(1827-1830)
Le 9 novembre 1827 Charles X écrivait à Villèle son opinion sur la
bataille de Navarin: «J’aimerais mieux que les Turcs eussent cédé sans
combat. Je vous renvoie toutes les lettres de Rigny. Il faut faire
connaître la principale, en _retranchant cependant que ce sont ses avis
qui ont décidé l’affaire_. Nous devons agir collectivement avec les
alliés.» Le roi de France déclinait la responsabilité du coup de main
décisif qui engageait le conflit de l’Europe et des Turcs. L’histoire
l’a fait longtemps porter à l’amiral anglais Codrington, à Canning, sans
remarquer que cette attaque brutale était contraire au programme de cet
homme d’État, aux intérêts de l’Angleterre, soucieuse de défendre contre
la Russie l’intégrité des Ottomans.
L’aveu de Charles X, les récits de l’amiral de Rigny chargé d’imposer au
sultan le traité de Londres, expliquent Navarin et en éclairent
singulièrement la portée. Henri Gauthier, comte de Rigny, était un de
ces officiers à qui Napoléon avait confié le soin de relever la marine
française en 1809. Ancien serviteur de l’Empire, gendre du baron Louis,
envoyé en 1822 à la tête de la station du Levant, il s’était vite lassé
du rôle de _juge de paix_ que la Restauration lui prescrivit entre les
Grecs et les Turcs. Non pas qu’il fût très chaud philhellène: mais il
s’irritait de voir les Anglais en 1826 se créer un parti et une
influence dans la mer Égée. Il voulait leur reprendre «la tutelle des
Hellènes, véritables enfants». Dès le mois de juin 1826, il réclamait au
ministère le droit d’employer la force à faire cesser en Orient les
hostilités: «Ce serait pour la France une attitude très noble.» C’était
de gloire qu’il s’agissait, d’une action glorieuse à disputer aux
Anglais. Le souffle de l’Empire animait l’ancien aide de camp de
Bessières. Un instant le baron de Damas se laissa gagner par cet
enthousiasme: on a conservé un projet d’intervention qu’il porta au
Conseil le 8 juillet 1826 et que Villèle fit écarter. De Rigny ne se
découragea pas: le traité de Londres qui mobilisait les escadres
européennes contre les Turcs lui apporta l’espoir «d’une action navale
combinée»: il la réclamait depuis le mois de septembre 1826.
Dans la pensée des diplomates cependant, cette action devait rester une
action pacifique; l’amiral russe Heyden, quand il quitta Cronstadt le 10
juin, avait reçu du tsar ces instructions, il est vrai: «en cas
d’opérations militaires, traiter l’ennemi à la russe.» Mais en arrivant
dans les eaux du Levant, il dut se soumettre au plus ancien des amiraux,
Codrington, qui réussit à le modérer. Fidèle observateur de ses
instructions, l’amiral anglais s’était donné pour tâche de faire céder
les Turcs sans les combattre. Il réunit les trois flottes de l’Europe
autour des îles Ioniennes; et, dès le 5 septembre, il négocia avec le
fils de Méhémet-Ali, Ibrahim, qui avait groupé l’escadre turque et
l’escadre égyptienne dans la baie de Navarin. Il lui demandait un
armistice, pour laisser à l’Europe le temps d’imposer au sultan une paix
définitive.
Ces négociations, ces délais, ne faisaient pas l’affaire de Rigny: «Il
n’a pas la patience, disait Codrington, qui, depuis la dernière guerre,
est devenue l’attribut distinctif de la marine et qui est nécessaire à
la tâche actuelle.» Les deux amiraux n’entendaient pas leur tâche de la
même manière. Si, dans une entrevue qu’ils eurent avec Ibrahim le 25
septembre, Codrington traitait sérieusement de l’armistice, de Rigny, à
ses côtés, sur un ton provocant, parlait d’échanger des balles et de la
poudre. Ibrahim releva la provocation, et, tout en laissant ses flottes
immobiles, il envoya des troupes dévaster la Morée. «Au point où en sont
les choses, il n’y a plus de ménagements à garder», s’écria de Rigny,
dont l’escadre mouillait à Zante (14 octobre).
La décision de l’amiral français est prise ce jour-là: «Il faut faire
entrer les trois escadres dans Navarin même et, la mèche à la main,
signifier aux flottes de se disloquer, ou sinon les attaquer
immédiatement.» Pour sauver les Grecs, la France doit agir. Le
lendemain, de Rigny soumit son projet aux amiraux, le leur fit adopter,
rédigea le protocole de la conférence, l’ultimatum que les flottes
combinées portèrent le 20 octobre, à l’entrée de la rade de Navarin.
Deux jours avant, il avait averti Charles X, qui l’avait déjà félicité
«de ne pas s’endormir et de prévenir ses désirs». Ce ne fut pas un
hasard si la frégate amirale, _la Sirène_, reçut la première le feu de
l’ennemi: Ibrahim prenait l’offensive contre la France qui l’attaquait.
Les Français, au service de l’Égypte depuis le 10 octobre, avaient reçu
une lettre de l’amiral de Rigny, «les invitant à ne pas combattre le
drapeau national». La destruction de la flotte ottomane, le 20 octobre,
ne fut donc pas un accident: c’était une déclaration de guerre
préméditée, approuvée en secret par Charles X, réglée par son amiral, de
la France au sultan, en faveur des Grecs. Et cette guerre allait être, à
Paris, le signal d’une évolution décisive des partis et de l’opinion
publique.
«Le canon de Navarin a commencé une ère nouvelle et annoncé l’avènement
triomphal de l’opinion publique qui est au-dessus des trônes, étant pour
la première fois véritablement reine, disposant des flottes et des
canons, commandant aux amiraux.» Ce langage de Pierre Lebrun, poète
pensionné par le premier Empire, libéral sous la Restauration et
philhellène, parce que l’émancipation des peuples représente la liberté
et la gloire tout ensemble, traduit exactement la poussée confuse des
sentiments qui allaient entraîner la France vers une guerre et la
Révolution.
Dans l’année 1827, on ne voit d’ordinaire, avec Vielcastel, que le
triomphe du libéralisme, et Navarin s’est effacé dans la défaite du
ministre Villèle battu aux élections du 17 novembre. L’effort tenté par
ce ministère pour préparer la restauration de l’ancien régime, en
restituant à l’Église son autorité d’autrefois, ses lois sur le
sacrilège (1825) et contre la presse (1827), ses mesures en faveur des
émigrés et contre les détenteurs des biens nationaux, le rétablissement
déguisé du droit d’aînesse (31 janvier 1826) avaient ému la France,
aussi hostile à la domination du clergé qu’à toute tentative contre les
institutions de 1789.
L’impopularité de Villèle tenait encore à d’autres causes, au moins
aussi profondes. Il avait oublié dans quelles conditions la France lui
avait fait crédit d’un si long ministère, le plus long de la
Restauration. La popularité de la royauté à la veille et au lendemain de
la guerre d’Espagne, la réconciliation des Bourbons et de la nation dans
une gloire commune, étaient de trop fraîche date pour n’avoir pas besoin
de ménagements et d’entretien. Villèle ne le comprit pas: l’opposition
le surprit sans qu’il pût se l’expliquer. «Les produits indirects
augmentent. La rente monte. Jamais plus de prospérité. N’importe: demain
on détrônerait le roi et l’on me poignarderait.» Il se fût moins étonné,
s’il eût pris des leçons auprès de Chateaubriand. «Les opérations de
finances, disait celui-ci, les associations commerciales, le mouvement
industriel, bref, une société matérielle qui n’a de passions que pour la
paix, qui ne veut faire de l’avenir qu’un perpétuel devenir, dans cet
ordre de choses, M. de Villèle eût été roi. Mais on sentait sous ses
pieds remuer dans la terre des révolutions armées qui venaient s’offrir
pour des destinées extraordinaires. M. de Villèle voulait retenir cette
nation au sol, l’attacher en bas: il n’en eut pas la force.»
La _Révolution armée_ pour des destinées extraordinaires, avec le regret
de l’épopée abolie et la rancune de la paix imposée en 1815, maintenue
par la volonté de l’étranger et la complicité de Villèle, telles
étaient, en 1827, les forces et alors les griefs de l’opposition. Le
nouveau mouvement qui se dessina dans le royaume ne fut pas, comme celui
de 1789, l’effet de la détresse financière de l’État monarchique. Ce
n’était pas la France de Mirabeau, réclamant dans la paix le droit au
bonheur et le contrôle de sa vie nationale: c’était la France du
Directoire et de l’empire exigeant de la royauté et de l’Europe son
droit à la gloire, le premier rang qu’elle avait un instant occupé dans
le monde. Que lui parlait-on d’intérêt, quand elle rêvait victoires et
propagande!
