Un drame qui émut toute l’Europe précéda et retarda le congrès de
Vérone. Lord Londonderry, le chef et l’inspirateur des torys anglais, à
la veille de partir pour le continent (12 août 1822), se tuait à sa
campagne de North Cray. On attribua ce suicide aux soucis que donnait au
marquis depuis un an l’opposition dans le Parlement et surtout
l’approche d’un congrès destiné à favoriser le réveil belliqueux des
Français. Le fait est que cette mort fut en Angleterre le signal d’un
changement décisif de politique à l’intérieur et au dehors.
Pour apprécier l’importance de ce changement, il faut se rappeler les
desseins et les méthodes du cabinet tory de 1815 à 1822. C’était lui qui
avait recueilli l’honneur des conquêtes maritimes et coloniales
reconnues par les traités de Vienne aux Anglais. Mais il avait eu aussi
à liquider les charges de cette longue guerre, une dette passée de 269 à
861 millions, dont l’intérêt et l’amortissement, 46 millions, venaient
s’ajouter aux 30 millions nécessaires en tout temps aux besoins de
l’administration publique. Tant que la guerre avait duré, le peuple
anglais, quoiqu’il se fût peu accru, de 44 à 49 millions d’habitants,
avait fait face à ces obligations: malgré le blocus de Napoléon, le
continent ruiné par les armées avait recours à l’industrie et même à
l’agriculture anglaises. Le blé était cher alors, et le paysan rémunéré.
Les grandes villes industrielles se développaient, attirant les
travailleurs: Birmingham, Liverpool, Manchester, Glasgow dépassaient
100 000 habitants. Près de trois millions d’ouvriers déjà se groupaient
dans ces centres et donnaient à l’Angleterre sa physionomie moderne.
Enfin ses flottes de guerre et de commerce occupaient près de cent mille
hommes. Malgré ces profits, la paix créa aux torys un problème
redoutable: le continent, reprenant sa vie normale, se ferma aux
importations anglaises. Les marchandises et le blé tombèrent à des prix
très bas. Les ouvriers furent sans travail, au moment où on licenciait
soixante-dix mille matelots.
Et c’était justement sur ce peuple de malheureux que le poids des impôts
portait. La propriété rurale appartenait à la _gentry_, classe
privilégiée depuis qu’au dix-huitième siècle elle avait dans le
Parlement et le pays accaparé le gouvernement de l’Angleterre et absorbé
les terres des petits paysans, des Yeomen. Par son autorité sur le
Parlement, la gentry trouva le moyen de se protéger contre l’ouverture
et la renaissance des marchés étrangers. Contre l’importation étrangère,
la loi sur les céréales (_corn law_, 1815) maintint le blé de ses
propriétés à une valeur de 80 shellings. Pour que la crise de la paix
n’atteignît pas les propriétaires ruraux, le peuple, qui supportait les
impôts presque tous indirects, l’accise entre autres, paya encore sa
nourriture plus cher. Il se révolta aussitôt en 1816 à Londres: un
meeting populaire reprocha à Pitt ses conquêtes dont le poids se faisait
alors sentir, et voulut détruire au Guildhall son monument. En décembre,
le peuple pillait les boutiques d’armuriers. En 1817, la révolte gagnait
les provinces, le Derbyshire, le Lancashire, Manchester, Birmingham.
Des théoriciens d’ailleurs, et des politiques encourageaient ces
revendications. Le cosmopolitisme de la Révolution française, ses excès
avaient détourné d’elle et effrayé les Anglais. Mais beaucoup, en
suivant Bentham qui devait leur plaire par sa façon de substituer au
sentiment le calcul, étaient revenus aux doctrines démocratiques. En
attendant qu’elles se répandissent par l’action de la _Westminster
Review_, Cobbett, tempérament de tribun populaire, prêchait avec succès
dans les milieux populaires, créait pour eux la presse à 2 pence. Fils
d’un fermier du Surrey, disciple et familier des républicains
d’Amérique, il était déjà un redoutable adversaire pour cette gentry qui
avait dépossédé ses ancêtres, et exploitait à son profit l’Angleterre.
