A la Sainte-Alliance, ce prétendu concert des souverains, dont l’objet
aurait été de conserver la paix à l’Europe en faisant la guerre aux
libertés des peuples, on oppose généralement le système de la
_non-intervention_, soi-disant imaginé par l’Angleterre pour protéger,
au risque d’une guerre générale, les nations contre les rois.
L’histoire de la Sainte-Alliance de 1815 à 1822, étudiée dans les
congrès et le secret des chancelleries, montre ce qu’il faut penser de
l’intimité des souverains et de leur entente contre les peuples. Comment
retrouver une direction unique et d’autres motifs que l’ambition dans
cette ligue, d’abord destinée à favoriser au profit de la Russie
l’affranchissement des chrétiens d’Orient, transformée par les soins de
Metternich en un moyen de domination contre les peuples d’Italie,
d’Espagne, d’Allemagne et des Balkans, obligée pourtant par l’Angleterre
à ne pas entraver les efforts des Américains vers la liberté?
Singulières assises pacifiques que ces Congrès où des intérêts
contraires se heurtent, se combinent, puis se heurtent encore, champs
clos diplomatiques plutôt, où chaque cabinet attaque, dupe et combat les
autres cabinets, dont le résultat est de prévenir la guerre sur un point
de l’Europe pour la déchaîner ailleurs. Au dernier de ces Congrès à
Vérone, Alexandre Ier disait à Chateaubriand: «Auriez-vous cru que
l’alliance est un mot qui ne sert qu’à couvrir des ambitions: il n’y a
plus de politique anglaise, russe, autrichienne? il n’y a plus qu’une
politique générale qui doit être admise par tous les rois et tous les
peuples. Je n’ai pas besoin d’accroître mon empire.» Il définissait la
Sainte-Alliance par les contraires: car il suffit de prendre le
contre-pied de son discours, au moment où il entraînait la France à la
guerre, pour savoir ce qu’elle valait, à quoi elle servait.
Depuis l’origine, et à la différence des vraies alliances fondées sur
des intérêts communs et un mutuel désir de conservation, la
Sainte-Alliance a été une coalition d’ambitions contraires, un système
établi comme celui de 1772 sur l’opposition de convoitises toujours
prêtes à se déchaîner. Jamais plus qu’alors il n’y eut une politique
russe, ardente à s’ouvrir les Balkans, une politique autrichienne
résolue à la conquête de l’Allemagne et de l’Italie, une politique
anglaise attentive à confisquer la mer et les marchés coloniaux. Mais la
Russie disputait l’Allemagne à l’Autriche qui lui fermait les Balkans;
et l’Angleterre refusait au tsar à Constantinople les conquêtes que
celui-ci voulait lui interdire dans l’Amérique du Sud. Pour un partage
du monde, l’accord était moins facile entre grands États que pour un
partage de la Pologne. Et le désaccord aboutit, en somme, après dix ans
de lutte annoncée, proclamée contre les peuples, à un réveil des nations
excitées par les intrigues, favorisées par les rivalités des États
soi-disant unis pour les écraser.
Ainsi, c’était un réveil national que celui de la France, quoique
exploité par les ultras. La nation tenant plus à la gloire qu’à la
liberté, l’entreprise d’Espagne lui fournissait satisfactions et
promesses. Il n’eût tenu, en 1824, qu’à Louis XVIII de l’entraîner au
delà de l’Atlantique: la Russie, l’Autriche même l’y poussaient,
«rêvant, dit Chateaubriand, une nouvelle intervention de la France, une
conquête de l’Amérique à main armée.» Sans la crainte de l’Angleterre,
les Français auraient peut-être risqué l’affaire.--Quoique si longtemps
associés à la Sainte-Alliance, les Anglais de leur côté avaient favorisé
là-bas la naissance de plusieurs nations: à la fin de 1823, le Pérou,
qui restait encore aux Espagnols, était reconquis par Bolivar, qui
reprenait la tentative de Saint-Martin et réparait son échec avec le
concours du général Sucre. Les Américains du Sud devaient leur liberté
autant aux rivalités des États européens qu’à leurs propres efforts, à
la Sainte-Alliance et à ses congrès. Les Grecs enfin, cette nation qui
dans la décadence de l’empire turc avait trouvé l’occasion de reprendre
ses titres, ne devaient pas perdre encore les espérances qu’ils avaient
fondées sur la Russie et sur la France. Le 9 janvier 1824, Alexandre Ier
invoquait la Sainte-Alliance; il lui proposait en apparence une œuvre
conforme à ses déclarations, «la ruine des révolutionnaires en Grèce».
