_L’Éthique_ était son autre livre, et notre autre livre. Non qu’il se
fiât à Spinoza comme à Platon. Au contraire il lisait cet autre Livre de
Sagesse avec précaution, avec défiance. Comme il croyait sans doute,
quoiqu’il ne l’ait jamais dit que je sache, que c’est Platon qui a
raison contre Aristote, de même et explicitement et amplement il
montrait que c’est Descartes qui a raison au fond contre Spinoza. Tel
était l’objet de la deuxième leçon du cours, la première traitant de la
perception, d’octobre à mars à peu près, la seconde sur le Jugement,
terminant l’année; je n’en ai point entendu d’autres. Il faut dire que
les autres leçons du cours tenaient en des exposés fort bien faits, et,
autant que je sais, sans faute. Idéologie correcte et qui a son prix. Il
y a un repos de l’esprit, qui se confie à la forme et pense selon la
vraie rhétorique. Le meilleur enseignement se borne quelquefois là en se
réglant sur le souvenir de méditations plus appuyées qui orienteraient,
mais sans jamais paraître, les pensées subalternes. C’est ainsi que la
religion fait quelquefois d’honnêtes philosophes, et quelques-uns
brillants. Le culte d’un maître ou d’un grand livre agit souvent à la
manière d’une religion; et même on peut faire religion de ses meilleures
pensées. Toutefois j’ai remarqué qu’on ne peut rester à ce niveau,
arrangeant les discours d’après ce qu’on a su comprendre ou d’après ce
qu’on croit. Il en est comme de saint Thomas à l’égard d’Aristote, et
l’ordre inférieur ne peut tenir sans la création continuée. Au fond
c’est compter trop sur l’ordre moral, ou sur l’édifice des sciences; ni
l’un ni l’autre ne portent l’imprudent. C’est pourquoi je manquerais
tout à fait mon but si je laissais croire que la philosophie seconde,
même sans reproche, est encore quelque chose. Enfin je vise à donner une
idée de la première grandeur de l’esprit. C’est l’hommage que je dois à
un tel Maître. Si je n’y réussis pas du tout, pas même comme dans les
songes, tout ce que j’ai pu écrire, assez et trop, sur mille sujets, est
comme rien ou presque. Il est très important, pour tous ceux qui ont
goût de réfléchir, de savoir que les pensées enchaînées par preuves et
en même temps soutenues par l’objet, sont encore des espèces de faits,
ou, pour autrement dire, participent encore plutôt de l’existence que de
l’essence, comme les géomètres eux-mêmes l’éprouvent. Ainsi les idées
claires font énigme par leur clarté; ce que Platon ne se lasse pas de
nous faire entendre.
Ce préambule est de précaution, à l’égard du redoutable penseur qui nous
occupe maintenant. Un jeune homme l’appelait Monstre, ayant été aussitôt
dévoré par cet autre Sphinx qui répond toujours par la question. Tel est
le premier abord. Mais nous autres nous étions gardés par un maître que
j’oserai dire, devant cette Présence qui est l’attribut de _l’Éthique_,
plus soupçonneux que jamais. Non plus souriant comme à Platon, mais ici
peseur d’or. Car même à l’or pur nul ne se fie, qui n’est jamais que
signe. Défiance donc au second degré. C’était notre poêle et notre
hivernage.
Maintenant comment prenait-il Spinoza, au lieu d’en être pris? Je
connais le Livre et j’ai connu l’Homme. Comment donner une idée de leur
rencontre? Il faut suivre ici le sentiment naturel. «Ma vie sera ce
qu’elle peut être»; ainsi disait Lagneau lorsqu’il parlait de lui-même.
La nécessité lui était sensible à chaque instant par cet état maladif
qui étendait la méditation et arrêtait l’expression, en sorte que
littéralement sa pensée ne pouvait passer à l’existence. En cette
épreuve continuée, et en ce qu’il en a dit, je ne vois rien qui
ressemble à une prière. La nécessité sans miséricorde, c’est ce qui se
montre dans _l’Éthique_. Et peut-être ce puissant ouvrage met-il au jour
ce qu’il y a de vrai dans le matérialisme. Non que l’esprit y soit
diminué et méconnu. Là-dessus, il ne peut y avoir méprise. N’allons
point prendre l’idée pour une peinture muette. L’idée enveloppe
affirmation; et, bien loin que le jugement, comme le prend Descartes,
soit refusé par le disciple, au contraire on pourrait dire que le
jugement est restitué partout, contre cette séparation de l’Entendement
qui conçoit, et de la Volonté qui juge. Mais Descartes allait au plus
pressé. En Spinoza donc, et explicitement, l’idée n’est nullement chose;
et la précaution du philosophe va jusque-là que les rectangles
équivalents enfermés dans l’idée d’un cercle ne représentent encore que
grossièrement comment une idée est contenue dans une autre. «Les idées
des modes qui n’existent pas...» Cette proposition doit être retenue;
elle me servira à plus d’une fin. L’exemplaire dont se servait Lagneau
avait un signet à cet endroit. Donc, et sans jamais oublier que l’ordre
et la connexion des idées et l’ordre et la connexion des choses sont une
seule et même chose, (una eademque res), n’allons point perdre ici
l’Esprit, comme dans un nouveau Lucrèce. La puissance de l’homme est
bornée, et celle des choses extérieures surpasse la sienne infiniment,
d’où l’adage: «Quod cito fit cito perit.» Mais n’oublions pas aussi que
la force par laquelle chaque chose persévère dans son être ne se confond
point avec ces conditions extérieures qui la limitent et bientôt
l’excluent. Ces causes extérieures ne sont que privation à l’égard d’un
être déterminé, et la privation n’est rien. Au total nous sommes soumis
à cette condition qui d’abord paraît étrange et qui peut-être ne sera
jamais comprise tout à fait, c’est que nous dépendons, quant à notre
existence, de causes qui ne peuvent nullement expliquer notre nature. En
d’autres termes les vicissitudes de l’existence, comme ce tesson sur la
tête de Pyrrhus, sont absolument sans relation avec notre valeur d’être.