Aussi ses interprètes et ses guides alors, qu’elle écoute se défiant des
politiques, ce sont les artistes, écrivains, historiens, poètes et
orateurs, en communion d’idéal avec elle, qui lui donnent en attendant
mieux l’illusion et l’avant-goût des révolutions glorieuses, la
consolation des grandeurs évanouies. Si les maréchaux de Napoléon
souffrent une insulte à l’ambassade d’Autriche, c’est Casimir Périer qui
vient réclamer à la tribune «pour leurs titres gagnés dans vingt
batailles». Victor Hugo lance dans le public son _Ode à la colonne_,
témoignage retentissant de sa conversion au culte de la gloire.
Sainte-Beuve est gagné à cet enthousiasme. Casimir Delavigne revient
d’Italie, oubliant qu’il a flétri l’Empire après l’avoir servi, pour
célébrer la Grèce héroïque et l’épopée française. Le poète d’Eloa, après
la guerre d’Espagne, satisfaction insuffisante à ses rêves de gloire,
quittait l’armée en 1827, las déjà d’une inaction que la poésie ne lui
fit jamais accepter. Il allait écrire _Chatterton_, cette revanche de
l’idéal sur la société matérialiste de M. de Villèle. Peut-on parler de
Scribe après cela: c’était pourtant l’époque où, au Gymnase, il se
faisait applaudir en choisissant des héros de l’empire comme les types
de la noblesse et de la vertu. La même année, Thiers achève son histoire
de la Révolution française; de Norvins paraît lui retirer l’honneur
d’écrire celle de Napoléon et s’en charge, historiens dont la popularité
si grande égale à peine celle de leurs rivaux en histoire, de Charlet,
de Raffet. Puis la chanson, après l’image, cette chanson, dont Béranger,
malgré son envie, aurait eu peine à faire une «sorte d’épopée», si la
passion de l’épopée n’eût alors été dans toutes les âmes et ses
souvenirs sur toutes les lèvres. «Nous venions reconnaître en lui
l’esprit du temps», a dit Sainte-Beuve. De ce chœur d’artistes, avec
Chateaubriand, Béranger est déjà presque le coryphée reconnu: il est le
trait d’union entre la littérature et le peuple, à égale distance de
l’une et de l’autre. Il résume ce qu’il y avait parmi les Français de
1827 de haine contre le parti prêtre, d’aspirations libérales, de
souvenirs et de rêves de gloire surtout.
Voilà qui marque bien les différences profondes entre la Révolution
prochaine et celle dont Thiers vient de redire l’histoire. Par certains
côtés, Béranger rappelle Voltaire, et Chateaubriand Rousseau. Cependant
ce n’est plus ni la raison ni la dialectique, c’est la poésie, c’est
l’idéal, qui entraînent les Français. La politique étrangère, pacifique
du ministère Villèle, les choqua autant que ses complaisances à
l’intérieur pour la Congrégation. Si bien que Navarin fut à la fois un
désastre des Turcs et une victoire de la nation en France sur ses
ministres, une sorte de 14 juillet d’un nouveau genre, préface et signal
d’une Révolution destinée à emporter la royauté si elle ne s’y associait
pas. On en a plus d’un témoignage à la veille de cette journée, et
après: celui du général Montholon, le rédacteur du _Mémorial_, qui offre
à Charles X l’appui de son nom ou à Villèle, avant sa chute, son crédit
sur les masses. C’est Clermont-Tonnerre, ministre de la guerre, qui
demande en 1827 une expédition glorieuse contre Alger, «une guerre
capable d’éviter, comme elle l’eût fait en 1789, la Révolution»: conseil
dont le roi se souviendra, trop tard, quand la Révolution sera venue.
Enfin, de tous les jugements, le plus décisif, celui de Metternich après
Navarin: «Tous les partis en France se rencontrent aujourd’hui dans un
même objet. Cet objet, c’est l’extension des frontières. La France se
place dans la direction des conquêtes, et les mobiles qui ont lancé la
République et l’Empire dans une aussi dangereuse carrière viennent se
réunir dans le sentiment prédominant.» Charles X, à la fin de décembre
1827, dut renvoyer Villèle: seul des ministres déchus, celui de la
marine, Chabrol, conserva son portefeuille et bientôt organisa le
ministère. Il voulait y mettre Chateaubriand: le roi refusa. La
Ferronays eut cette place. Avec le Dauphin et Decaux à la guerre,
Martignac, pour représenter les libéraux vainqueurs, d’ailleurs fort
engagé dans l’expédition d’Espagne, c’était un ministère d’action.
Chabrol disposait de la politique intérieure, parce que Rigny avait
déterminé à Navarin la politique étrangère (janvier 1828).
Un instant, Charles X eut l’idée d’essayer une sorte de gouvernement
personnel. Il voulait appeler déjà à la présidence du conseil Polignac,
«un homme tout à fait à lui avec qui il ne se gênerait pas». Le jeu
pouvait être dangereux: Charles s’imaginait être très populaire; il
accusait Villèle de maladresse et prétendait apprendre à ses ministres à
gouverner. Bien lui en prit de ne s’être pas découvert: à la rentrée des
Chambres, les rancunes se manifestèrent si fortement contre la politique
précédente que Chabrol dut à son tour se retirer. Son successeur à la
marine fut encore un homme d’action, de ceux qui prenaient leur mot
d’ordre auprès de Chateaubriand, son ami Hyde de Neuville. Si
l’écrivain, à défaut d’un ministère, avait dû se contenter de
l’ambassade de Rome, il eut du moins la satisfaction de voir triompher
ses idées: le cabinet Martignac libéral sans doute, très royaliste
aussi, semblait investi du pouvoir pour les appliquer. La première fois
que le roi et son ministre des affaires étrangères prirent la parole
devant les Chambres, ils célébrèrent à l’envi Navarin, «une occasion de
gloire pour nos armes». La Ferronays parla le langage qu’aurait tenu à
sa place Chateaubriand: «C’était de la gloire.»
Il ajoutait: «ce n’est pas la guerre encore.»--On en était bien près
cependant. L’Angleterre qui la redoutait pour la Turquie fit porter aux
collègues de Canning, après sa mort, le poids de ce qu’elle considérait
comme une faute et un échec. Elle reprit brusquement un ministère tory
pour réparer «_l’accident sinistre_» auquel était venue aboutir la
politique précédente, la ruine de la puissance turque. Au même moment,
le tsar Nicolas réclamait à l’Europe (6 janvier 1828) le droit d’occuper
les provinces roumaines, le blocus d’Alexandrie et de Constantinople,
des secours pour Capo d’Istria et la Grèce, une guerre en règle à la
Turquie. Le sultan Mahmoud, «pour laver l’honneur de l’Islam outragé»,
proclama de son côté la guerre sainte, malgré les instances de
l’internonce autrichien, et l’organisa (janvier 1828). Les ambassadeurs
d’Europe se retirèrent à Corfou. Le 27 avril, la Russie envoyait à la
Porte sa déclaration de guerre. D’un ministre qui avait pendant six ans
représenté la France à Saint-Pétersbourg, de La Ferronays, le tsar
attendait le concours décisif dont Navarin semblait la préface et la
promesse. L’Angleterre et l’Autriche regrettaient Navarin et déploraient
ses conséquences. Les efforts de Metternich et de Canning en faveur de
la paix en Orient, de l’intégrité de la Turquie semblaient condamnés. La
France était l’arbitre de cette situation qu’elle avait créée. Si le
ministère eût alors écouté l’appel de la Russie et les vœux de la nation
qui salua avec joie son avènement, il n’avait qu’un mot à dire pour
déchaîner la guerre en Europe.
Cette parole décisive, La Ferronays refusa de la prononcer. Sans doute
cet homme d’État avait longtemps vécu en Russie et mérité les éloges des
tsars et de leurs ministres. Mais justement ce long séjour lui avait
révélé les dessous de la politique russe, ses appétits, ses exigences
égoïstes. Il s’en défiait, au point que pendant toute l’année 1827 il
demanda son rappel. On le lui accorda: il s’arrêta pour causer avec
Metternich (septembre 1827), à Teplitz. Avant l’éclat de Navarin qui le
fit ministre, La Ferronays avait ébauché là un projet d’entente avec
l’Autriche pour le maintien de la paix. «Trop longtemps, disait-il
alors, la Russie et Pozzo di Borgo ont gouverné la France pour le succès
de leurs desseins particuliers.» il profita du pouvoir que le cabinet
Martignac lui confiait pour affranchir les Français de cette tutelle.