Mais comme il demandait d’ailleurs, pour réduire les insurgés, à
constituer dans les Balkans trois principautés chrétiennes, et menaçait
la Turquie si elle refusait, c’était en réalité une manière déguisée de
revenir encore au secours de la Grèce. La nation russe l’en priait: la
Sainte-Alliance en cette occasion aurait servi la nation grecque, comme
elle avait aidé la France à reprendre son rang.
Quand on compare en somme le tableau du monde en 1815 et en 1824, les
modifications, que dans cet intervalle y apportèrent la diplomatie ou la
guerre, paraissent en somme avoir plus profité aux nations qu’aux États,
si bien coalisés contre elles. Seule l’Autriche avait trouvé le moyen,
dans cette période, de restreindre à son profit les libertés de
l’Allemagne et de l’Italie. Ce fut le fait d’un habile homme
heureusement servi par les circonstances. Au milieu des rivalités des
puissances, et malgré les vœux des nations qu’elles encourageaient,
Metternich avait joué avec adresse des Congrès, de leurs déclarations
pour procurer à son maître la paix et des profits. Il avait exploité les
discordes de la Sainte-Alliance pour retirer à ses associés leur
bénéfice; il en avait maintenu et parfois resserré les liens, pour
donner à ses affaires la garantie de l’Europe. Il avait condamné les
peuples, s’ils le gênaient ou l’inquiétaient; il avait permis d’autre
part la renaissance de la France et l’émancipation de l’Amérique. Il
avait fait ou laissé faire la guerre en Italie ou en Espagne; il avait
réussi à l’empêcher toujours dans les Balkans. Quand il écrivait en
1824: «c’est le triomphe complet des principes éternels sur le génie du
mal. La convalescence de l’Europe avance», ces belles phrases empruntées
aux formules de la Sainte-Alliance signifiaient simplement que
l’Autriche se félicitait d’avoir maintenu la paix en Orient «_par
miracle_», et d’en avoir profité. Dans l’état de l’Europe, en 1824, on
chercherait vainement les traces d’un succès général remporté au nom de
la Sainte-Alliance par les rois sur les peuples, d’une entente cordiale
entre les souverains et leurs ministres contre la Révolution et pour la
paix.
Il est par conséquent très difficile de croire que la politique
inaugurée par Canning, en 1824, et son système de _non-intervention_
puissent s’expliquer d’un mot, par un refus de continuer la
Sainte-Alliance, par un principe contraire, par une action isolée de
l’Angleterre en faveur des peuples. Ce qui est clair, c’est que la
diplomatie de Canning, dès le début, s’opposa à celle de Metternich. La
mort de Castelreagh fut le terme de la collaboration précieuse que le
chancelier autrichien avait trouvée dans le parti tory. «Quelle terrible
nouvelle! s’écria-t-il. C’est une des catastrophes les plus terribles
qui aient pu me frapper. Cet homme m’était dévoué corps et âme. C’était
un autre moi-même.» Les relations de Canning et de Metternich
commencèrent par la défiance, les injures, et aboutirent à une rupture.
Mais Metternich n’était point la Sainte-Alliance: il représentait
seulement l’Autriche, exploitant à son profit, à l’aide des phrases
générales qu’on y trouvait, ce prétendu concert des souverains. De
l’hostilité de Canning contre la politique autrichienne, il ne résulte
pas que la politique anglaise ait alors poursuivi une croisade populaire
et libérale, ni proclamé la _non-intervention_ pour mettre un terme à la
Sainte-Alliance.