Platon est mort. Lagneau a conquis sa pensée sur son corps, et non pas
longtemps. Cela donnerait honte de vivre, mais c’est mêler tout. Cette
vérité n’est pas si amère. Faute de la saisir assez par la connaissance
du troisième genre, nous en sommes assurés du moins par celle du second.
Dire qu’une nature mérite d’exister, ce ne serait pas dire autre chose
que ceci, à savoir que l’essence enveloppe l’existence; mais cela n’est
vrai que de Dieu. Il n’y a donc point de doute. La nature extérieure ne
me donne point l’existence, mais elle peut me l’enlever; sous ce rapport
il n’y a point d’égards. D’où cette rude doctrine du droit et de la
vertu que l’on trouve en la quatrième partie de _l’Éthique_, et qui
avertirait assez si l’on n’avait pas lu d’abord un peu trop vite, ce qui
arrive. Et l’on saisit ce que j’entendais par cette défiance et ce
soupçon au premier degré qui armaient le visage du Maître dès qu’il
lisait dans le livre à reliure rouge. Il faut craindre ici d’abord de ne
pas faire également attention à tout.
Nous avons heureusement une lettre de Lagneau sur Spinoza, qui s’est
retrouvée aux mains du destinataire, mais que j’avais copiée auparavant
sur l’original, en y joignant une première rédaction barrée. Tout est
éternel? Non pas. Mais tout est nécessaire, et il y a deux nécessités,
etc. Par exemple l’impossibilité que les sécantes d’un cercle donnent en
se coupant des rectangles différents n’est pas du même ordre que
l’impossibilité qu’une roue reste ronde dans un écrasement. Mais, encore
une fois, que l’on ne pense pas ici selon la figure dont s’aide le
géomètre, c’est-à-dire en considérant toujours tel ou tel rectangle
existant, mais que l’on pense à la démonstration elle-même. Là-dessus un
esprit prompt et sans recul prend l’imagination réglée pour
l’entendement, et le fait mange la preuve.
Cette précaution prise, nous voilà pourtant dans l’éternel. La pensée de
Platon est seulement humaine, mais la preuve ontologique a fait son
chemin. Par l’idée de perfection, péniblement séparée de la grandeur,
pensée comme idée et non plus comme chose, il faut enfin s’arrêter; ou
plutôt l’infini n’est plus cherché au delà des limites, car un mode de
pensée ne nous renvoie point à un autre, mais enferme toute la pensée.
Le monde pensé attend toujours après une chose une autre; mais le monde
pensant n’attend point, et le moindre logarithme, comme ont dit
quelques-uns, s’il est possible, par cela seul est. La moindre pensée
suppose cela, non point hors d’elle, mais intimement en elle. Ainsi Dieu
est, et tout est fini.
Encore une fois reculons. Ici je pense à ce geste de Lagneau qui
retirait sa main ouverte, au lieu de prendre. «En Spinoza, a-t-il dit,
tout est étalé et abstrait, tout est objet.» Mais toute la puissance de
Spinoza est en ceci qu’il échappe longtemps à ce jugement, et peut-être
toujours. Ainsi ce jugement serait prématuré. J’ai souvent observé ce
scrupule en Lagneau, ce qui, joint à la fermeté de l’Homme, faisait à de
beaux moments comme une statue immobile et silencieuse. Son art était de
revenir et de toujours recommencer. A quoi sert _l’Éthique_, quoique si
bien finie. Mais aussi il se peut bien que ce soit le livre le plus
difficile à lire, et même, pour parler en ecclésiastique, le plus
dangereux. Nos philosophes du XVIIIe siècle l’ont beaucoup lu, mais ne
l’ont pas surmonté. J’aime à penser qu’un Gœthe y a trouvé sa vie. Mais
Gœthe avait ses raisons de poète, et quelques-unes petites, je suppose,
pour ne se point soumettre au vrai sans conditions; sans compter ce
qu’il y a de Platon dans ce poète. Que Lagneau se soit sauvé de même en
cette solitude où il vivait, aux prises avec des maux continuels comme
il était, sans aucun hommage et témoignage que ceux de quelques enfants,
c’est par là que je mesure son génie. Et c’est cette puissance propre de
surmonter le destin qui le faisait à tous immédiatement secourable.