Libre au tsar de se mettre à la tête de son armée et de menacer la
Porte. Libre aussi à la France de concevoir et de pratiquer une
politique différente, mais conforme à ses intérêts en Orient.
Il se trouva ainsi que le successeur de Villèle, dans la direction de
nos affaires étrangères, reprenait le programme dont le caractère
pacifique avait fait tort à son auteur. «La politique de la France,
disait Sébastiani, confident de La Ferronays à la commission de la
Chambre, c’est le maintien de la paix. L’audace guerrière s’est éteinte
par la réciprocité des désastres. De nouvelles luttes ont commencé sur
d’autres théâtres, luttes de perfectionnement d’industrie. Aucune vue
d’ambition ne tourmente cette nation naguère si puissante.» La Ferronays
prenait peut-être les intérêts de la France: à coup sûr il ne
comprenait, ni ne partageait ses passions. Et loin de favoriser les
ambitions russes, il faisait cette déclaration: «L’agrandissement de la
Russie est un danger. Il ne faut pas que d’antiques nations soient la
proie de voisins avides.» Pour lui, comme pour l’Angleterre, l’intégrité
de l’Empire ottoman devait, en cette crise que la France elle-même avait
ouverte, lui servir de règle et de sauvegarde.
Sans expédients, La Ferronays aurait fait difficilement accepter aux
Français la paix et ces principes si contraires à leurs vœux. Il y
réussit par des procédés qui rappelaient ceux de Canning: à défaut d’une
guerre qui aurait bouleversé l’Europe et l’Orient, il offrit à la nation
l’honneur et la satisfaction d’un arbitrage glorieux. L’Angleterre dut y
consentir et le faire accepter à Metternich. Elle comprit que l’avantage
était trop grand d’avoir à Paris un ministre résolu à contenir les
ambitions russes et les passions françaises. Cela valait bien quelque
concession d’amour-propre: Wellington rappela de Lisbonne les troupes
anglaises et y laissa rentrer Don Miguel, allié de Ferdinand VII,
protégé du roi de France. Hyde de Neuville et les royalistes avaient
leur revanche. En Orient, pour limiter l’intervention de la Russie et
lui arracher la Grèce, les puissances signataires du traité de Londres
rappelèrent au tsar qu’il n’avait pas le droit de régler sans elles le
sort de l’Hellade. Et bientôt des conférences se rouvrirent à Londres le
15 juin 1828: la France demanda et reçut de l’Europe le mandat de
protéger la Grèce contre les Turcs. Elle était le soldat du droit,
tandis que «la Russie se voyait obligée de déposer dans la Méditerranée
son caractère de belligérant». Point de démembrement, point de conquête
en Orient, mais l’honneur pour les Français d’y faire triompher la
justice et la liberté, d’y rétablir la paix. La Russie était enchaînée,
et la France satisfaite.
La Ferronays du moins l’espérait. Il s’efforça de la convaincre par des
discours et par des actes. «Il y a, disait-il le 14 juin, entre les
prétentions exagérées de domination qui ont occasionné tant de désastres
à notre patrie et l’abnégation à laquelle elle a été réduite quelque
temps par les conséquences mêmes de ces désastres, une juste mesure dont
il ne faut plus s’écarter, celle d’une influence modérée comme la
justice, puissante comme la raison. La sagesse de nos rois, l’empire de
nos mœurs, et la situation de notre pays nous assignent ce rôle. Il
convient de le remplir. La prospérité de tous les États est aujourd’hui
solidaire. La France en est en quelque sorte le point central et le lien
commun.» Certes, il devait être agréable à des oreilles françaises
d’entendre dire, douze ans après Waterloo, que la France d’abord
affranchie en 1818, réintroduite en 1820 dans le concert des grandes
puissances, reprenait en 1828 la direction de l’Europe, pour la liberté
et pour le droit.
N’était-ce pas d’ailleurs une réalité? On vit, le 17 août 1828, un corps
d’armée de quatorze mille Français, où s’étaient enrôlés des volontaires
anglais, s’embarquer à Toulon pour la Morée sous le commandement du
général Maison et, en deux mois, restituer à la Grèce toutes les villes
du Péloponèse (octobre 1828): l’expédition de Grèce, après l’expédition
d’Espagne, digne d’un ministère libéral; la révolution armée au service
des nations, et cette fois investie d’un mandat formel de l’Europe.
Lorsqu’on lit pourtant à cette époque les journaux et les débats
parlementaires, on reconnaît que ces satisfactions d’amour-propre ne
suffirent pas à la nation. La Ferronays et ses collègues furent sans
cesse sur la brèche pour se défendre contre leurs amis de la gauche. A
la Chambre, dans la presse toujours le même reproche: «Martignac a
repris la succession de M. de Villèle.» «Il serait de votre intérêt, lui
crie Benjamin Constant, de mettre un mur d’airain entre vous et vos
prédécesseurs.» «Malgré vos meilleurs sentiments il tombe sur ce
cabinet, dit Bignon, un reflet triste de la conduite du cabinet
précédent.» Comparer la tenue de ce ministère libéral à celle de Villèle
qui au même moment conspirait contre lui avec Charles X, la critique
était singulière. Elle était juste, s’il s’agissait de sa politique
extérieure. Les actes, les dehors différaient: le fond demeurait le
même.
Ce que l’opposition appelait une docilité excessive à l’égard des
Anglais et de l’Autriche, c’était l’accord véritablement scellé entre La
Ferronays, les torys et Metternich pour maintenir en Europe l’œuvre
pacifique du Chancelier autrichien et de Canning en Orient. En vain, à
ses contradicteurs le ministère répondait-il qu’il était glorieux pour
la France d’être l’arbitre des puissances. Elle n’était leur arbitre
qu’autant qu’elle les servait. On l’employait en se défiant d’elle. Le
jour où fut décidée l’expédition de Morée, l’amiral Codrington s’en alla
bien vite à Alexandrie et obtint de Méhémet-Ali qu’il rappelât ses
troupes de Grèce (août 1828). Si bien que l’évacuation de la Morée par
les Égyptiens, décidée avant l’arrivée des Français, rendait leur
présence à peu près inutile. Quand le général Maison voulut affranchir
l’Attique et la Grèce, pousser plus loin que l’isthme de Corinthe, les
Anglais exigèrent et obtinrent son rappel (novembre 1828). La France
avait armé: ses alliés, que soi-disant elle dirigeait, la forçaient à
demeurer l’arme au pied.
Et, en même temps, les soldats de Nicolas Ier envahissaient les
Principautés d’une part, la Caucasie et l’Arménie de l’autre. En une
campagne, les Russes avaient franchi le Danube, assiégé Silistrie et
Routschouk: ils étaient en juillet 1828 au pied des Balkans, devant
Varna et Schoumla. Paskievitch, d’autre part, occupait Kars, Poti,
Ardahan, Erzeroum et toujours victorieux marchait sur Trébizonde. Pour
des Français avides de gloire et de combats, là était la vraie guerre.
La Ferronays ne leur en offrait que le simulacre.
Le contraste était instructif: il suggéra aux adversaires du ministère,
à ses amis de droite et de gauche des réflexions et un programme tout
différents de ceux qu’il s’efforçait vainement de leur faire accepter.
Au lieu de maintenir la paix en Orient, n’était-ce pas le moment de
s’associer à l’entreprise de Nicolas Ier, de l’étendre à l’Europe tout
entière? A la France donner le Rhin, et, pour payer les complaisances de
la Prusse, lui laisser des morceaux de l’Autriche abattue, de la Saxe
encore dépouillée, du Hanovre sacrifié: «Savez-vous, disait Sébastiani à
Palmerston en janvier 1829, le moyen d’acquérir l’amitié des Français:
la rive gauche du Rhin.» C’était le plan que de Rome Chateaubriand
envoyait à ses amis de la droite et qu’il nous a conservé dans ses
mémoires. «L’union de la France et de la Russie doit dicter des lois au
monde.» Langage digne de Tilsitt, fait pour plaire, dans la bouche de ce
royaliste, aux républicains et aux bonapartistes. «Disons au tsar: si
vous voulez aller à Constantinople, entrez dans un partage équitable de
la Turquie, donnez-nous l’Archipel. Les puissances qui ne seront pas
placées de manière à s’agrandir (la Prusse) recevront ailleurs des
dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin de Strasbourg
à Cologne.» Voilà le thème _national_ exposé à La Ferronays par l’ancien
ennemi de Villèle, opposé, au nom de la France, à un ministère qui par
ses efforts pacifiques semblait trahir les aspirations et sacrifier les
droits de la nation. Plus d’expédients enfin; mais deux systèmes en
présence: celui de la Révolution ou de l’Empire, celui de Talleyrand à
Vienne; la guerre pour la conquête des frontières naturelles et les
partages, ou la paix, avec l’interdiction des conquêtes étrangères et la
condamnation des partages.