La première fois que la formule et le nom de ce nouveau système ont paru
dans un document politique, ce ne fut ni dans un document anglais, ni
même européen, mais dans des instructions que le secrétaire américain
des affaires étrangères, Adams, envoyait au député de sa nation à
Londres, Bagot. C’était en 1818: le tsar Alexandre Ier au nom de la
Sainte-Alliance conviait, en janvier, l’Europe à s’unir contre les
insurgés américains. Au mémoire russe les diplomates de Philadelphie
répondaient, prenant le contre-pied: _Aucune intervention des puissances
européennes ne sera heureuse_ que si elle décide l’Espagne à reconnaître
l’indépendance des colonies américaines.» Au moment où la Russie lançait
en Europe l’idée d’une intervention commune au delà de l’Atlantique, les
États-Unis déclaraient qu’ils n’en permettraient d’autre aux puissances
que celle qui obligerait l’Espagne à capituler devant ses colons
rebelles. A la Sainte-Alliance, invoquée par Alexandre Ier, les
États-Unis opposèrent dès le premier jour le système de la
non-intervention de l’Europe.
Ou s’étonnerait peut-être qu’un peuple tout nouveau, isolé par un Océan
de l’Europe influât ainsi, après 1815, sur la politique générale des
vieilles puissances, si l’on ne savait la puissance d’expansion et les
ambitions de cette nation jeune, à qui s’ouvraient déjà de grandes
destinées. Tandis que l’Europe était bouleversée par les guerres de la
Révolution et le conflit de Napoléon, des politiques et des nations,
l’Amérique du Nord traversait aussi des crises décisives.
Au lendemain de la paix de Versailles, on avait pu se demander si les
colons anglais, affranchis de la métropole, réussiraient à se constituer
un gouvernement national. Le parti _fédéraliste_, celui d’Hamilton et de
Washington y travaillait: mais les tendances de ce parti, ses procédés
et ses façons, qui semblaient rappeler le gouvernement anglais,
déplaisaient à une nation jalouse de ses franchises locales qu’elle
identifiait avec la liberté en général. Le _parti républicain_ plus
populaire repoussait, au nom des États particuliers, le principe d’un
gouvernement fédéral. Il réussit à faire accepter la clause de
_nullification_ (décembre 1798), qui laissait chaque État juge en
dernier ressort des mesures décidées par le Congrès: désormais il sembla
impossible d’unir pour la paix comme pendant la guerre les provinces
résolues à défendre leur indépendance contre l’Union autant que contre
l’Angleterre. Lorsque, arrivés au pouvoir avec Jefferson, et victorieux,
les républicains furent obligés par les nécessités du gouvernement
d’être fédéralistes à leur tour, on vit leurs anciens adversaires
retourner contre eux en 1808 leur tactique, et pour les vaincre comme
ils avaient été vaincus, invoquer la nullification et le droit souverain
des États particuliers.
Ce fut là pendant vingt années pour la jeune République une crise
redoutable: la guerre seule qui l’avait constituée pouvait l’en
délivrer. Pendant la lutte, la nécessité d’un gouvernement s’imposait,
et le patriotisme des citoyens effaçait les rancunes, les divisions et
les revendications des États. La guerre de 1812 entre les Anglais et les
Américains rétablit la paix intérieure. Ce fut l’ère de la bonne
entente: _era of good feeling_. Par les effets moraux et matériels de
cette nouvelle prise d’armes contre l’Angleterre, on se crut ramené au
temps de l’Indépendance, et l’on dit: «voilà la deuxième guerre
d’Indépendance».
Ce n’était pas en réalité d’indépendance qu’il s’agissait, mais de
conquête et de puissance. Aucun État en Europe, et l’Angleterre moins
que les autres, n’aurait songé en 1812 à disputer leur liberté aux
Américains du Nord. Mais eux, en revanche, avaient de très bonne heure
pensé à élargir leur domaine aux dépens des colonies que l’Europe
conservait encore; l’Espagne au Sud, la Grande-Bretagne au Nord. C’était
là une ambition naturelle, presque fatale, pour une nation naissante qui
avait besoin d’air et d’espace pour s’accroître. Elle unissait les
différents membres de l’Union quand la question de la forme et des
pouvoirs du gouvernement les divisait. Ce fut le chef du parti
républicain, Jefferson, qui en 1784 offrit de lui-même, au nom de la
Virginie, l’abandon à l’Union des droits particuliers qu’elle pouvait
prétendre sur les territoires intérieurs de l’Ouest. Et, dès 1787,
l’entente s’était faite sans difficulté sur les conditions et le mode
d’extension du domaine fédéral commun à tous les États.