Comme je vis d’un homme simple qui avait perdu son fils. Ce fils était
l’un de nous, et à juste titre l’orgueil, l’ambition et l’espoir de son
père. Ce père vit Lagneau une journée, et je ne sais ce qu’ils se
dirent; mais je sais que le souvenir de cette journée adoucit cette
peine dans le premier moment et toujours. Qu’on me permette d’ajouter un
autre exemple, quoique bien sommaire et que j’ai su de Lagneau lui-même.
Un jeune enfant ne voulait point se séparer de sa mère malade; et
pourtant il le fallait. Lagneau lui dit: «Allons! Viens avec moi.»
L’enfant mit sa main dans la main de l’Homme, et le suivit. Je soupçonne
plus d’un trait de ce genre dans cette vie, et de bien plus grande
portée; celui-là est resté pour moi symbolique, par le plus beau sourire
que j’aie jamais vu, celui de l’Homme qui racontait. Et moi aussi je le
suivais, et j’ai toujours suivi son Ombre. Heureux assez celui qui
trouve occasion d’être fidèle.
Par cette secourable présence, l’_Union pour l’Action Morale_ se trouva
faite; ceux qui survivent y pensent encore, et c’est le meilleur de leur
pensée. Toutefois il mesurait assez que l’existence ne se suffit pas à
elle-même, et que les conditions de l’action même louable ne font
qu’imiter l’âme de l’âme, et ne la remplacent jamais. Je dois citer ce
mot que j’entendis de lui, parlant de ce groupe dont il se trouvait, par
un manifeste célèbre, le chef spirituel. Ne voulant point conseiller ce
genre d’action aux deux disciples qui l’écoutaient, ni non plus les en
détourner, discours assez tâtonnant et que je n’ai point gardé
exactement dans ma mémoire, il se tut un moment et exprima la plus
sévère attention; puis il dit seulement ceci: «Il y manque la pensée.»
Ce jugement me parut amplement justifié dans la suite et plus d’une
fois. Mais attention ici. N’allez pas croire que les partis que je pris,
je dis sur la politique, et notamment sur la paix et la guerre, me
donnent quelque titre de penseur au-dessus de ces honnêtes gens. D’abord
je suis bien loin d’apercevoir en ses détours le lien qui joint la
philosophie première à cette philosophie seconde ou plutôt troisième. Et
bien plus je voudrais espérer que mes commentaires les plus assurés ne
fassent point gronder le Juge s’il revenait; je suis loin d’en être sûr.
Mais revenons à l’_Éthique_; c’est le mouvement vrai, en de tels
embarras.
L’analyse Platonicienne, si on la suivait selon l’esprit païen et sans
préjugé théologique, comme Lagneau sut faire, montrait les rapports
éternels tellement impliqués dans le texte de l’expérience, le grand et
le petit donnant être aux qualités, qu’il était alors impossible de dire
ce que serait l’expérience, ou seulement ce qu’elle aurait l’air d’être,
sans cette armature incorruptible. Car le grand n’est pas grand en soi,
et le loin n’est pas loin en soi; non plus l’aigu n’est aigu en soi, ni
le rouge n’est rouge en soi. D’où l’on ne pouvait plus séparer, d’un
côté les immuables vérités dont la science géométrique offre l’image, de
l’autre un objet sans elles, dont la connaissance, si l’on peut dire,
serait sans pensée. Ainsi contre tout Héraclite, et même par lui,
l’esprit se trouvait porté à la perfection dans le fantôme même, qui
n’est trompeur que parce que les rapports qui le font apparaître ne sont
pas tous saisis; par exemple l’ombre d’un arbre exprime aussi l’azimuth
et la hauteur du soleil, et le bâton brisé marque la surface de l’eau.
D’emblée donc nous pensons tout par la Pensée Absolue ou par le vrai, et
même nos erreurs, comme le soleil explique le jour et la nuit. Ces
mythes de Platon, où Lagneau vivait et respirait selon son essence
terrestre, ont en tous leurs replis cela de remarquable qu’ils éloignent
Dieu, de même que l’astronome, à mesure qu’il calculait mieux, éloigna
de nous le soleil. «Nous oublions, disait Lagneau, le sourire de
Platon.» Parvenus donc à ce point critique où l’apparence de la
subjectivité est surmontée, il faut tomber dans l’_Éthique_; et
peut-être y est-on jeté par le sérieux du malheur. Alors tout se montre
à la fois comme vrai et comme fait, et nous ne comptons guère. Telle est
l’entrée de l’_Éthique_. Ce sont les limbes de l’Esprit. La barque
glisse sur l’eau noire. Et où mon guide?