«Le gouvernement anglais, disait-on autour d’eux, sert les intérêts du
petit nombre, de ceux qui appartiennent à la coalition du monarque, des
légistes et des prêtres.» Ainsi la crise de la paix dévoilait les vices
de la constitution anglaise. «La forme de la société était menacée de
bouleversement.»
Le danger était d’autant plus grand que les plaintes du peuple faisaient
écho aux revendications des Irlandais. Ils avaient été trompés et dupes,
lorsqu’on les avait appelés en 1799 au Parlement anglais sans permettre
aux catholiques, c’est-à-dire à la majorité d’entre eux, d’y venir. Ils
avaient perdu, pour des vaines promesses, leur droit national. Ils
n’étaient plus Irlandais: on ne les traitait pas en Anglais, mais en
vaincus. Le roi et la gentry, malgré les avis de Sydney Smith, auraient
cru la royauté et l’Angleterre perdues, s’ils avaient fait droit aux
justes réclamations d’O’Connell, naturellement amené à s’entendre contre
eux avec les démocrates et Cobbett.
Si les whigs avaient incliné vers ces doctrines et encouragé ces
plaintes, le ministère tory se fût trouvé très ébranlé. Mais dans la
fusion qui s’était faite par la nécessité de la lutte contre la
Révolution et l’Empire entre ces deux grands partis du Parlement, par le
fait surtout que les électeurs, whigs ou torys, tous de la gentry,
étaient également conservateurs, les députés des communes et les lords
étaient presque unanimes à maintenir le _statu quo_. La royauté le
désirait plus encore. Le ministère tory qui avait signé les traités de
Vienne était donc assuré, à défaut de la nation, des pouvoirs publics.
En cet état, il résolut, ne voulant pas employer contre le mal des
remèdes radicaux, de trouver du moins des palliatifs. Il avait le temps
devant lui: il recourut aux expédients. Son premier effort, en ce genre
de traitement, fut d’éviter le retour des causes qui avaient préparé la
crise: les torys s’appliquèrent à éviter, à prévenir la guerre. En 1814,
ils ménagèrent la France, de crainte qu’humiliée à l’excès, elle ne
reprît les armes contre les Bourbons et l’Europe. Même après Waterloo,
ils refusèrent à la royauté anglaise le droit de se venger sur les
Français du retour de Napoléon. C’était Castelreagh surtout, appuyé par
Wellington, qui avait fait triompher cette politique prudente qu’il
formulait ainsi: «Il faut essayer de ramener le monde à des habitudes
pacifiques, et ce but ne se concilierait pas avec la pensée d’altérer
moralement et matériellement la situation de la France.» S’ils
s’efforçaient d’ailleurs de lui épargner les affronts, ils
s’arrangeaient aussi pour lui interdire les coups de tête et un réveil
trop brusque. La même pensée les rendait attentifs aux menées de la
Russie et les disposait à s’unir à l’Autriche pour empêcher son
extension en Pologne et dans les Balkans. Ce qu’ils acceptèrent de la
Sainte-Alliance, entendue au sens de Metternich, ce fut moins des armes
contre les révolutionnaires anglais qu’une ressource pour imposer la
paix à l’Europe et au tsar.
D’ailleurs, ce système tout pacifique n’était point une politique
d’abdication totale au dehors. La révolte des colonies espagnoles vint à
point pour procurer aux torys le moyen d’agir sans compromettre la paix
européenne, et de ressaisir dans l’Amérique du Sud un domaine que
l’Espagne à la fin du dix-huitième siècle avait interdit à l’Angleterre.