Jefferson, en 1803, acquit sans autorisation du Congrès la Louisiane de
la France, au prix de 16 millions de dollars prélevés contre tout droit
sur le trésor fédéral: personne pourtant en Amérique ne songea à lui
reprocher une illégalité qu’il avouait, mais qui pour ses adversaires
même était un acte de patriotisme, au-dessus de toute discussion. Des
chiffres, en cette matière, prouvent avec plus d’éclat cette force
d’expansion nationale que des actes ou des lois. Le Kentucky ajouté en
1791 à l’Union avait bientôt, au dix-neuvième siècle, près de 600 000
habitants; le Tennessee, admis en 1796, 422 000 habitants; l’Ohio, créé
en 1802, près de 800 000 habitants; la Louisiane, 152 000 habitants.
Près de deux millions d’hommes se précipitèrent en dix ans des côtes
vers l’intérieur et déjà débordaient sur le Canada et les Florides. Ce
fut la véritable cause de la guerre engagée par le parti républicain
contre l’Angleterre (18 juin 1812), terminée par la paix de Gand (24
décembre 1814): elle rallia à ce parti toute l’Union, et fit mettre hors
la loi les fédéralistes qui disputaient au gouvernement les moyens de
vaincre. Et les Américains ne s’aperçurent plus qu’elle avait été sans
résultat quand Jackson, un officier volontaire du Tennessee, eut conquis
sur les Indiens l’Alabama et, sous prétexte de poursuivre les sauvages,
inaugura la présidence de Monroë, en 1817-1818, par la conquête de la
Floride espagnole définitivement acquise en 1819.
Tandis que les États du vieux continent se disputaient l’Europe avec
acharnement, les États de l’Union constituée au delà de l’Atlantique en
1774 se détournaient des querelles qui faillirent en 1804, trente ans
après, rompre cette Union, pour conquérir à frais communs toute
l’Amérique sur ses anciens maîtres. Lorsque l’Amérique du Sud se souleva
à son tour contre les Espagnols, un grand courant de sympathie s’établit
d’une côte à l’autre de la mer des Antilles. Les insurgés du Sud avaient
besoin d’alliés, d’avocats au moins. Les ambitieux du Nord, empressés,
intéressés à conquérir toujours sur l’Europe, pour demeurer unis,
regardaient avec envie des domaines qui allaient échapper aux nations
coloniales. «Les expéditions pour le sud, disait un de nos agents, Hyde
de Neuville, sont dans le goût de cette nation entreprenante.»
N’était-ce pas l’effet d’une action presque fatale qui poussait l’un des
États les plus récemment créés, le Kentucky, à réclamer l’intervention
du Congrès en faveur des insurgés (décembre 1817), la proclamation
officielle de leur liberté? «Ce peuple ressemble aux grands fleuves de
son territoire: chaque jour il mine autour de lui. Plus on tarde à lui
opposer une digue, plus on perd de son propre terrain.» Le Congrès
américain, quoique secrètement allié aux colons espagnols, ne se déclara
pas d’abord pour eux officiellement. Il voulait prudemment éliminer
l’Europe sans la provoquer. La Russie invitait à ce moment même les
puissances coloniales à unir leurs efforts pour rompre ces intrigues,
pour opposer une digue aux ambitions du peuple américain.