La première faute, en ce périlleux voyage, est de vouloir tout penser
par la nécessité de l’existence; car elle est rationnelle et
géométrique, sans le plus petit reproche. Limitation, conflit,
écrasement ou victoire, jeu des forces, c’est la loi même de
l’existence, comme Descartes l’a expliqué par sa chose étendue qui est
la chose considérée absolument comme déterminée par l’extérieur; et,
l’être de l’atome étant toujours hors de lui, il n’y a même point
d’atomes. Or, par l’absolue unité de l’être suprême, nul n’est hors de
ce jeu; et cette dépendance de tout être est sa première union à Dieu et
la plus visible. Tout être considéré sous ce rapport à Dieu est un corps
ou une chose; et son existence dépend de toute l’existence. L’étendue
est un attribut de Dieu. Ainsi se trouve mise en place une idée
ancienne, tant de fois retournée et examinée par les hommes inquiets.
Sur quoi le Platonicien avait beaucoup à dire; notamment que la
connaissance de cet ordre est abstraite au regard de chaque être,
puisqu’elle dit de lui ce qu’il n’est pas. Mais Spinoza le montre de
plus près si l’on entre dans le détail de ses démonstrations. Car le
réel ordre des faits détermine bien nos pensées, mais selon le choc et
la rencontre, et nullement selon l’ordre de nos démonstrations;
autrement dit ce conflit de toutes choses ne nous est connu dans le fait
que par des changements dans notre corps. L’existence réelle c’est notre
existence. Toute autre connaissance de l’existence est abstraite, comme
des lois du choc et du rebondissement, et nous traduit seulement le
possible. Par exemple nous concevons bien qu’une perception nous fasse
penser à une autre, par la nature du corps humain prise en général; mais
la connaissance de ceci qu’une perception est la suite d’une autre dans
le fait, se borne à cette suite même de perceptions. Les passionnés
cherchent, bien vainement, un sens à ces choses. En bref, tout est
fortuit dans l’événement, à l’égard de nos pensées; et la raison qui
prouve que rien ne peut être dit contingent est tirée directement de la
nature de Dieu. C’est pourquoi l’existence est irrationnelle dans le
fait. Là-dessus je renvoie aux propositions XXX et XXXI de la deuxième
partie de l’_Éthique_. «Il suit de là que toutes les choses
particulières sont contingentes et corruptibles.» Cela afin d’éclaircir
un peu ce que Lagneau dit dans sa Lettre, redressant, avec cette
vivacité qui lui était propre, une erreur d’interprétation que je crois
assez commune. Le signet ne se trouve point là; mais un peu plus haut, à
la Proposition XIII de la même partie. «L’objet de l’idée qui constitue
l’âme humaine est un corps existant en acte, et n’est rien d’autre.» La
racine de la présente idée se trouve justement là. Pour en finir avec
les Signets, j’en ai trouvé trois dans l’exemplaire vénérable; et le
troisième se trouve à la lettre XIX à Oldenbourg, où Spinoza s’inquiète
des attaques des théologiens et des passages du _traité
Théologico-Politique_ qui ont pu donner scrupule aux docteurs. Le
lecteur attentif apercevra peut-être comment l’attention portée au cours
fortuit des choses, et l’impossibilité où nous sommes radicalement d’en
former une connaissance rationnelle, définit tous les genres de
prophètes et l’idolâtrie elle-même qui n’est que le culte des signes.
Toutefois, si on lit les lettres qui suivent la lettre XIX, on sera
ramené, il me semble, à cette idée qui fait d’abord scandale, c’est que
le tableau de la Nature, tel qu’il s’offre à nos sens, ne peut nullement
et en aucun sens nous être directement intelligible.