Par les événements d’Orient, la politique française se trouvait ramenée
à refaire le choix que successivement elle avait fait de 1795 à 1826, de
deux façons très opposées, avec des conséquences aussi différentes que
possible. La conquête, le partage de l’Europe et de l’Orient, en dix ans
avaient laissé en 1815 la France diminuée de tout ce que ses voisins
avaient acquis. La renonciation de Louis XVIII aux conquêtes, son
opposition à Vienne aux partages, n’avaient-ils pas du moins rendu à la
France sa prospérité, son rang, des alliances, réprimé surtout des
convoitises qui risquaient d’agrandir ses vainqueurs? Sacrifier les
États faibles à la nécessité de s’accroître comme les plus forts, ou les
sauver pour s’en faire un appui, et maintenir l’équilibre entre tous.
Laisser dans la paix les nations revendiquer leurs titres et les
conquérir, ou les exposer sous prétexte de progrès plus rapides aux
risques de la guerre, aux violences et aux intrigues de la raison
d’État. Conquérir pour ne pas déchoir, ou déchoir après avoir tenté de
conquérir, telles étaient les conditions du problème que les événements
de 1828 obligeaient la France à résoudre avec La Ferronays ou contre
lui. Et toujours la question d’Orient dominant la politique de l’Europe,
foyer d’où jaillit l’étincelle, où s’allument des convoitises
impossibles à satisfaire sans un bouleversement général, et qu’un
bouleversement n’éteindrait peut-être pas. Tant il est difficile de
régler le sort de la Turquie sans remanier l’Europe, et de le régler
même après l’avoir remaniée!
Eh bien, malgré les risques, malgré l’étendue du problème, les Français
n’admettaient qu’une solution et la réclamaient, celle de Navarin, la
guerre dans la Méditerranée et sur le Rhin: les libéraux surtout pour
qui la Révolution et ses suites avaient créé une tradition au dehors
comme au dedans. Leurs assauts contre le ministère au début de 1829
furent incessants. «Au lieu de nous allier à la Russie, nous cédons à
l’Angleterre, s’écria Lamarque le 6 février, en faisant une expédition
futile et incomplète.» «Le monde nous observe, poursuit Laffitte: il
faut déployer, pour répondre à son attente, la vigueur que notre gloire
exige.» Les royalistes applaudissaient de leur côté à ces _aspirations
de patriotisme_. C’était à qui, dans les deux camps, se disputerait les
gloires du passé et l’honneur de les restaurer.
Comme Canning était disparu dans l’effondrement de sa politique, La
Ferronays succombait à la tâche. Une première crise de fatigue et de
santé l’avait éloigné du ministère de juillet à octobre 1828: l’intérim
fut fait par de Rayneval, élevé à l’école de cette diplomatie que son
chef représentait après Talleyrand et Vergennes. Une seconde fois, en
janvier 1829, La Ferronays tomba malade. Il fallut encore un
intérimaire. Chateaubriand sollicita la place. «Je me chargerais encore
de donner une grande gloire à la France. Mais me ferait-on table rase?
Me dirait-on: soyez le maître?» Un maître, c’était précisément ce qu’il
fallait le moins à Charles X, au moment où il proposait au ministère,
pour le dominer, M. de Polignac, son instrument, sa créature. Le cabinet
libéral ne voulait ni de l’un ni de l’autre. Charles X lui insinua par
un détour le ministre qu’il avait choisi. Les affaires étrangères furent
confiées par intérim à Portalis, garde des sceaux, de février à mai
1829, puis définitivement. Et comme Portalis avait en poche sa
nomination de Premier à la Cour de cassation, il garda la place à M. de
Polignac, qui vint enfin l’occuper au mois d’août 1829.
Ces six mois pendant lesquels la France n’eut, pour ainsi dire, pas de
ministre des affaires étrangères fut pour le cabinet Martignac une crise
où il devait fatalement succomber. S’il avait pu vivre après la chute du
ministère Villèle, c’était par une coalition formée pour une politique
d’action et de gloire entre des libéraux comme Martignac et des
royalistes comme Hyde de Neuville: coalition fragile que les questions
de politique intérieure, le souci de la liberté ou de la prérogative
royale chaque jour compromettaient. Elle se brisa surtout, en l’absence
de La Ferronays, par les hésitations de la politique étrangère.
La Russie, pendant ces six mois, procédait à la conquête de l’Empire
ottoman. En octobre 1828, elle avait dû reculer devant les Turcs,
fortement campés à Schoumla. Mais au début de 1829, elle avait repris
vigoureusement l’offensive en Bulgarie, tandis que Paskievitch entamait,
après l’Arménie, l’Asie Mineure. Les flottes russes croisaient sans
obstacle de la mer Noire à la mer Égée. Le cercle se resserrait autour
de Constantinople. Le 11 juin, le général Diebitsch infligea à
Kulewtscha une telle défaite à l’armée de Reschid-Pacha qu’il l’obligea
à fuir derrière les Balkans.
Enfin le tsar Nicolas, pour lequel la liberté des Grecs n’avait jamais
été qu’un prétexte, s’arrangeait alors pour mettre la main sur
l’Hellade, malgré ses promesses solennelles de n’y toucher qu’avec
l’Europe. «La Russie, disait Pozzo di Borgo, doit se dégager de
l’amalgame européen» (10 décembre). Capo d’Istria, serviteur docile et
ambitieux de ces desseins, annonça le 28 décembre l’intention de se
créer en Grèce une principauté avec le concours et pour le service du
tsar: «Pas de souveraineté populaire, pas de constitution, mais un chef
héréditaire dont le titre serait à choisir, et dans des familles autres
que celles des monarchies qui avaient signé le traité de Londres»,
c’est-à-dire dans la sienne. Pour faire accepter aux Grecs, après huit
ans d’efforts, cette confiscation, Capo d’Istria flattait leurs désirs
d’émanciper tous les pays de population grecque. Il leur préparait une
Hellade plus grande, pour la faire plus docile. Malgré les puissances,
il s’attaquait à la Crète au mois d’août 1829. Ypsilanti affranchissait
la Phocide, la Béotie, occupait Arta, Vonitza, Makrinoro. Les dernières
places occupées par les Turcs, Missolonghi, Anatoliko se rendaient le 14
mai 1829 aux officiers de l’Hétairie. La capitulation de Pétra, près de
l’Hélikon, achevait la liberté de la Grèce continentale (14 septembre
1829). Mais le moment n’était pas éloigné où cette liberté reconquise
par tant d’efforts sur les Turcs, risquait, sous la présidence de Capo
d’Istria, de se confondre avec un protectorat à peine déguisé de la
Russie.
L’Europe assistait impuissante à ce développement de la conquête russe,
la Grèce à la confiscation de son indépendance. Dans l’hiver de 1828,
Metternich eût voulu arrêter le tsar par la réunion d’un Congrès. C’eût
été le vœu de Wellington. Mais la France pouvait-elle se joindre à eux?
«Le roi ne se prêtera jamais à une démarche collective contre le tsar.»
L’opposition ne l’eût pas permis à Charles X. C’était déjà trop que la
France n’entrât pas en guerre à côté des Russes, et leur laissât des
conquêtes dont elle aurait pu profiter. L’Autriche en fut pour les frais
de sa démarche: le tsar, qui ne l’ignora pas, lui en fit un grief,
demanda à Vienne des explications sur un ton de menace provocante.
Metternich fut obligé de se démentir et supplia ses alliés de Londres et
de Paris de confirmer, pour le tirer d’affaire, son désaveu. On rit en
Europe de cette faiblesse. Le Chancelier autrichien était à bout de
mensonges; l’Europe à bout d’expédients contre le débordement de la
conquête russe.
Elle fit au moins ses efforts pour dérober au tsar l’Hellade. Au mois de
novembre 1828, la conférence de Londres s’y employa. Elle s’efforça
d’arracher aux Turcs la reconnaissance de l’indépendance grecque. Les
diplomates, pour y réussir, prirent le contrepied de la politique de
Capo d’Istria. Ils ne demandèrent à la Turquie qu’une Grèce très
limitée, réduite à la Morée et aux Cyclades, soumise encore à la Porte,
comme les Principautés roumaines (protocole du 16 novembre 1828), bref,
peu de chose, le moins possible, avec l’espoir de l’obtenir.