Alors on put saisir l’évolution qui, depuis un siècle, avait transformé
la politique des États et des nations. Presque à la même date,
1772-1774, en Orient un peuple avait été démembré, un autre était né sur
les bords occidentaux de l’Océan. La ruine de l’un avait précipité vers
la Baltique et la Méditerranée, comme fait la rupture d’une digue
emportée par un courant naturel, l’extension de la puissance russe;
l’éveil et les efforts de l’autre ruinaient ou menaçaient d’un égal
danger les domaines coloniaux des nations européennes qui, depuis le
seizième siècle, avaient réussi à faire de l’Atlantique une autre
Méditerranée. Et l’Europe, trente ans après, se trouva placée devant ce
dilemme: ou de perdre, si elle allait combattre en Amérique, la
Méditerranée orientale guettée par la Russie, ou, si elle se dérobait à
l’appel de l’Espagne et aux conseils intéressés d’Alexandre Ier,
d’abandonner les domaines atlantiques aux Américains. Dès ce jour, et
par la puissance de ce dilemme, le monde tout entier entra forcément
dans ses calculs de la politique européenne, en élargit le cadre et
parfois le brisa.
Si le tsar invoquait contre les sujets rebelles de l’Espagne la
légitimité du droit monarchique, la diplomatie américaine, hésitant
encore à proclamer en leur faveur le droit des peuples, demandait du
moins que l’Europe n’intervînt pas contre leur liberté. Au fond, de
Pétersbourg ou de New-York, on voulait également la voie libre aux
entreprises que l’on préparait dans les Balkans, dans l’Amérique du Sud.
Légitimité ou liberté, Sainte-Alliance ou non-intervention, sous leur
forme et dans leurs formules différentes mais contemporaines,
dissimulent des calculs et des ambitions très analogues. Le public,
libéral ou monarchique, pouvait se méprendre sur la portée apparente de
ces programmes. Ils étaient faits pour le tromper. Les diplomates qui
nous éclairent sur leur valeur ont rectifié, dès cette époque, les
opinions qu’ils ne pouvaient pas partager. Ce que nos agents à la cour
de Russie disaient d’Alexandre Ier, de sa dissimulation et des
intentions détournées de la Sainte-Alliance, Hyde de Neuville à
Philadelphie l’écrivait du peuple américain: «Cette nation voit encore
moins la liberté des autres peuples que l’intérêt de son commerce et de
sa grandeur.»
Parmi ces diplomates, les plus intéressés à veiller sur les ambitions
des États-Unis, c’étaient assurément les hommes politiques de
l’Angleterre. Après l’Espagne, nulle puissance n’était plus exposée aux
dangers de l’extension américaine que la Grande-Bretagne au Canada, aux
Antilles. Elle se trouvait dans la nécessité de protéger ses frontières
coloniales, comme l’Autriche dans l’obligation de fermer les Balkans à
la Russie pour défendre les siennes. Dans la politique de
non-intervention que proclamait l’Amérique, Castelreagh avait reconnu le
dessein des États-Unis d’intervenir, et d’arracher à l’Espagne, en
écartant l’Europe, la liberté de ses colonies. Sollicité par Adams
d’accepter l’indépendance des États insurgés, Castelreagh s’y refusa
obstinément de 1819 à 1822: il espérait d’autre part que la
Sainte-Alliance russe contenue par Metternich à Aix-la-Chapelle, à
Troppau, n’aiderait pas le roi d’Espagne contre ses sujets rebelles.
C’était des deux côtés conserver une stricte neutralité, limiter en
Orient, en Occident les ambitions du tsar Alexandre Ier et celles de
l’Union américaine. Le cabinet tory s’attacha à cette politique
pacifique pour préserver l’Angleterre des dangers qui menaçaient son
domaine aux deux extrémités du monde, depuis le Canada jusqu’aux Indes.
Mais il parut en 1822 que ce moyen ne suffisait plus. Le 8 mars 1822, le
Président de l’Union, Monroë, venait annoncer aux Chambres son intention
formelle de reconnaître comme États indépendants et libres les colonies
espagnoles. Vingt jours après, le Congrès sanctionnait cette décision.
En vain affirma-t-on encore que cette déclaration était conforme à la
plus stricte neutralité, que les États-Unis, refusant à l’Europe le
droit d’intervenir, n’intervenaient pas. Un nouveau message du
Président, à la fin de l’année, fit entendre qu’au besoin les États-Unis
emploieraient la force pour soutenir les insurgés: leur programme de
non-intervention dissimulait mal une alliance effective.