Sur la nécessité de l’essence, on trouvera encore des difficultés, au
fond de même source; car il est vrai que les exemples destinés à nous
faire entendre comment une idée en enferme une autre sont tous pris de
la géométrie et reviennent souvent. Comment le cercle pourrait-il
recevoir la nature du carré? Mais le premier signet doit nous avertir
encore, en nous ramenant au _Scholie_ de la proposition VIII deuxième
partie, qu’il n’y a, en tous ces exemples, que comparaison. Puisque les
démonstrations, comme Platon l’expliquait déjà, vont bien au delà des
figures qui sont des modes existants, l’entendement pur est donc quelque
chose, et nous pouvons concevoir une autre Nécessité que celle de
l’existence; d’où nous concevons Dieu sous un autre attribut, qui est la
Pensée. Ici j’espère, moins que jamais, expliquer assez l’idée de
l’idée, et ce genre de connaissance que Lagneau appelait, d’après
Spinoza, l’Analyse Réflexive. Littéralement Lagneau l’entendait ainsi:
retrouver dans le moindre objet pensé toute la Pensée. Ici étaient nos
limites, à nous autres disciples, autant que je sais. Le travail
d’analyse que je suivais à mon banc d’écolier me paraît maintenant
encore principalement critique, j’entends de valeur objective, mais
humain. Et peut-être l’esprit métaphysique se borne-t-il à cette
participation de l’éternel. Même dans l’_Éthique_, connaître Dieu ce
n’est pas penser comme Dieu. Et sans doute ne connaissons-nous aucune
des essences affirmatives qui sont l’être de chaque être; car l’âme
humaine ne se connaît point elle-même. Mais de cela seul que Dieu est
chose pensante, il résulte nécessairement qu’en Dieu est donnée l’idée
vraie de tout être, d’où il suit que tout être s’efforce de persévérer
dans l’être. Ainsi l’existence, quoiqu’elle dépende des conditions
extérieures, n’est point réduite aux conditions extérieures; mais le
moindre des êtres a sa perfection propre, qui se trouve tantôt
augmentée, tantôt diminuée; et telle est la clef de la Nature, et le
principe de toute Philosophie de l’Esprit, entendue comme Philosophie de
la Nature. Et s’il faut hasarder une Philosophie de la Nature, comme
Hegel l’a pensé, cela signifie qu’une idée vraie est nécessairement
l’âme d’un être particulier. Toutefois j’estime que l’on se tromperait
en considérant des recherches de ce genre comme proprement
métaphysiques. Réservant plutôt à de telles conjectures le nom de
Mythologie Rationnelle, je définirais l’esprit métaphysique par cette
conscience de participer à l’esprit créateur par la seule perception des
choses. Une dialectique, ainsi que Kant l’a fait voir, ne peut que
développer ce qu’elle a.
Lagneau restait étranger à tout genre de dialectique. Il était
métaphysicien, si je puis dire, de sa place, et aussi bien dans la
théorie de la vision. D’où j’ai pris cette idée que le passage à la
vérité dépend de l’entendement, comme aussi le pyrrhonisme vient
toujours de ce que l’on imagine au lieu de concevoir. Afin de
l’expliquer autant que je pourrai, je veux considérer l’exemple, tant
débattu de nos jours, de l’espace Euclidien. Il est facile d’affirmer
que cet espace est seulement un des espaces possibles, objet seulement
de préférence pour l’homme, ou bien à lui imposé par la structure de ses
sens. Mais bien souvent, et en suivant là-dessus les analyses de
Lagneau, j’ai remarqué qu’une suffisante rigueur venait toujours à
réduire ces pensées de complaisance. Je citerai cet espace de Delbœuf,
un temps célèbre, et qui revient souvent sous d’autres formes, où les
grandeurs sont assujetties à diminuer à partir d’un centre. Aussi les
espaces à courbure positive ou négative; et enfin les espaces si
légèrement supposés et même décrits, d’après une imagerie grossière, qui
n’auraient que deux dimensions avec des êtres plats, ou une seule, avec
des êtres linéaires ou ponctuels. Or Lagneau m’a fait saisir plus d’une
fois, et sans aucune dialectique, mais par la seule rigueur de
l’expression, que la surface sans profondeur n’est pas objet de pensée.
Par exemple cette paresseuse manière de dire, que la vue nous fait
connaître les objets sur une surface sans profondeur, et donc à distance
nulle, n’a réellement aucun sens. D’où je suis venu à considérer comme
des jeux d’imagination ces prétendues conceptions d’un monde auquel
manquerait la troisième dimension, ce qui rendrait impossible la
rotation autour d’une droite. Si l’on ne veille pas bien à ses propres
pensées dans ce passage, on est pris. Car de ce que des êtres plats, et
en même temps géomètres, jugeraient que la rotation autour d’une droite
est impossible, et se tromperaient pourtant en cela, on ira conclure que
nous nous trompons peut-être de même en jugeant impossible quelque
rotation de degré supérieur, comme autour d’un plan. Le fameux romancier
Wells, en ses paradoxes sur le temps, joue le même jeu. Quant aux
suppositions de courbure ou de diminution des grandeurs, elles enferment
une confusion en vérité grossière entre l’espace et les choses mêmes;
car c’est la chose qui est droite ou courbe; c’est la chose qui augmente
ou diminue. Mais l’espace, si l’on conduit rigoureusement l’analyse, est
seulement une loi d’après laquelle nos impressions sont liées d’un sens
à l’autre. Il perd alors tout à fait, comme j’ai déjà tenté de
l’expliquer, cette apparence de boîte rigide et transparente, ou bien de
contenant universel où les choses se rangent et s’empilent; mais en même
temps aussi, et par la seule rigueur, la droite n’est plus confondue
avec la ligne tracée, et les dimensions, de longueur, de largeur et de
profondeur, n’ont de sens que les unes par les autres, ce qui termine le
jeu des sceptiques. Que reste-t-il des espaces non Euclidiens quand on
arrive à cette remarque, que plusieurs ont faite, c’est qu’ils sont tous
Euclidiens? Le débat sur les temps et le Temps relève de la même
Critique; et il suffit, ici encore, de penser rigoureusement pour penser
absolument. Selon mon opinion ce n’est pas le dogmatisme qui est
dialectique, mais c’est bien plutôt le pyrrhonisme.