Les colons ouvrirent les ports de Caracas, de Buenos-Ayres, de la Guayra
au commerce anglais qui y fonda de nombreux comptoirs, et y envoya
librement ses flottes. Ils laissèrent explorer les mines par des
sociétés de Londres: le nombre des livres qui parut alors en Angleterre
sur les pays d’Amérique témoigne de l’activité des explorateurs qui
allaient reconnaître ces domaines nouveaux. Les insurgés du Vénézuéla se
fournirent à la Jamaïque: les Argentins avaient à Londres un agent
commercial, Rivadavia. La crise économique dont la paix avait été le
signal fut atténuée par la création subite de nouveaux débouchés. Les
manufactures écoulèrent leurs produits, eurent du travail à offrir aux
classes ouvrières. Dès 1818, la situation intérieure de l’Angleterre
s’améliorait. Les mécontents, aventuriers, matelots, officiers
inoccupés, comme lord Cochrane allaient combattre en Amérique et
débarrassaient les torys de leurs plaintes. Bref, l’aristocratie
anglaise avait là tous les bénéfices des guerres précédentes, sans que
le peuple eût à en subir plus longtemps les charges.
Aussi était-ce pour le cabinet de Wellington et de Castelreagh une
maxime absolue d’empêcher que l’Espagne ne réprimât cette révolte. Point
de secours de l’Europe à Ferdinand VII contre ses colonies rebelles, ni
de médiation pacifique telle que Louis XVIII en offrît à son cousin de
Madrid, rien qui pût rétablir la paix en Amérique soit par une victoire
décisive, soit par des concessions de l’Espagne. Lorsqu’en 1817, la
domination de Ferdinand parut à la veille d’être rétablie, grâce aux
divisions des colons et des indigènes, avec le concours des races encore
à demi sauvages que fanatisaient les prêtres, l’Angleterre manifestement
releva les forces de l’opposition au moment utile. Ses agents de
Washington encouragèrent les réfugiés du Vénézuéla. Bolivar recruta sans
être troublé une armée à la Jamaïque. Londres, où il avait un
représentant, Mendez, lui fournit les cadres nécessaires, officiers et
soldats instructeurs, artillerie et chevaux. On poussait à une nouvelle
prise d’armes les Argentins à qui Rivadavia adressait des bords de la
Tamise des proclamations enflammées (mars 1817). Bientôt, pour le plus
grand profit des Anglais, la guerre se ralluma acharnée dans l’Amérique
du Sud.
Saint-Martin, officier en révolte, quittant la province de Mendoza qu’il
était chargé de gouverner, passait les Andes (janvier 1817), et par une
seule victoire, celle de Maïpu affranchissait le Chili (5 avril 1818).
Bolivar reprenait la campagne de son camp d’Angostura (août 1817) et
remportait en 1818 des victoires qui lui donnèrent la Bolivie (10 août
1819), bientôt le Vénézuéla reconquis.--Le 21 août 1820, une armée
chilienne, transportée par lord Cochrane, bloquait et occupait le
Pérou.--Peu de jours après, l’accord du général Martin Rodriguez et de
Rivadavia constituait définitivement (28 septembre 1820–février 1821) la
République Argentine. L’insurrection des Espagnols eux-mêmes à Madrid
contre leur roi (1820) fut le dernier coup pour leur domination en
Amérique, qui s’écroula le jour où Yturbide enfin, à son camp d’Yguala,
eut proclamé (21 février 1821) l’indépendance du Mexique.
Ce grand mouvement s’était accompli dans d’autres formes que le premier,
par un accord entre les indigènes américains, métis et mulâtres,
représentants des races primitives et sauvages qui disposaient du nombre
et de la force, et les Espagnols épris de liberté, riches, mais
impuissants à vaincre par eux-mêmes. C’était avec des Indiens que
Saint-Martin avait commencé sa première campagne: maître du Chili, du
Pérou, il ne s’était pas préoccupé de constitution, disant que «la
liberté viendrait après l’indépendance». Il faisait un gouvernement
conforme aux auxiliaires qu’il s’était donnés. Au nord, Bolivar avait
vaincu avec l’aide des Llaneros embrigadés par des métis et des
mulâtres, Paez et Piaz, et il organisait la Bolivie en chef de bandes.
Au sud, l’accord de Rivadavia et de Rodriguez représentait la même
entente entre les Portenos, les Espagnols et les gens plus rudes des
Pampas. Yturbide enfin était un créole qui avait formé son parti
indistinctement d’Espagnols, de patriotes, d’indigènes et de prêtres.