L’opinion publique en Europe n’eût pas compris la paix sans la liberté
de la Grèce. Il s’agissait de la faire accepter aux Turcs. Le tsar et
Capo d’Istria découvrirent la manœuvre. Ils la déjouèrent en forçant la
conférence de Londres à demander pour les Grecs des avantages plus
décisifs, l’extension de leur patrie jusqu’aux golfes d’Arta et de Volo:
les conditions que l’on offrit ainsi aux Turcs n’étaient plus au mois de
mars ce qu’elles avaient été en novembre (protocole du 22 mars 1829).
Elles avaient donc moins de chances d’être acceptées. La médiation de
l’Europe était condamnée: Capo d’Istria s’imposait aux puissances comme
aux Grecs. Il négociait avec leurs ambassadeurs à Poros, les obligeait à
lui réserver le principat de la Grèce affranchie qu’il continua
d’agrandir par la guerre, malgré les Anglais et pour le tsar.
Cette défaite presque totale de l’Europe, sa prétention insoutenable de
limiter la ruine, de maintenir l’intégrité de l’empire ottoman contre la
Russie, les Grecs et les chrétiens victorieux, n’étaient-elles pas, aux
yeux des Français, la preuve que leur roi et ses ministres avaient eu
tort de se ranger du côté des vaincus, de ne pas s’associer aux
vainqueurs? A quoi bon toute cette diplomatie stérile, quand une grande
entreprise, une action énergique, auraient pu être si lucratives?
Enfin, le 8 août 1829, Charles X appelait aux affaires étrangères le
prince de Polignac, un ministre qui parut disposé à répondre aux vœux
des Français. Il n’était que temps d’agir pour les satisfaire. Les
Russes franchissaient les Balkans: Diebitsch concentrait le 20 août son
armée à Andrinople, aux portes de Constantinople. La France n’avait que
quelques jours devant elle, pour intervenir dans le règlement des
affaires orientales et décider celles qu’elle désirait y joindre.
Ce fut l’avis de Polignac: heureux que le tsar voulût bien encore l’y
inviter et le dire à notre ambassadeur, de Mortemart, il avait, dès le
mois d’août 1829, arrêté et proposé au roi son programme. Le plan était
vaste, mais complet: un remaniement total de l’Europe. Le soin de
l’établir avait été confié à un jeune diplomate, dont Polignac venait de
faire la fortune en l’appelant à la direction principale de son
ministère, M. de Bois-le-Comte. Ce royaliste n’hésita pas à reprendre
les traditions de Sieyès: il vit et fit grand. D’abord un partage de la
Turquie: la Moldavie, la Valachie et l’Arménie au tsar; à l’Autriche la
Dalmatie, la Bosnie, la Serbie, l’Herzégovine; Constantinople et ses
environs refusés aux deux également et donnés au roi de Hollande.
Pourquoi le roi de Hollande? C’était pourtant la trouvaille et le nœud
du projet. L’État hollandais était la proie destinée aux puissances qui
n’auraient pas leur part dans les Balkans. On lui prenait ses colonies
pour l’Angleterre; la Belgique, le Luxembourg et le Brabant pour la
France: on l’enlevait aux Nassau pour y installer le roi de Saxe, qui
cédait à la Prusse ses États, en échange des provinces rhénanes, «le
tout dominé par l’intérêt de la France abaissée, humiliée au Congrès de
Vienne».
Il n’était pas possible de voir un projet qui ressemblât moins, en
effet, à l’œuvre et aux maximes de Talleyrand. Les principes dont il
était inspiré, c’étaient précisément ceux qu’avait combattus la
diplomatie française en 1815: le sacrifice des États faibles, Turquie,
Hollande, Saxe; leur partage, après celui de la Pologne, entre les
forts; le mépris, le bouleversement des souverainetés légitimes. Lequel
de ces systèmes opposés représentait le mieux l’intérêt de la France, de
cette œuvre de Vienne qu’on maudissait, ou de celle qu’on voulait lui
substituer: le système des partages, en un mot, ou la défense et la
sauvegarde du droit? Depuis la Révolution, et dans les conditions où les
règlements successifs de la question d’Orient avaient placé l’Europe,
c’était toujours la double alternative offerte aux Français.
Epris de gloire et de conquête, avides de revanche, et persuadés que les
traditions de la République et de l’Empire étaient au dehors comme au
dedans les plus sûres garanties de leur avenir, les sujets de Charles X
avaient depuis sept années réclamé les frontières du Rhin. Ce qui peut
surprendre, c’est que son ministre le plus cher, le plus fidèle soutien
de sa prérogative royale, reprit les projets de Sieyès et de Napoléon.
Rien dans son passé ne le destinait à cette initiative révolutionnaire.
Ambassadeur à Londres depuis six ans, poussé au ministère par Wellington
qui comptait sur lui, il paraissait, de tous les royalistes, le moins
préparé à une alliance franco-russe. Les libéraux à Paris se défiaient
de lui et faisaient bien. Les royalistes eux-mêmes le jugeaient
compromettant et ne se trompaient pas. Mais si les Français se
plaignaient depuis Villèle d’avoir une politique hésitante ou de n’en
avoir pas, de perdre toutes les bonnes occasions, au moins Polignac leur
apportait un programme qui ne péchait pas par la prudence et l’excès de
calcul. Et c’est là-dessus qu’il avait compté pour servir Charles X.
Charles X était un maître exigeant. Il avait fait venir Polignac, disait
Chabrol son collègue, «non pour discuter avec lui, mais pour lui donner
des ordres qu’il recevait comme un petit garçon». Las du gouvernement
parlementaire, persuadé que les Chambres empiétaient sur son autorité et
que des concessions le perdraient, Charles X provoquait la Révolution en
s’imaginant être fort et l’écarter. La politique des deux frères éclate
dans les jugements qu’ils ont portés l’un sur l’autre. «Je crois, disait
Louis XVIII à Hartwell, que nous remonterons sur le trône. J’en viendrai
à bout, je l’espère, mais mon frère y succombera.»--«C’est pour avoir
montré trop de faiblesse que mon malheureux frère est venu où il a été
conduit, disait Charles X à d’Argout le 10 mars 1830: un roi qui ne sait
pas se faire obéir est perdu.» Pour se sauver, le dernier des Bourbons
inaugurait le régime de provocations et d’exigences royales dont il
devait être victime. Docile, mais embarrassé, son ministre eut recours à
l’intrigue pour faire accepter aux Français ce complot contre la Charte.
Flatter la Révolution dans ses ambitions de conquête, pour l’endormir et
enchaîner ses résistances, tel fut le programme de Polignac. En
composant son ministère, il offrit la marine au vainqueur de Navarin, à
l’amiral de Rigny. La manœuvre était claire, «un hypocrite hommage à la
gloire nationale». Rigny refusa de mettre le ministère de combat, choisi
par Charles X, «à l’abri des lauriers de Navarin».
Polignac ne se découragea pas. Son projet de partage de l’Europe lui
parut de nature à procurer bien d’autres lauriers que la maigre palme de
l’expédition de Morée. Le Dauphin, au conseil, enthousiasmé, demandait
mieux que la Belgique: il voulait offrir à ses futurs sujets la conquête
du Rhin. Polignac craignit de mécontenter et d’alarmer la Prusse et
combattit cet excès d’enthousiasme.
Il avait raison: la Prusse fit échouer ses plans. Au moment même où
Mortemart les recevait à Pétersbourg pour les soumettre au tsar,
celui-ci signait la paix à Andrinople avec les Turcs (le 15 septembre
1829). Le roi Frédéric-Guillaume, son beau-père, avait été le médiateur
de cette paix qui payait largement Nicolas Ier de ses efforts.
Le traité d’Andrinople fut en effet pour la politique russe un succès
éclatant. Peu de conquêtes effectives en apparence, autres que des
places d’Asie, Anapa, Poti, Akhaltzick ou des îles à l’embouchure du
Danube. Tout ce que l’Empire ottoman abandonna semblait donné à des
nations nouvelles, aux Roumains, aux Grecs, aux Serbes. Mais en réalité
la façon dont ces nations étaient constituées marqua un progrès de la
puissance russe tel qu’il ne s’en était pas vu en Orient depuis le
traité de Kaïnardji.