Je dois pourtant mentionner ici, puisqu’elle est restée dans mes
souvenirs, une sorte de digression, de forme dialectique, concernant les
trois dimensions de l’espace. «Elles correspondent, dit un jour Lagneau,
à ceci que dans une perception sont toujours compris ensemble le réel,
le possible et l’union des deux; hors de quoi ou après quoi il n’y a
rien.» J’ai tenté plus d’une fois de m’expliquer à moi-même cette espèce
de preuve, disant que, dans la perception de cet encrier, il y a
l’impression réelle, ce noir, l’impression seulement possible, cette
couleur jaune de la table à côté, que j’explore aisément d’un coup
d’œil; enfin l’union des deux, qui est la présence pour un sens de ce
qui n’est que possible pour un autre, comme ce relief vu et non touché.
J’avoue qu’il m’est arrivé de conduire le commentaire tout à fait
autrement, et qu’enfin je n’y comprends rien. Mais je soupçonne du
moins, et encore aujourd’hui en y pensant de nouveau, qu’il ne faudrait
qu’un plus haut degré d’attention et je dirais même de courage pour
entendre ici une pensée profonde. Car en beaucoup d’autres questions il
m’est arrivé, tantôt de manquer de courage, et tantôt de m’y appliquer
assez pour effacer toute incertitude. D’où je me suis fait une idée des
esprits faibles. Mais je devrais, comme exemple, citer toutes mes
pensées sans exception, qui toutes sont sans force aussitôt que je suis
sans courage.
Me voilà donc à l’idée principale. Mais avant d’expliquer comment
Lagneau nous ramenait de Spinoza à Descartes, je veux mettre ici une
idée à laquelle j’ai souvent pensé depuis que j’ai quitté les bancs de
l’école. La Métaphysique est communément estimée par ce qu’elle promet,
et discréditée par le résultat. Pour moi qui ai suivi les leçons d’un
Métaphysicien à proprement parler, j’ai voulu dire ce que j’en sais;
mais je veux dire aussi ce que j’en crois. J’ai vu l’Homme. Il ne m’a
point paru que sa fonction fût spécialement d’enseigner. Je suis assuré
qu’en toute fonction d’homme, chef ou juge, il eût été grand, comme il
l’était en expliquant Platon ou Spinoza. Aller droit à la chose, sans
aucun secours d’imagination et de coutume, ce qui est se savoir esprit,
et, autrement dit, chez soi dans ce monde, c’est peut-être plus
difficile dans le métier de professeur que dans tout autre. Toutefois
bien des exemples, en toute espèce d’hommes, m’ont fait voir que la
difficulté est la même pour tous, et qu’il y a une dialectique de tous
métiers, et, par une suite naturelle, un scepticisme de tous métiers. La
dialectique est de ce qu’on en dit et de ce qu’on en a dit, qui mène le
monde; et le scepticisme est un refus de penser, qui vient de ce que la
dialectique nous laisse incertains. Si l’on cherche les raisons du
médiocre, soit dans l’administrateur, soit dans le juge, on trouve
toujours des idées jugées suffisantes, un grand appareil de preuves, et
un étonnant refus de percevoir. Dont le commerce, l’industrie, la
politique et la guerre apportent des exemples. Et c’est ce qu’exprime
très bien la forte expression: «Se tromper.» Qui n’a cherché à
s’accorder aux autres, ou à soi-même, par peur de se reconnaître esprit,
c’est à dire directement saisi et investi dans le moment, et mis en
demeure de juger? Chacun cherche délai et terme, et remet sa fonction
d’Homme pensant. L’histoire de la Libre Pensée serait aussi bien
l’histoire d’un certain genre de servitude, par un refus de la religion
et de la liberté ensemble, enfin par un double effort mal dirigé contre
le courage de penser et de vouloir. Cette contradiction annonce un
développement et d’abord un passage de l’esprit psychologique à l’esprit
sociologique. Ce qui est remarquable, c’est que Lagneau était étranger à
l’un et à l’autre. Pour la psychologie, je n’en ai jamais été séduit, et
il me semble que j’ai assez expliqué pourquoi; il n’y a peut-être pas
une notion, dans ce savoir découragé, qui tienne devant l’attention.
Mais, dans le fond, c’est un refus de penser, et souvent irrité, qui
gouverne ce peuple d’ombres. Quant à la Grande Histoire, qui est pour
ainsi dire l’Histoire de l’histoire, et dont Hegel a laissé une
puissante esquisse et des parties achevées, j’avoue que je m’y
laisserais entraîner aisément. Dans le vrai ce n’est toujours qu’une
philosophie de la Nature, c’est-à-dire le tableau de la pensée sans
réflexion, ou de l’enchaînement de nos erreurs. Ce développement, il est
vrai, fait preuve ontologique à sa manière; mais aussi il appartient à
l’ordre de l’idée, non à l’ordre du jugement. Tel est, par exemple, le
rapport du Socialisme à la justice; et l’on peut bien attendre que le
Socialisme apporte la justice; mais il faut attendre. Là se trouve la
part de la Civilisation dans nos pensées, qui n’est pas petite. Mais
j’ai vu à l’œuvre l’esprit immédiat, l’esprit qui n’attend pas, et qui
est comme le sel de toute législation.
