître est
mort. Il faut bien pourtant que je saisisse encore une action dans ce
signe énergique, auquel j’obéis si promptement et si docilement. Quand
je ne ferais qu’imiter, par l’affection toujours présente, ce mouvement
d’obéir, j’y retrouverais déjà cette foi d’enfance, tout allégée, et
jetant tout fardeau par terre, assurée sans rien d’assuré, vers l’avenir
seulement; c’est l’Espérance nue. Je suppose que d’autres croyants ont
trouvé cette renaissance en la prière, comme cet homme de Péguy qui
confie son enfant à la Vierge, et ne s’en soucie plus. Toutefois je n’ai
jamais envié aucun de ces croyants; j’avais mon culte et je l’ai. De
quelque façon qu’il me délivre, et jusqu’à me dépouiller, comme on a pu
voir en ces pages où il m’arrive que devant le Juge je n’ai plus rien à
montrer qui soit digne, néanmoins il m’en vient et il m’en reste une
force toute neuve, et ce pardon à soi qui est la chose au monde la plus
nécessaire. On a saisi, je pense, le mouvement d’épaules de l’écolier,
soudain déchargé de ce sérieux emprunté qui fait toute la sottise. Mais
ici encore regardons; regardons puisque le souvenir revit. Qu’y a-t-il
en cette sévérité sans complaisance? Quel est ce refus d’une offrande
qui était tout ce que je pouvais donner? Quel est cet art de décourager,
qui donne courage? Le sujet était de ceux qui veulent réponse.
La Justice, quoi de plus pressant? J’ai peut-être appris là, et par
l’enfantine vertu de jeter tout au commandement du Maître, qu’il faut
toujours se refuser aux pensées pressantes. C’est encore quelque chose
de plus que le sourire de Platon qu’il faut imiter ici, et c’est la
nonchalance de Socrate. Plus profondément, n’est-ce pas se moquer de la
Justice que disserter sur la justice, bien ou mal, quand le langage même
nous avertit qu’un esprit juste enferme toute la justice qu’il peut
tenir, hors de l’action? C’est livrer la justice aux hasards. Et il me
semble que je tiens ici devant moi l’esprit des _Simples Notes_, et
enfin la véritable raison pour quoi Lagneau ne traitait jamais de
morale. Par opposition essayons ici de penser au Politique, dont la fin
est toujours de déterminer l’autre selon une règle. Platon, malgré
l’apparence, l’entendait autrement, disant dans sa _République_, après
tant de préparations et de détours, que parmi tant de manières de
prendre le bien d’autrui, il y en a sans doute plus d’une qui n’est pas
mauvaise, comme d’enlever à l’enfant l’arme qui le blesserait. Je bats
les buissons, moi aussi; mais enfin il faut arriver à dire que celui qui
réveille en chacun l’esprit libre, et sur le point d’y réussir, ne peut
rester sans scrupule devant l’incrédulité totale, peut-être
prématurément délivrée, disons même toujours prématurément délivrée. Car
d’un côté il n’y a plus de respect, et de l’autre il n’y a plus au monde
que le respect; or ce monde humain ne fait pas voir des apparences
respectables. Sur ce point de délivrer l’homme, il vient aisément une
peur. La position de Lagneau est rare, et peut-être unique, par ceci que
l’objet étant déchu de son rang divin, non pas d’après de petites
remarques, non plus d’après un doute léger et badinant, mais au
contraire d’après les plus sérieuses pensées, il ne reste plus que la
force nue qui puisse tenir debout l’ordre tel quel. Quand le provisoire
et donné n’est plus tenu par la pensée, il vient une violence de police
et sans aucun ménagement. Peut-être a-t-on surpris ce vif mouvement de
défense qu’il faut appeler militaire. Bref il ne faudrait pas croire que
le Mépris Assuré pardonne jamais au Mépris Errant. Et parce que le
nouvel Esprit ne croit point, il ne faut pas s’attendre à le voir pour
cela moins assuré en ses précautions de police. Tout au contraire, le
visage en cette Guerre le plus redoutable n’est pas celui de la justice
en bataille, mais plutôt cette apparition fugitive du guerrier qui ne
respecte rien, qui ne croit point du tout faire œuvre sainte, et qui
n’espère point prouver quelque chose par la victoire, sinon que la
violence n’est ni pensée ni preuve. Cette idée, que la justice est
suspendue, est ce qui rend terrible l’homme en armes. Ici est le profond
et total désespoir du vainqueur, sans aucune trace de cette pitié
hypocrite, qui retenait les guerres d’autrefois souvent entre les bornes
d’un jeu, par cette double illusion de croire d’abord qu’une guerre est
juste, et par moments d’avoir un doute là-dessus, illusoire encore. Dans
l’âge de la liberté, s’il se lève, il faut s’attendre à une répression
plus prompte, moins soucieuse d’entendre le coupable, à une défense plus
mécanique, par une vue du nécessaire et une négation du fatal.
Revenons au sérieux, j’entends au bien fondé. Je suis assuré de conclure
tout près de l’enseignement magistral en appelant l’attention sur ceci
que, de même que Dieu ne peut être dit exister, de même, et encore mieux
peut-être, la liberté ne peut être dite existante, puisqu’exister c’est
être pris dans le texte de l’expérience. C’est pourquoi nos
représentations, si bien nommées, l’excluent rigoureusement. Jamais je
ne verrai la liberté à l’œuvre, comme une chose qui en pousse une autre.
Je n’en puis avoir aucune expérience, parce que ce qui est objet
d’expérience est chose. Mais, par la même raison, je ne puis trouver
d’expérience qui prouve qu’elle n’est pas. Tout ce qui est pensée est
soumis à cette condition, qu’on oublie toujours, voulant que la pensée
soit une chose de plus, ou une suite de choses. «Il n’y a, disait-il,
qu’un fait de pensée, qui est la pensée.» Même une idée n’est pas un
fait de pensée; une idée est un objet; et aussi l’idée de l’idée; mais
la réflexion même nous fait esprit. Ce qu’on exprime en disant que Dieu
est intérieur, non extérieur; et toute la religion n’a-t-elle pas été
toujours à dire d’un dieu ou d’un autre: «Tu n’es pas le vrai dieu»? La
vraie foi n’a donc d’autre objet qu’elle-même. Ainsi pensait le Briseur
d’Images.
L’Esprit, quand il parvient ainsi à son front de bataille, a trouvé sans
doute sa destination. Mais ce combat ne finit point, par cette chute
continuelle de nos pensées, qui deviennent idées, et d’idées, images.
Négation de la négation, comme parle Hegel; combat sans gloire, puisque,
toutes les idoles abattues, il laisse paraître en leur état naissant les
choses, les hommes et soi, ce qui n’est pas pour étonner. De tels hommes
ne sont grands que de près, dans le moment même où ils pensent par
dessus l’idée. L’Éternel paraît ici, que tous invoquent, et qui va par
jugements singuliers, par actions invincibles et promptes. Dont il est
resté peu de témoins, tous s’accordant sur la force et sur la grandeur,
tous arrêtés en respect et religion.
Pour moi, au seuil d’une longue enfance, qu’y pouvais-je entendre; et
qu’en ai-je pu sauver? Une mesure de grandeur; aussi des parties de
doctrine, inébranlables, et propres à donner assurance, sans développer
trop l’orgueil, si naturel au fils de la Terre. Heureux si j’ai fait
sentir à quelqu’un quelque chose de ce feu d’admirer, consolation pour
tous, et vertu des forts.