Garant de l’indépendance des Roumains, le tsar leur imposait un hospodar
de son choix et à vie. Il démolissait leurs forteresses au Nord, les
surveillait sur le bas Danube et occupait leur territoire jusqu’au jour
où la Turquie lui verserait une forte indemnité de guerre. Pendant cinq
ans, de 1829 à 1834, le vrai souverain de ces provinces allait être son
lieutenant Kisselef. «C’était un protectorat qui devait peu à peu
accoutumer l’Europe à la présence de la Russie sur le Danube.» Kisselef
s’attacha à le faire aimer des Roumains par un système d’administration
excellent.
Si d’autre part Milosch, en Serbie, recouvrait par l’article 6 du traité
et le Hatti-Chérif du 29 novembre 1829 son État et sa souveraineté, la
Russie s’arrangea de manière à ce que cette souveraineté ne devînt pas
héréditaire. «Il fallait que le Kniaz se souvînt de ses obligations
envers le tsar.» On ne le savait que trop porté à les oublier, à
invoquer, pour échapper aux Russes, ses devoirs envers le Sultan, son
suzerain. Il était vieux: en ne lui laissant qu’un pouvoir viager, la
Russie se gardait le moyen d’exiger de son successeur plus de docilité.
Elle ne prévit pas qu’un an plus tard, le Sultan accorderait à Milosch
l’hérédité (6 août 1830), pour lui enlever ce protectorat qu’elle
convoitait. Elle crut se l’être assuré.
En Grèce enfin, ses mesures étaient mieux prises. Capo d’Istria lui
donnait ce pays tel qu’il l’avait obtenu des puissances européennes au
protocole du 22 mars. Au Président et à la Russie revenaient l’honneur
de fixer l’indépendance des Grecs, et le profit. Ils s’arrangèrent pour
que l’administration «ressemblât le plus possible à des institutions
monarchiques». Le 18 août 1829, Capo d’Istria avait pris soin de se
faire céder par l’assemblée constituante d’Argos le droit de régler
l’avenir de la Grèce à sa guise avec un Sénat nommé par lui et à sa
discrétion. Le traité d’Andrinople confirma ses pouvoirs: la certitude
que le souverain futur ne serait un prince ni français, ni russe, ni
anglais, était de nature à en assurer la durée. L’Europe, sans doute, et
l’Angleterre cinq mois après, allaient essayer, en désignant le prince
Léopold de Cobourg au trône de Grèce, d’écarter d’Athènes le dictateur
qui se le réservait (3 février 1830). Capo d’Istria manœuvra très
habilement pour effrayer Léopold: celui-ci pouvait aspirer au rôle plus
aisé de Prince Consort en Angleterre auprès de la reine Charlotte; il
renonça à la couronne de Grèce (mai 1830). Après avoir aboli la
constitution hellénique sans le moindre scrupule, Capo d’Istria avait su
l’invoquer contre le souverain désigné par l’Europe: le Sénat, à sa
discrétion, réclama de la conférence de Londres des institutions moins
monarchiques et la conversion du roi à l’orthodoxie (10 avril 1830).
Bref un an après le traité d’Andrinople, Capo d’Istria disposait
toujours de la Grèce souverainement. Sa situation à Athènes était celle
de Kisselef à Bukarest. Au sud comme au nord, les provinces démembrées
de l’Empire ottoman, remises en apparence par la paix d’Andrinople à
leurs possesseurs légitimes, devenaient des protectorats russes
administrés par des lieutenants du tsar. Les États nouveaux qui
paraissaient naître dans les Balkans par l’effort des nationalités
victorieuses et l’affaissement graduel de la Turquie se trouvèrent à
leur naissance accaparés par la Russie, comme la Pologne, à la veille de
sa mort.
Certes pour la politique russe la revanche était belle de l’échec
qu’elle avait subi en 1815 à Vienne. Ce qui avait échappé alors à
Alexandre Ier sur la Vistule, Nicolas Ier le ressaisissait dans les
Balkans. «Pour ne pas éveiller les jalousies de l’Europe, il avait l’air
de ne rien prendre aux Turcs; il gardait ainsi pour lui seul tout ce
qu’ils abandonnaient.» Là, point de partage comme en Pologne, autrefois
et depuis 1772, avec les Allemands et les Anglais, mais un système de
protectorats qui peu à peu s’étendrait à tout l’Empire ottoman, obligé
d’ouvrir le Bosphore aux flottes russes et ses provinces au commerce des
sujets du tsar: «bref une position où la Porte elle-même ne pourrait
vivre que par la protection de la Russie.» Tel était le commentaire que
Nesselrode, au lendemain de cette victoire, donna du traité
d’Andrinople.
«Cela ne peut durer», s’écria Metternich qui au dernier moment avait
offert à Nicolas Ier un partage de la Turquie. «Il va falloir, disait
Wellington, procéder au remplacement de la Porte (octobre 1829): elle
est frappée à mort.» Pour que ces deux champions obstinés de l’intégrité
des Ottomans tout d’un coup réclamassent une part de leurs dépouilles,
il fallait que leurs craintes fussent bien vives de n’en avoir aucune.
La politique qui leur avait servi, à Vienne et depuis, à «enchaîner la
Russie» parut en 1829 condamnée.
Pour les Français, le dépit fut égal d’apprendre que la Russie secouait
les chaînes dont la diplomatie autrichienne l’avait chargée depuis 1815,
sans avoir pu délier les leurs. Le roi de Prusse avait ruiné leurs
espérances, un instant éveillées. Oubliée depuis 1815, et presque
humiliée, la Prusse avait repris soudain dans ce règlement un premier
rôle. Les événements, ses rancunes contre l’Autriche et la crainte de
voir les Français sur le Rhin l’y avaient peu à peu conduite. C’était
elle déjà qui en 1821, aux conférences de Hanovre, avait refusé sa
signature à un partage de la Turquie, dont les conquêtes françaises
eussent été la condition et la conséquence. Elle avait alors empêché ce
remaniement de l’Europe au gré de l’Autriche, au risque de déplaire à
Alexandre Ier. Huit ans après elle l’empêchait encore, mais de tout
autre façon: la Turquie n’était pas démembrée; l’agent prussien envoyé à
Constantinople, le général Muffling (juillet 1829), par ses menaces
avait décidé le Sultan à se soumettre au joug de Nicolas Ier. Six mois
avant, Metternich se refusait à croire à cette évolution de la politique
prussienne. Elle fut décisive.
Elle s’explique par plusieurs causes: la sympathie très vive d’un prince
prussien qui devait jouer un grand rôle dans l’histoire de la monarchie,
du futur empereur Guillaume, pour le mari de sa sœur, Nicolas Ier. Le
tsar exploita cette amitié: ce fut en assistant à Berlin au mariage de
Guillaume avec la princesse de Saxe-Weimar (11 juin 1829) qu’il décida
l’envoi de Muffling à Constantinople. Il s’était fait en outre un
changement considérable dans l’orientation de la monarchie prussienne,
depuis la mort d’Hardenberg (1822). Les patriotes souffraient à Berlin
de se voir enchaînés à l’Autriche, de lui laisser l’hégémonie de
l’Allemagne. Metternich, depuis Carlsbad, avait pris la direction
politique de la Confédération: les Prussiens se préparèrent à en saisir
la direction économique, premier effort vers l’émancipation et l’unité
de l’Allemagne au profit des Hohenzollern. La Convention initiale du
Zollverein est de 1829.
Dans cette voie qui devait aboutir trente ans plus tard au conflit de
l’Autriche et de la Prusse, les politiques de Berlin s’engageaient déjà
par des chemins détournés, avec prudence: si leurs prédécesseurs
s’étaient liés à Metternich, c’était par le besoin de protéger contre
les ambitions de la France les provinces rhénanes, éloignées de leur
centre, exposées. La Prusse ne pouvait échapper à l’Autriche qu’en se
procurant ailleurs des garanties et une alliance équivalentes. Elle les
chercha à Pétersbourg sur les conseils d’un diplomate entreprenant,
patriote et royaliste fougueux, M. de Bulow. Elle les paya le prix
nécessaire: à un partage, le tsar préférait la domination exclusive de
l’Orient. Peu importait aux Prussiens: ils donnèrent à la Russie les
Balkans pour être délivrés de l’Autriche et garantis contre la France.
Ministres et souverain, guidés par des raisons politiques, déterminés
par les affections du prince Guillaume, scellèrent à Andrinople
l’alliance dont celui-ci recueillit les avantages en 1866 et en 1870,
dont le tsar Nicolas put se flatter d’avoir touché le prix
immédiatement.