Enfin le génie, en toute rencontre, se reconnaît à ce trait qu’il
n’attend pas et qu’il force la nature par l’entreprise réelle, ce qui
fait souvent une œuvre et toujours un homme. Ce qui se voit, il me
semble, à trois traits principaux. D’abord une connaissance qui ne se
détourne jamais de l’objet. Secondement et par réflexion, le sentiment
que l’esprit est ici dans son propre domaine, et qu’il n’y a point du
tout cette pellicule à projections entre l’objet et nous, mais que
l’idée au contraire lui est constitutive et substantielle. Qu’en toute
erreur, donc, c’est l’esprit qui se manque à lui-même, et que tel est
l’avertissement des songes. Le génie n’a point de songes, mais saisit le
réel dans ses songes, et, toujours en juste contact avec le monde, y
voit toujours place et passage, comme le pilote le long de la vague.
D’où ce regard libre et réconcilié. Le vrai poète est l’homme pour qui
le monde existe; et tel est l’exemple le plus sensible de la grandeur.
Mais il faut dire que tout inventeur et tout pilote est métaphysicien
d’un moment; c’est par là que je distinguerais la méthode réflexive de
la réflexion dialectique, qui a les yeux fermés. «L’esprit rêvait; le
monde était son rêve.» Il faut bien entendre cette parole de Lagneau,
qui rassemble d’abord les deux termes contre l’ancienne et redoutable
apparence de la représentation subjective. Car ce songe n’est songe que
par le sommeil. Ainsi nos songes nous jugent. Lagneau lisait avec
ravissement ce passage où Descartes nous conte qu’il était arrivé à
n’avoir plus que des rêves raisonnables. Tel est le réalisme de l’homme
de génie. Un autre trait que j’y vois encore concerne ses semblables.
D’un côté il les voit comme ses frères en esprit; mais, par cette
adhérence de l’esprit à la chose, qui est le moment du jugement, il les
voit singuliers, différents, inimitables, et égaux par cela même, pourvu
qu’ils n’imitent pas.
Cette dernière idée est dans Spinoza. Elle est la vie et comme l’âme de
ce puissant système. Les autres aussi peut-être. L’homme qui s’y cherche
s’y reconnaît pensant, et participant de l’être. Mais, d’un autre côté,
on doute toujours, quand on le lit, si l’imagination est une
connaissance séparée, ou bien si l’entendement la porte et enfin la
sauve. Je vois le soleil à deux cents pas, et je n’y puis rien; la
connaissance de la vraie distance est donc d’un autre ordre, et séparée.
Je rêve que Paul m’est présent, ou Jacques, alors qu’ils sont morts;
c’est un effet de la fabrique du corps humain; et cette vision n’est
fausse qu’autant que j’ignore cela même; mais il n’est jamais dit en
quel sens cette vision est vraie. Pour mieux dire, toute perception et
toute imagination est par elle-même étrangère au vrai. L’apparence,
comme telle, serait donc un fait de l’âme. Mais, d’un autre côté, si
l’on poursuit, selon la rigueur des termes, cette connaissance qui n’est
pas connaissance, cette pure image enfin, on ne peut, en suivant Spinoza
lui-même, que réduire cette présence trompeuse à la présence même du
corps humain modifié; ainsi l’affection serait le réel de l’image.