Et voilà qu’au même instant, le Congrès de Vérone encouragea le réveil
militaire de la France, lui donna mandat de rétablir Ferdinand VII en
Espagne, laissa enfin espérer à la Russie une intervention de la
Sainte-Alliance en Amérique. Entre toutes ces ambitions déchaînées qui
risquaient de se heurter au delà de l’Atlantique, que devenait la
politique pacifique de l’Angleterre et quel serait son rôle, si elle
s’obstinait à demeurer neutre, le jour où la crise éclaterait?
Dès le milieu de 1822, l’opinion anglaise s’émut de ces menaces. Les
marchands de Londres surtout appelèrent l’attention du gouvernement sur
le risque qu’ils couraient de perdre un monde colonial convoité sous
prétexte de non-intervention par les États-Unis, par la France au nom de
la Sainte-Alliance. «Si le pouvoir de l’Espagne est ruiné en Amérique, à
quel système politique, à quels intérêts obéissons-nous? demandait à
Londonderry Lowe, interprète de l’opinion anglaise. «Il faut reconnaître
ces nouveaux États. Il n’y a pas à hésiter entre la gloriole de gagner
la palme de fidélité à de vieux principes et l’ennui d’être privé de
grands avantages. Il est heureux sans doute que nos intérêts s’accordent
avec les progrès d’un peuple vers la conquête de ses droits. Mais ce
n’est pas là une politique qui prend sa source dans des sentiments ou
des doctrines de parti. Regardez la côte et la position de la Colombie
qui commande à l’Atlantique et au Pacifique.»
Un mois après avoir reçu cet appel, Castelreagh se tuait. Ce fut le
grand mérite de Canning, aussitôt qu’il le remplaça, d’avoir entendu ces
avis: il inaugura une politique capable de sauvegarder les intérêts de
l’Angleterre dans cette crise redoutable. Il eut la vision très nette de
l’étendue et de l’importance de la question qui allait se régler entre
l’Europe et l’Amérique. Dès le 8 novembre 1822, il écrivait à
Wellington: «Chaque jour me persuade que dans l’état présent du monde,
de la péninsule espagnole, de l’Angleterre, les questions américaines
sont, sans aucune proportion, de beaucoup plus importantes pour nous que
celles d’Europe, et que si nous ne les saisissons pas d’une main ferme,
pour notre avantage, l’occasion perdue ne se retrouvera plus.» Quatre
ans plus tard et son œuvre accomplie, il répétait au Parlement, à la
veille de sa mort: «J’ai regardé l’Europe sous un autre angle que mes
contemporains. J’ai vu l’Espagne et l’Amérique.»
C’est sous cet angle qu’il faut, pour le comprendre et l’expliquer,
examiner son système. Le problème américain que Canning devait résoudre
au profit de l’Angleterre était d’une solution malaisée et dangereuse.
S’il se déclarait avec les États-Unis pour les colonies espagnoles, il
rompait avec la Sainte-Alliance; il risquait de jeter l’Espagne entre
les mains de la Russie et de la France, et de provoquer une intervention
de l’Europe favorable à cette dernière. Si, d’autre part, il laissait
les États-Unis intervenir seuls en faveur des insurgés, l’Amérique du
Sud ne leur appartiendrait-elle pas en fin de compte, et de droit?
Canning avait d’abord cherché à retarder les progrès de la
Sainte-Alliance et de la France au delà des Pyrénées. C’eût été, si le
cabinet dont il faisait partie lui avait permis des mesures hostiles et
efficaces, supprimer peut-être un des deux termes du problème. Puis, en
secret, il avait envoyé l’ordre aux consuls anglais d’aider les insurgés
dans leur œuvre d’indépendance, de rivaliser de zèle avec les agents des
États-Unis. Ce n’étaient encore que des demi-mesures insuffisantes.