Sans doute l’Amérique du Sud devait longtemps ressentir l’effet des
conditions dans lesquelles se fit son indépendance: ce ne fut point
impunément qu’elle acquit sa liberté par la force brutale et le concours
onéreux des masses indigènes, à demi sauvages. Les gouvernements qu’elle
reçut à la suite portèrent la marque de leurs origines, toujours. Et
comme l’accord des indigènes et des colons s’était scellé non dans les
villes, ni dans les juntes, mais dans les camps, par la volonté des
soldats, la vie politique des Américains du Sud resta subordonnée aux
habitudes des camps, aux coups de main des officiers, instable et
irrégulière.
Cela n’était pas d’ailleurs pour déplaire aux Anglais, qui, à la faveur
des troubles, prenaient pied dans les républiques nouvelles. Ainsi, dans
ces années difficiles où le ministère tory avait à faire accepter sa
politique économique, il avait trouvé un pays immense, presque un empire
commercial qui, selon le mot d’Hyde de Neuville, «était pour ainsi dire
en train de devenir un second Indoustan». Il pouvait en 1821 s’applaudir
de sa politique et des circonstances qui l’avaient si heureusement
servie. L’accroissement de la population, deux millions en six ans, le
haut prix de la main-d’œuvre soutenu par une exportation de plus de
soixante millions, la diminution progressive de la taxe des pauvres,
tout concordait à prouver que le peuple anglais, grâce à la paix
continentale et aux guerres coloniales, payait sans effort et sans
souffrance la rançon de sa grande fortune.
Mais tout à coup, en 1821, les calculs des torys se trouvèrent renversés
par les événements qui se développaient en Orient et en France. A
Laybach, ils réussirent avec Metternich à prévenir un conflit dans les
Balkans qui eût servi les ambitions d’Alexandre Ier; et leur envoyé à
Constantinople, lord Strangford, fut assez heureux pour convaincre les
Turcs de leur intérêt véritable, pour les décider à désarmer le tsar par
des concessions. Mais leur succès n’était pas complet: Castelreagh
blâmait l’Autriche de faire la guerre en Italie, de la promettre aux
Français et à la Russie en Espagne. Pour soutenir son système, il ne
fallait de guerre nulle part, ailleurs que dans l’Amérique du Sud, et en
secret: et le projet de la Russie était de pousser l’Europe à une lutte
générale contre la Révolution, d’accabler les insurgés de Madrid, du
Vénézuéla et de la Plata de toutes ses forces réunies.
L’embarras fut d’autant plus grand pour le ministère tory que sa
situation auprès du Parlement et de la royauté, en même temps, se
retrouva de nouveau en 1821 ébranlée. Les villes industrielles et
commerciales de l’Angleterre, accrues, enrichies, commencèrent à
réclamer une part d’influence égale à leur prospérité, à leur nombre,
une politique plus conforme à leurs intérêts, à leur population que
celle de la gentry appuyée sur ses propriétés et sur ses bourgs pourris.
Elles prirent leur point d’appui sur les whigs qui se transformaient
pour les servir; sur les Irlandais et les catholiques, sur les colonies
mêmes, sur tous ceux enfin que lésaient, dans leurs intérêts et leurs
droits, les théories économiques et l’égoïsme de l’aristocratie
foncière. Le combat avait commencé en 1819 à propos de la suspension des
paiements en espèces de la banque d’Angleterre. Cette mesure, provoquée
par les nécessités de la guerre, avait fait sortir l’or de l’Angleterre:
les commerçants n’en avaient plus pour leurs transactions à l’étranger;
ils perdaient sur le papier de la banque, leur seule ressource. Les
seigneurs propriétaires, au contraire, se réjouissaient que les achats
de blés, au dehors, fussent ainsi entravés et sans motif prolongeaient
cette situation. Le député de Liverpool, Huskisson, appuyé par Brougham,
le chef des whigs, engagea la bataille sur cette question décisive et
l’emporta (23 juin 1819). Puis on fit la guerre aux bourgs pourris:
Birmingham qui, avec ses 100 000 habitants, n’avait pas de député, s’en
donna un, sir Wolseley. Encouragé, le peuple des grands centres s’agita
de nouveau, fit des émeutes à Londres, à Manchester (16 août 1819), à
Glasgow (avril 1820). Il réclamait la diminution du prix du pain par le
libre commerce des blés.