Contempler un objet comme présent, ce ne serait donc rien de plus
qu’être de soi-même affecté comme s’il était présent. Lagneau fixait là
notre attention, et l’y ramenait, nous invitant à décider dans cette
émouvante polémique, où Descartes fait d’abord figure d’écolier. Que
l’entendement et la volonté soient deux puissances distinctes, cela
voudrait dire qu’il peut y avoir idée sans jugement. Je vous ai mieux
compris, dit le disciple, et je sais qu’une idée ne se tient pas seule,
comme un tableau peint. En toute idée il y a jugement, c’est-à-dire
affirmation. Ainsi l’idée n’est pas chose. Mais la volonté n’en succombe
pas moins sous le poids de l’être, et l’idée fausse n’est rien. Ces
thèses sont bien connues: mais Lagneau, d’après ce que j’ai entendu de
lui, ne nous invitait jamais à considérer l’enchaînement des
démonstrations; plutôt il tournait et retournait l’exemple. La
représentation du soleil à deux cents pas ne peut être dite fausse qu’en
ce sens que d’autres idées nous manquent, comme celle des
triangulations, perceptions encore, qui renvoient le soleil beaucoup
plus loin, comme celle des lois de l’optique et de la vision,
perceptions encore, qui expliquent que les moyens nous manquent, par la
faible base entre nos deux yeux et l’impossibilité de toucher,
d’apprécier cette immense distance. Mais d’un autre côté on ne peut pas
dire que cette distance de deux cents pas soit donnée comme en une
image, car toute distance est pensée. Et la pure image serait plutôt
l’image peinte sur la rétine; mais non pas encore; car une image sur une
rétine est une perception et une pensée; et l’œil comme partie du corps,
de même. La pure image n’étant plus qu’une affection de notre corps, on
voit que dans la perception du soleil à deux cents pas il se trouve un
commencement de vérité. Le soleil est plus loin que ce que je puis
toucher, plus loin que les arbres, plus loin que l’horizon, plus loin
que la lune, comme l’éclipse le fait voir; ainsi de nouveaux rapports
ajoutent à cette idée, s’y incorporent, la transforment; tout cela en
implication par le dedans, non en juxtaposition. L’idée vraie n’est donc
pas autre chose que cette perception du soleil; elle est cette
perception jugée en son rapport au corps humain, au soleil, à l’air, à
toutes les autres choses; car la direction de deux ombres assez
éloignées confirmerait encore cette idée que le soleil est bien au delà
de deux cents pas. Mais considérons la chose de plus près; cette idée
vraie, qui enfermerait tous les rapports possibles, nous ne l’avons
jamais; nous réformons un jugement par un autre. Et la réfraction
négligée, toute autre déviation, et enfin cette condition que nous ne
savons pas tout, font qu’on peut dire aussi bien que la vraie distance
nous manque toujours. Même, par réflexion, si nous voulons chercher en
quel sens la naïve représentation ne trompe plus le savant, nous voyons
que c’est la même idée qui fait que son calcul et ses mesures ne le
trompent plus; c’est l’idée qu’il n’y a point d’idée suffisante. Ici,
dans la pensée en mouvement, ou plutôt en acte, apparaît le doute, qui
n’est point faiblesse, mais force, et plutôt affirmation redoublée; car
l’esprit a donc assez de portée pour dépasser ses objets quels qu’ils
soient et les juger. Ainsi le doute n’est pas ce flottement
d’imagination que Spinoza décrit, mais c’est le plus haut du jugement,
par quoi on pourrait dire que la certitude est achevée et couronnée.
Qu’est-ce qu’un homme qui croit former une idée vraie? N’est-ce pas
celui-là même qui se trompe? Réellement l’erreur en toute matière est de
réflexion, et consiste en ceci que l’on soumet le jugement à l’idée.
Ainsi Descartes reparaît toujours. L’erreur et la vérité paraissent
ensemble, toutes les fois qu’une idée est dépassée. Spinoza est
irréfutable en tout, et notamment quand il soutient qu’il n’y a rien de
positif par quoi une idée fausse puisse être dite fausse. Mais il faut
l’entendre mieux. L’apparence finalement serait juste et vraie,
puisqu’elle exprime le rapport de l’homme pensant et existant au tout de
la pensée et au tout de l’existence; par exemple la grandeur apparente
du soleil est finalement vraie par la distance du soleil et les
conditions de la vision. Il ne nous manque que de connaître
rigoureusement notre condition pour nous en contenter. «Il n’y a qu’une
vérité absolue, c’est qu’il n’y a pas de vérité absolue.»
Je crois avoir donné ici une idée exacte d’une de ces leçons touffues, à
marche sinueuse, et qui, partant d’un exemple ou d’un autre, nous
ramenaient toujours, l’Éthique en main, à la vérité de la boîte à craie
et de l’encrier, et en même temps à la vérité de l’Éthique elle-même.
L’âme de Descartes sortait du tombeau. Nous étions hommes, seulement
hommes. L’immense Objet ne nous étourdissait plus. J’ai déjà dit que je
n’étais pas disposé à faire grand cas d’une preuve dialectique; mais
comment refuser de penser un objet présent, de dire ce que j’en sais, et
ce que c’est que savoir ce que j’en sais? Aventure, oui; mais c’était
bien la mienne. Notre sort nous était remis à chacun; l’esprit et le
fait ensemble, la dépendance et le pouvoir ensemble, un travail déjà
commencé, et un pouvoir aussi de refus auquel il nous abandonnait tous,
nous laissant libres de sa main, comme des créations, sans autre
conseil, ce qui est le plus fort conseil et le seul. Je me souviens
qu’un jour, après qu’il eut fait revivre l’esprit de Descartes
solitaire, il se déchargea soudain de nos âmes, improvisant cette
sublime pensée que j’ai retrouvée dans ses notes: «Être ou ne pas être,
soi et toutes choses, il faut choisir.» Transmission de pouvoirs.
Confiance qui est pour faire trembler. Il serait plus simple d’oublier;
mais la sévère condition est celle-ci, que chacun éprouve dans les
moindres choses, c’est que si l’on oublie le principal, il faut de
proche en proche oublier beaucoup et même tout. Ainsi cet homme bon
avait souvent ce mouvement sévère de se retirer. «Je ne puis penser pour
vous ni décider pour vous», voilà ce que disaient Minos, Eaque et
Rhadamante ensemble dans ce regard réfléchissant.