A la fin de l’année 1823, la crise s’aggrava. Les termes du problème se
resserraient par les victoires des Français en Espagne, les exigences de
la Russie, les proclamations de Monroë. Le 26 décembre 1823, sur les
conseils du cabinet français, Ferdinand VII adressa à l’Europe une
demande de médiation avec ses sujets rebelles d’Amérique: il sollicitait
en sa faveur les décisions d’un Congrès de la Sainte-Alliance. Presque à
la même date, le Congrès américain entendit une déclaration capitale de
Monroë (2 décembre 1823), résumé de l’histoire de l’Union depuis trente
ans où se trouvait proclamé ce principe que «le moyen de vaincre les
préjugés locaux et les jalousies était de rendre l’Union attentive à ses
grands intérêts en Amérique.» Le Président comparait fièrement la
situation des États-Unis en 1783, en 1823: «En élargissant la base de
notre système et nos domaines, nous avons rendu impraticable la
dissolution de l’Union et du Pacte fédéral.» Pour prévenir à jamais le
retour des maux qui avaient à l’intérieur menacé l’Union, Monroë
préconisait l’emploi des mêmes remèdes, l’exploitation de l’Amérique du
Sud, indépendante et libre, fermée à l’influence des Européens. Il
déclarait enfin publiquement l’alliance conclue entre les États-Unis et
les colonies espagnoles: il était prêt à défendre celle-ci contre toute
attaque. Cet acte célèbre, déclaration de guerre à la Sainte-Alliance,
si elle intervenait dans l’Amérique du Sud, quand l’Union y était
formellement intervenue, régla définitivement et sans délai l’attitude
et le système politique de Canning.
«Il apparaît clairement, dit-il le 1er février 1824, que si une grande
partie du globe restait plus longtemps sans existence reconnue et sans
relations politiques avec les gouvernements établis d’Europe, la
conséquence serait très dangereuse pour les intérêts des nations
européennes.» Contre les doctrines de Monroë, il fallait agir au plus
vite. En proclamant le droit de non-intervention, les États-Unis se
réservaient le droit d’intervenir seuls dans l’Amérique du Sud.
Résolument, pour leur retirer ce privilège, Canning leur emprunta leur
langage, leurs formules, refusa à l’Autriche et à la Russie le pouvoir
d’intervenir contre les peuples libres, afin que l’Angleterre pût les
défendre au delà de l’Atlantique. Il invita, au mois de juin 1824, la
France à l’imiter «car, disait-il, ce n’étaient pas seulement les
intérêts essentiels de l’Angleterre, mais les intérêts du vieux et du
nouveau monde qui étaient en jeu.» On le voit alors, pour rompre avec la
Sainte-Alliance, injurier Metternich, flatter à Londres l’agent de
Monroë, Rush, affecter de ne plus traiter qu’avec lui, proclamer la
non-intervention, pour s’en réserver la direction et le profit. Depuis
le mois de septembre 1823, il y pensait. Le message de Monroë, les
menaces de la Russie l’y décidèrent.
Notre agent à Londres, au mois de juin 1824, reçut ses confidences:
elles éclairent la portée de l’adhésion que Canning donnait alors aux
doctrines formulées pour la première fois en Amérique. «Les raisons, lui
dit-il, que les puissances invoquaient en faveur de leur intervention en
Espagne, il les aperçoit dans l’autre hémisphère. Il transporte aux
États-Unis les considérations de voisinage et de gouvernement que les
puissances continentales ont fait valoir en Europe.» Ainsi la
non-intervention au delà de l’Atlantique, c’était la même chose que la
Sainte-Alliance en deçà. Et Canning ajoutait: «Il faut y faire entrer la
France et l’Angleterre parce que leur commerce les rapproche, et que
l’Atlantique n’est pas une barrière:» mot très profond et digne d’un
grand politique qui voyait, comme un historien dégagé des petites choses
par le recul du temps, les développements généraux de l’humanité. Cela
même effrayait un peu notre agent qui termina le récit de cette
conversation par cette conclusion: «En suivant cette métaphysique, on
irait à substituer un système d’intervention à un autre, l’alliance
maritime à la Sainte-Alliance, le nouveau monde à l’ancien.»