En même temps que le Parlement se divisait, la royauté était atteinte
par les discordes de la famille royale. La rupture de Georges IV et de
sa femme Caroline de Brunswick, qu’après un an de mariage il avait
chassée du royaume, avait pu être acceptée, tant que le prince de Galles
ne fut que régent. Quand il fut roi (21 janvier 1820) et que sa femme
réclama ses droits de reine, le peuple, les chefs des grandes villes,
l’alderman de Londres, Wood, prirent parti pour la reine, par mépris
surtout pour un prince dont la conduite était scandaleuse. Et comme il
semblait y avoir accord entre la royauté et les torys, ce fut un motif
d’atteindre les uns en humiliant l’autre, l’occasion de débats plus
violents en 1820 qu’on n’en avait vus depuis longtemps.
Peu à peu l’opposition grandissait ainsi d’année en année. Elle
critiquait la politique étrangère de Castelreagh. Elle devint tout à
fait redoutable en 1821, le jour où, dans son propre parti, le ministère
tory trouva des rivaux et des dissidents. Au début de 1821, deux hommes
qui avaient été jusque-là des torys résolus, l’avenir de leur parti,
Peel et Canning, l’abandonnaient avec éclat. Déjà Peel avait, en 1819,
comme chancelier de l’Échiquier, soutenu les motions d’Huskisson.
Canning, très intime avec les marchands de Londres, élu par ceux de
Liverpool, estimait que le temps était venu de faire place à cette
nouvelle aristocratie que l’évolution économique de la nation formait à
côté de la gentry rurale. Caractérisant le système auquel il s’était
jusque-là associé, il ne voulait plus «d’expédients». Il fallait
élargir, à ses yeux, les cadres et l’autorité du Parlement, le
rapprocher d’une nation dont il s’isolait; ce schisme du parti tory
préparait à l’Angleterre de nouvelles destinées. Mais il marquait le
terme de la politique de temporisation qu’avaient pratiquée Castelreagh
et ses amis.
L’approche du Congrès de Vérone devait paraître redoutable. Que diraient
les Anglais de cette prétendue sagesse des torys obstinés à la paix,
quand ils verraient la France conduire au delà des Pyrénées ses armées
chassées autrefois d’Espagne, après sept ans d’efforts inouïs, par les
armées anglaises? N’applaudiraient-ils pas cette thèse soutenue par les
whigs depuis 1819, par Brougham et lord Russell, que le cabinet avait
réduit le royaume «au rang d’une puissance de second ordre»? Et si,
après avoir soutenu Ferdinand VII à Madrid, la Sainte-Alliance lui
donnait en outre son concours aux colonies, quelle colère dans la
nation, quel écroulement pour le ministère abandonné de ses amis! Il
fallait bien suivre Metternich à Vérone, pour l’aider à conclure en
Orient la paix, pour l’imposer au tsar. Mais quelle paix que celle qu’on
allait acheter au prix d’un réveil, d’une action militaire de la France
en Espagne, de l’Europe peut-être en Amérique! Ces perspectives hâtèrent
certainement la mort de Castelreagh: il ne put survivre à la ruine
prochaine, totale, de son système. Les affaires étrangères passèrent aux
mains de Canning: Wellington partit pour le Congrès qui se trouva
retardé jusqu’au mois d’octobre. Malgré leur intention formelle de n’y
traiter que la question d’Orient, ils furent obligés de subir la loi
générale. «L’Espagne, selon le mot de Gentz, occupa presque entièrement
l’assemblée.» Canning n’eut qu’une ressource, déclarer que Metternich
«était le plus grand coquin, le plus effronté menteur qu’il y eût sur le
continent.» Metternich eut tout le profit et tout l’honneur encore des
décisions de Vérone.