Lorsqu’un an après les Français renversèrent Charles X, ils se
félicitèrent surtout d’avoir détruit l’œuvre maudite du Congrès de
Vienne. Ils se trompaient: l’œuvre était détruite, avant la chute des
Bourbons, par le tsar et les Hohenzollern à Andrinople. En annulant le
pacte de Kalisch, l’Europe en 1815 avait arraché l’Allemagne à la Prusse
et l’Orient à la Russie. Le traité d’Andrinople et la diplomatie dont il
était l’effet reconstituèrent ce pacte funeste pour la paix, pour les
États secondaires, pour les nations elles-mêmes sacrifiées aux appétits
des Romanoff, livrées aux ambitions des Hohenzollern. Tandis que la
France s’imaginait toujours faire à l’Europe ses destinées d’après les
siennes, en 1830 comme en 1793, ce fut en réalité la question d’Orient
qui réglait et modifiait encore, après quatorze ans de paix, les
rapports et les conditions des États et des nations.
Ces modifications n’inquiétèrent pas M. de Polignac: à voir la Russie
s’agrandir, il se réjouit. Il espéra qu’elle favoriserait
l’agrandissement de la France. Le programme qu’il lui avait soumis en
septembre 1829 n’était plus conforme aux derniers événements; mais les
ambitions russes étaient-elles jamais satisfaites? Nicolas Ier avait
promis d’évacuer la Roumélie qu’il occupait encore. Il fit des avances à
Charles X pour obtenir la permission d’y rester (novembre 1829).
Là-dessus Polignac s’enflamme: il faut saisir l’occasion. On envoie à
notre ambassadeur Mortemart dépêches sur dépêches, chiffrées, très
secrètes, dont on a soin de détruire le chiffre. Mortemart était
favorable à une alliance franco-russe, à un mariage entre les Bourbons
et les Romanoff. Pourtant, livrer Constantinople au tsar, sans
autorisation suffisante et sans garantie, la partie lui sembla risquée:
«Me lancer, s’écriait-il, sur un pareil terrain, sans autre secours que
mon patriotisme, sans autre appui que quelques chiffres anéantis de
votre part. Cela m’effraie.» Que fallait-il demander pour la France en
échange? Mortemart sollicita la permission de venir à Paris consulter le
roi et ses ministres.
Polignac n’était pas si embarrassé; l’objet d’échange était tout trouvé:
la Belgique. Avant la révolution de juillet, la Belgique se mettait déjà
en pleine insurrection contre ses maîtres, les Hollandais: révolte
légale, dont l’émeute du 23 août 1830 ne fut que la conséquence fatale,
préparée par cinquante ans d’histoire et de luttes. Contre les Nassau
protestants, comme autrefois contre le Directoire, le peuple belge avait
depuis 1815 à l’appel du clergé et du parti catholique revendiqué et
défendu les droits de sa conscience. «La liberté de l’Église, disait, en
1826, le chef de ce parti, M. de Gerlache, est le signal de toutes les
libertés.» L’année 1828, tout d’un coup, vit se grouper autour des
catholiques les libéraux, de Potter, Rogier, Devaux: «Ils veulent la
liberté, dirent-ils, comme nous la voulons.» L’_Union_ avait rallié
catholiques et libéraux, les deux fractions du peuple belge à un même
programme. Et la guerre commençait entre les _Annexés_, fatigués d’être
méconnus et privés de leurs droits, sacrifiés dans leur conscience et
dans leurs intérêts, et la Hollande, résolue à maintenir une conquête
poursuivie depuis un siècle avec obstination. D’abord, en 1829, des
escarmouches autour des pétitions que les Belges signent en masse pour
le redressement de leurs griefs et que les prêtres et les moines
colportent dans les campagnes. Puis en avril 1830, la mise en accusation
des libéraux belges, de Potter, Thielmans qui réclament l’indépendance
belge; la foule enfin les accompagnant en triomphe à leur prison, les
députés annonçant au Parlement «les orages et les tempêtes pour
l’émancipation»: c’était la guerre déclarée entre les deux pays, et pour
jamais. Le bruit courut, à la fin de 1829, que pour s’assurer la
victoire, le roi de Hollande avait sollicité et obtenu le concours de
l’armée prussienne.
Là, comme en Grèce, c’était, on le voit, une révolte antérieure aux
journées de juillet, encouragée sans doute par les troubles de la France
ensuite, mais très distincte par sa nature, ses origines et la portée de
ces troubles. Pour les Français fidèles aux souvenirs de 1793,
l’occasion parut belle de rentrer en Belgique. La royauté de Charles X
n’était pas dans les conditions de détresse qui avaient interdit à Louis
XVI une intervention de ce genre en 1788. Polignac se montra aussi
empressé que Montmorin avait été hésitant alors. En échange de la Charte
que Charles X voulait remplacer par les Ordonnances, il aurait le moyen
de procurer à la nation la frontière du Rhin, la gloire à la place de la
liberté. Il mettrait son intrigue à l’abri de la tradition nationale, la
contre-révolution sous la sauvegarde des ambitions révolutionnaires.
En servant la gloire de la France, Napoléon n’avait-il pas eu le droit
d’être absolu? Et comme Napoléon, Charles X n’avait-il pas à sa portée
l’alliance franco-russe? Mieux que lui, même, puisqu’on était prêt à
céder à Nicolas Ier la Roumélie, les portes de Constantinople, en
échange de la Belgique. La négociation se poursuivit, de décembre 1829 à
mai 1830, entre les deux souverains, entre Polignac et Mortemart. Elle
échoua, comme avait échoué la grande entreprise de septembre 1829, par
la volonté de la Prusse et son opposition obstinée. «Il ne tint qu’à
elle, disait à Berlin le ministre de la cour, Guillaume Bernstorff, que
ces violences ne s’accomplissent pas.» Le 3 janvier 1830, le roi de
Prusse signifiait à Pétersbourg et à Paris «qu’à aucun prix il ne
céderait à la France la rive gauche du Rhin. _Sa résolution était
irrévocable._»
La Belgique devait échapper à la Hollande: mais elle ne devait pas
appartenir à la France. La garantie que le roi de Prusse s’était
procurée de la Russie sur le Rhin au prix de ses complaisances en Orient
ruina le plan de Polignac et les espérances de la France. En Belgique
comme en Orient, ou en Allemagne, l’œuvre du Congrès de Vienne allait
être détruite: les Français qui se vantèrent d’y avoir contribué n’en
purent pas profiter.
C’est alors que pour leur laisser une dernière illusion, pour flatter
leur amour-propre et leur goût conquérant, le gouvernement de Charles X
leur offrit l’expédition d’Alger. Le dey d’Alger, en 1827, avait insulté
notre consul: occupé de l’Orient et de l’Europe tout entière, le roi
n’avait répondu à l’insulte que par un blocus prolongé depuis trois ans
sans résultats. L’opposition lui reprochait chaque année ses hésitations
et réclamait une vengeance plus complète. Le comte de Bourmont affirmait
au Conseil qu’on la désarmerait, à défaut de guerre en Europe, par cette
guerre africaine. «C’était bien peu de chose, remarquait Polignac, que
cette entreprise contre un repaire de corsaires», quand on avait
peut-être chance d’acquérir la Belgique et le Rhin. Il avait proposé, le
24 octobre 1829, au Conseil de confier cette vengeance et cette conquête
secondaire au vice-roi d’Égypte. Si le Conseil n’eût rejeté cette
proposition comme «indigne de la France», Alger ne serait peut-être pas
aujourd’hui terre française.
Tant que Polignac garda l’espoir d’acquérir mieux, jusqu’au mois de
février 1830, jusqu’au refus catégorique de la Prusse, il fit écarter,
par l’influence du Dauphin, l’expédition d’Afrique. Ensuite, il fut bien
obligé de s’en contenter (mars 1830). «Il prépara, dit un contemporain,
l’affaire alors, avec une prodigalité de moyens et une surabondance de
précautions telles qu’elles trahissaient un intérêt plus puissant aux
yeux du ministère et de la cour que l’honneur national ou l’avantage de
la conquête.» Une flotte considérable, cent vingt-sept vaisseaux,
quarante mille hommes de troupes, avec un amiral, Duperré et le ministre
de la guerre pour les commander, un tel déploiement de forces pour un
objet qui paraissait si petit, eut l’air d’une manœuvre politique: on
disait que le prince de Polignac voulait donner au peuple l’illusion de
la gloire et de la guerre à défaut de la réalité.