Cette critique demeure pourtant le jugement qui éclaire le mieux la
politique de Canning, dans ses origines et par ses vrais motifs. On se
tromperait si d’après les invectives de Canning contre Metternich, ou
par les reproches du chancelier autrichien au nouveau ministre anglais,
on les considérait comme les champions opposés du droit des peuples et
des souverains. Autrichiens ou Anglais, ils employaient au fond les
mêmes moyens au service de leur pays. «M. Canning, disait Metternich,
appartient à cette classe d’hommes qui parfois entrent dans une
association sans pour cela attacher leurs vœux sincères à son succès;
spéculent sur les profits du moment, et ne tâchent pas moins d’assurer
leur capital en dehors de l’entreprise.» Qu’avait donc fait d’autre
Metternich en adoptant la Sainte-Alliance, en prenant ses formules, en
parlant son langage plus haut parfois que la Russie? Il avait donné
l’exemple à Canning; le jour où celui-ci vit la nécessité de parler le
même langage que les États-Unis, de leur emprunter leurs formules de
non-intervention, il feignit d’entrer dans leur système. Il en fit celui
de l’Angleterre, pour qu’elle en retirât le bénéfice comme le profit de
la Sainte-Alliance avait été pour l’Autriche.
De la politique de Metternich, celle de Canning ne différait donc que
par la forme et l’objet. Les procédés étaient les mêmes, et la tactique
semblable: refuser aux États-Unis les avantages exclusifs qu’ils
exigeaient dans l’Amérique du Sud, en se posant avec eux comme le
champion des peuples insurgés, et procurer à l’Angleterre aussi le
bénéfice des principes de Monroë, c’était exactement ce qu’avait fait,
pour fermer aux Russes les Balkans, Metternich, habile à parler le
langage d’Alexandre Ier, à tirer parti pour l’Autriche seule de ce
programme. C’est une grande erreur d’opposer le système anglais de
non-intervention à la Sainte-Alliance. Il faut les rapprocher: ils ne se
contredisent point, ils se succèdent et se remplacent.
La liberté des peuples, que Canning va invoquer, comme l’Autriche a joué
de la légitimité, simple prétexte pour l’Angleterre comme pour les
États-Unis. Aucune de ces deux nations, répètent tous nos envoyés à
l’étranger, ne se soucie d’appuyer des révolutionnaires: elles
recherchent leur intérêt. Ni Alexandre Ier ni Metternich n’avaient
attendu autre chose de leurs déclarations en faveur des souverains.
La vérité fut que le système proclamé, pratiqué par l’Angleterre à
partir de 1824 fut ce qu’avait été la Sainte-Alliance aux mains de
Metternich: un moyen de prévenir, de régler même avantageusement le
conflit redoutable pour l’Europe que les ambitions des États-Unis
soulevaient alors sur les frontières de l’empire britannique. Les
déclarations de Monroë coïncidèrent avec l’exécution qui semblait
prochaine des promesses faites depuis deux ans par l’Autriche à
Alexandre Ier. Pour détourner le tsar de l’Orient, les alliés de Vérone
lui avaient promis une action en Amérique, à contre-cœur. Ils étaient
pris à leurs offres. «M. de Metternich, écrivait alors M. de Villèle, a
ville gagnée quand il a levé l’obstacle aux dépens de ceux qu’il
accumule pour le lendemain. Dieu veuille que l’orage entassé par l’abus
d’un tel système ne finisse par éclater! Les ravages en seront
incalculables.» Entre l’Europe et l’Union américaine, l’orage en effet
s’amassait, lorsque Canning prit la direction de la politique anglaise.
Il pouvait être fatal à l’Angleterre surtout, autant que des commotions
orientales devaient l’être pour l’Autriche. En face de ce danger, «la
guerre frappant à droite, à gauche sur son chemin», Canning enleva à
Metternich pendant trois ans la direction des affaires européennes, pour
maintenir la _paix du monde_. Il fit en sorte que l’Angleterre, après
l’Autriche, eût l’honneur et le bénéfice de cette œuvre. Par un jeu de
bascule, il _régla la balance entre l’ancien monde et le nouveau_, entre
l’Europe et l’Angleterre. Son règne dura moins que celui de Metternich:
il s’appuyait sur les mêmes principes, sur un emploi adroit de formules
empruntées aux États-Unis, sur une coalition d’ambitions contraires, sur
l’opposition des convoitises. Après une nouvelle période de paix, il
était condamné à disparaître dans la mêlée de ces convoitises.