Dès le début, la Russie se montra aussi docile qu’il le pouvait
souhaiter dans les Balkans. Elle accorda même qu’on ne discutât pas
officiellement les affaires d’Orient. On les régla confidentiellement
entre ministres et souverains d’Autriche et de Russie, Tatischeff,
Metternich, Nesselrode, de manière à rétablir la paix entre le tsar et
le sultan. Grâce à ce système, «pas une voix ne put s’élever au Congrès
en faveur des Grecs.» Le 6 décembre, François et son ministre se
flattaient d’avoir étouffé cette affaire dangereuse, réduit au silence
et au calme ce peuple gênant.
En même temps, le 3 décembre, ils convoquaient les princes italiens, les
détachaient de la France, les décidaient à garder les troupes
autrichiennes et, sous prétexte de combattre la Révolution italienne,
proposaient d’établir à Plaisance une commission centrale, analogue à
celle de Mayence. L’unité de l’Italie se préparait sous le joug et au
profit de l’Autriche.
D’Alexandre Ier, Metternich avait obtenu une concession plus grande
encore. Il connaissait son désir de lier la question des colonies
espagnoles à une intervention en faveur de Ferdinand VII. Il lui
persuada qu’il ne fallait pas pousser l’Angleterre à bout par cette
menace: c’était toujours le même art de limiter, pour le succès présent
de ses desseins, le terrain des ambitions dont il excellait à jouer. Et
il fut assuré, du moins pour quelque temps, de n’être pas entraîné à une
rupture avec l’Angleterre.
Tout lui réussissait: sans le concours d’Alexandre, ce n’eût pas été
chose aisée que de faire accepter à la France cette décision. Les
plénipotentiaires de Louis XVIII, Montmorency et Chateaubriand, avaient
reçu à ce sujet des instructions formelles, datées du 31 août 1822. Plus
prudent qu’eux, moins belliqueux aussi, le ministre Villèle craignait
qu’une action de la France au delà des Pyrénées ne fournît aux Anglais
l’occasion d’envahir les colonies de l’Amérique du Sud. Il aimait mieux
renoncer à la guerre en Espagne que de livrer un monde à l’Angleterre,
«en lui procurant le moyen d’y prendre des avantages pour son commerce,
aux dépens des autres nations». L’ordre fut donné à nos envoyés de
«refuser toute intervention avant que l’Angleterre, toujours adroite à
tirer son épingle du jeu, n’eût pris l’engagement de ne rien chercher,
de ne rien acquérir en Amérique.» «Mais, s’écriait Metternich, dès le 25
octobre, ce serait lier la question des colonies à celle d’Espagne, et
cela était impossible.»
Chateaubriand s’est vanté d’avoir dépassé les instructions qu’il avait
reçues. Montmorency était venu à Vérone furieux d’avoir vu la présidence
du Conseil donnée à Villèle, résolu à désobéir à un chef qu’il
n’acceptait pas. Tous deux étaient d’ailleurs convaincus «qu’il
suffirait d’une armée de cinquante mille Français sur l’Èbre pour
arracher l’Amérique elle-même aux Anglais et aux insurgés.» Ils
oublièrent parfaitement les réserves qu’on les avait chargés de
formuler, et, loin de subordonner l’action de la France en Espagne à un
règlement des affaires coloniales, ils la voulurent immédiate: ils
demandèrent au Congrès de Vérone un mandat d’exécution contre les
insurgés espagnols. Ils n’attendirent même pas qu’on le leur offrît (20
octobre 1822). Ils se privaient du droit d’en discuter les conditions.