Et de fait, la prise d’Alger, occupée en un mois à peine (13 juin–5
juillet 1830), fut plutôt une victoire diplomatique qu’un succès
militaire éclatant. L’habileté du général Bourmont a plus fait pour
cette conquête que ses dispositions stratégiques ou la valeur de ses
troupes. Le dey fut moins difficile à vaincre que les jalousies de
l’Angleterre: elle faillit nous interdire cette colonie que les
Algériens ne furent pas de force à nous disputer. Polignac était assuré
du consentement de la Russie. «Alger vous regarde, disait le tsar dès le
mois d’octobre 1829. Terminez votre querelle. Je vous approuve et vous
appuierai de mon influence.» Malgré cette promesse et toutes sortes
d’explications fournies au cabinet Wellington, l’Angleterre était peu
disposée à laisser la France s’installer en Afrique. «Que fera la France
de la régence après le châtiment de son injure, une colonie?» Les
craintes des Anglais leur inspirèrent, pour nous interdire la guerre et
la conquête, une tactique analogue à celle qui leur avait réussi à la
veille de l’expédition de Morée. Pendant nos préparatifs, Wellington se
hâta d’arracher au sultan la nomination d’un autre dey, Tahir-Pacha.
Celui-ci quitta Constantinople bien vite, le 25 avril 1830: il avait
l’ordre d’étrangler le dey, pour empêcher la guerre en offrant à la
France cette solution sanglante mais pacifique de l’injure qu’elle avait
reçue. L’officier chargé de bloquer Alger arrêta le vaisseau turc: ce
fut pour la mission de Tahir-Pacha un premier retard. Il exigea qu’on le
conduisît à Toulon; il arriva en vue du port le 26 mai et rencontra la
flotte française qui aurait dû partir le 25, mais que le gros temps
avait retardé. Le général Bourmont fit rendre à l’envoyé du sultan
toutes sortes d’honneurs: il lui conseilla d’entrer à Toulon et de faire
connaître au roi ses instructions au plus tôt. Mais il cingla lui-même
sur Alger, sans tarder. Tahir-Pacha, pour son malheur, n’avait pas une
patente de santé suffisante: il dut se soumettre à une quarantaine. Sa
mission n’avait plus d’objet, quand les Français eurent occupé Alger à
sa place et vengé eux-mêmes leurs querelles.
«Si cette entreprise d’Alger est un expédient pour faciliter quelque
direction dans l’intérieur, on se trompe beaucoup», écrivait Talleyrand
le 20 mai 1830. Ce n’était pas la faute de Polignac, s’il n’avait pas
mieux à offrir aux Français. Mais, après avoir entrevu la Belgique et le
Rhin, ceux-ci n’étaient pas gens à se contenter d’Alger, revanche trop
faible des traités de Vienne. Cette manœuvre ne les disposa que plus mal
à recevoir les Ordonnances (26 juillet 1830). Le 27 juillet la
Révolution commença. Le 29 elle était victorieuse. Le peuple se vengea
sur la monarchie d’un coup d’État qu’il attribuait aux ministres, de la
longue politique de paix qui, depuis quinze ans, lui imposait comme
définitifs les arrêts humiliants de l’Europe. Il voulait, cette fois, la
Révolution tout entière, glorieuse au dehors, comme il la voyait
victorieuse au dedans. «Quelle est votre opinion sur les traités de
1815? disait l’un de ses chefs, Cavaignac, à Louis-Philippe, le soir du
31 juillet. Ce n’est pas une révolution libérale, prenez-y garde, c’est
une révolution nationale. La vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a
soulevé le peuple, et il serait certainement plus facile de pousser de
Paris sur le Rhin que sur Saint-Cloud.»
En un sens, Cavaignac avait largement raison. Les combattants, les
vainqueurs des journées de juillet n’avaient pas fait une émeute
analogue à celles de 1789. Ils avaient pris les armes contre l’Europe au
moins autant que contre Charles X, et rêvé surtout de la République
conquérante ou de l’Empire. Et l’Europe ne s’y trompa pas puisqu’elle
arma elle aussi à la première nouvelle, toute prête à signer de nouveau
contre la France le pacte de Chaumont.
Mais en un autre sens Cavaignac se trompait: la nation n’était pas à
l’unanimité pour la République, ni pour la conquête. Autant, avec les
souvenirs de la Terreur, la République effrayait les campagnes, autant
la guerre effrayait la bourgeoisie. Et les craintes de la classe
moyenne, presque seule représentée dans les Chambres, devaient triompher
des aspirations de ceux qui avaient fait la Révolution. «Tous les
Français, écrivait Palmerston six mois avant, déraisonnent; tous se
déclarent prêts à se laisser couper les deux mains pour ravoir le Rhin,
les Alpes et les Pyrénées. Heureusement qu’ils ont des Chambres qui
doivent voter les impôts pour faire la guerre.» Le 30 juillet, une
proclamation rédigée par Guizot, signée par quatre-vingt-onze députés,
annonça qu’un lieutenant général, roi le lendemain, le duc d’Orléans,
était substitué, sans autre mandat que le leur, à la République encore
incertaine.
L’avènement de Louis-Philippe, ce fut la paix tout de suite, au lieu de
la guerre. Sans qu’on puisse préciser encore le rôle de Talleyrand dans
la création de la monarchie orléaniste, le choix que le nouveau roi fit
de lui comme ambassadeur à Londres marqua, dès le premier jour,
l’étendue de son autorité. Il partit dès le 25 septembre, persuadé que
le «nouveau gouvernement ne pouvait acquérir de stabilité que par le
maintien de la paix. Son premier devoir était d’empêcher une guerre
révolutionnaire et universelle». A Londres, Talleyrand allait être, sans
en avoir le titre, le premier ministre de Louis-Philippe. Conseils
secrets à Louis-Philippe, lettres politiques et intimes à Mme Adélaïde,
adressées à la cour en dehors des ministres, négociations avec les
envoyés de l’Europe groupés à Londres autour du prince comme à Vienne
autrefois, tels furent les moyens principaux par lesquels le nouveau
régime s’affermit en 1830. En France ou en Europe, le parti «du
mouvement» qui jusqu’en 1831 eut ses représentants dans le ministère
même de Louis-Philippe fut enchaîné par l’autorité de Talleyrand.
La conférence de Londres fit aux traités de Vienne les retouches que le
réveil de la Grèce et de la Belgique avaient rendues nécessaires. Mais
loin de détruire ces traités, elle adopta les principes que Talleyrand
avait fait triompher au Congrès de 1814: le respect, la défense des
États ou des nations secondaires contre les ambitions de leurs voisins.
Ce fut un nouveau bail de paix entre la France et l’Europe; entre
Louis-Philippe et les Français un accord imparfait qui reposa sur
l’intrigue du roi et de son principal conseiller. La France songeait
toujours à Navarin; Louis-Philippe lui donna l’Algérie, une colonie au
lieu d’une action glorieuse en Orient, en Europe.
La monarchie de juillet vécut péniblement de ce malentendu dissimulé
avec soin par le gouvernement, de cette paix avec l’Europe qui avait
manqué à la Révolution, qui fut pendant dix ans la ressource principale
de Louis-Philippe et parut en 1840 à la nation irritée une faiblesse
coupable.
A travers toute l’histoire, telle qu’elle s’est faite pour la France
révolutionnaire de 1789 à 1830, à travers les grandeurs et les épreuves,
c’est toujours la même opposition entre les sentiments et les calculs,
entre les apôtres de la propagande et Mirabeau; entre les serviteurs de
la gloire française tels que le Directoire et Napoléon, et Carnot avec
les partisans des anciennes limites ou Talleyrand; entre Chateaubriand
et Villèle, entre les auteurs et les adversaires des traités de Vienne.
Étendre la frontière de la nation jusqu’au Rhin, dicter aux souverains
et aux peuples des lois, à la façon de Louis XIV et de Napoléon, voilà
pour les Français la tradition, la gloire et l’avenir, l’intérêt
national par conséquent. Les politiques l’entendent autrement. Ils
calculent comment depuis un siècle les cadres de la vieille Europe ont
été élargis, combien de mondes et d’intérêts différents, de puissances
et d’habitudes nouvelles sont intervenus dans le règlement des affaires
européennes et en modifient l’orientation. Ils s’efforcent de faire
accepter aux Français une politique conforme à cette évolution décisive.
Intérêts d’État et sentiments nationaux se heurtent en France, ou ne
s’accordent que dans le silence et l’intrigue. Les gouvernements
s’écroulent tour à tour: la nation poursuit, sans les fixer jamais, des
rêves qui l’épuisent. Elle ne s’aperçoit pas que des traditions
condamnées, l’orgueil de l’énergie révolutionnaire, le souvenir des
gloires impériales lui procurent ces rêves: elle ferme toujours les yeux
au temps présent. Elle croit avoir une politique étrangère; elle n’en a
pas: elle souffre de ce mal profondément, mais elle ne cherche point le
remède. L’Empire la séduit; la Révolution «_armée_» l’aveugle.