Mais aussi à leurs yeux quel honneur pour la France d’être prise comme
arbitre par l’Europe au même titre que l’Autriche en Italie! «Bien
conduite, elle dictera encore des lois», écrivait Chateaubriand, et il
se flattait de la conduire ainsi à la gloire par la guerre. Les
flatteries dont le tsar, aussitôt après son arrivée, l’avait entouré,
lui et son collègue, n’étaient pas étrangères à la joie de l’écrivain
vaniteux, fier «d’être traité d’égal et d’ami par ce puissant de la
terre». «Les âmes, écrivait Chateaubriand, sont égales entre elles.» Il
y avait chez ce royaliste de génie décidément tout ce qu’il fallait pour
engager la Restauration dans une politique analogue à celle de la
Révolution: la passion de la liberté, de la gloire et même de l’égalité.
Au moment où il proposait de combattre pour Ferdinand VII, il demanda au
tsar d’effacer le partage de la Pologne, d’affranchir «notre chère
Athènes». Tout était bien, pourvu qu’on eût la guerre et la gloire.
Alexandre Ier, protestant de son désintéressement, de son amour de la
paix et de l’ordre, conduisit où il voulut ce Danton de la monarchie,
tandis que celui-ci s’imaginait conduire l’Europe. «L’Autriche nous
sert, la Russie est à merveille», écrivait Chateaubriand, le 31 octobre
1822.
En réalité Metternich triomphait: pour ménager les Anglais, il avait
écarté la question des colonies espagnoles. Pour enchaîner le tsar, il
lançait la France docile contre les insurgés d’Espagne. Le 30 octobre,
les souverains «se déclaraient prêts à appuyer l’action diplomatique et
militaire de Louis XVIII» à Madrid: le 17 novembre, ils adressèrent une
sorte d’ultimatum, sous forme de remontrances, aux Cortès espagnoles.
Huit jours après, ils ordonnaient à leurs envoyés de Madrid de se
retirer, aussitôt que l’ambassadeur de France aurait reçu ses
passeports. La guerre ne dépendait plus que de la France. La Russie
était payée, Metternich satisfait.
A la fin de cette année, Villèle fit tous ses efforts pour réparer la
désobéissance de ses collaborateurs. L’attitude de l’Angleterre qui
refusa de s’associer aux décisions du Congrès (20 novembre 1822)
l’inquiétait sur les suites de cette guerre. «Malheureuse affaire»,
disait-il sans ménager le blâme dès le 4 novembre à Montmorency. Quand
le ministre des affaires étrangères revint à Paris, avant la fin du
Congrès, Villèle l’endoctrina, le prêcha tant et si bien que celui-ci,
d’abord tellement pressé, supplia les souverains de ne pas remettre leur
ultimatum aux Cortès (5 décembre). Vingt jours après, Villèle
s’obstinait encore à ne pas rappeler de Madrid M. de Lagarde. Alexandre
Ier se fâcha: et ses colères émurent Metternich. Le tsar déclarait à M.
de la Ferronays que, si la crainte de l’Angleterre paralysait l’action
de la France, il lui rendrait courage en s’offrant de combattre les
Anglais. La fin du Congrès approchait: il se sépara le 14 décembre.
Villèle refusait toujours d’agir, malgré la circulaire des trois cours
qui annonçait le rappel de leurs envoyés de Madrid, la mise de l’Espagne
en interdit. Le 25 décembre, il décidait même Louis XVIII à retirer les
affaires étrangères à Montmorency qu’il accusait de complicité avec la
Russie.
Le choix que l’on fit de Chateaubriand pour le remplacer (28 décembre)
détruisit en un mois toutes ces mesures pacifiques. Le 18 janvier 1823,
l’ambassadeur de France à Madrid recevait ses passeports et le roi
venait aux Chambres annoncer que «cent mille Français étaient prêts à
marcher pour conserver le trône d’Espagne à un petit-fils de Henri IV,
et conquérir la paix que l’état de ce royaume rendait impossible» (28
janvier). Et la France accepta la guerre avec une majorité de
cinquante-trois voix à la Chambre des pairs, de cent voix à l’autre
Chambre.
Ce jour-là, Talleyrand prit la parole pour mettre en garde les Français
et la royauté contre l’abandon de son ouvrage, de sa politique de
sagesse et de justice, favorable au relèvement de la France depuis 1815.
Il dénonça cette entreprise comme une œuvre de parti: «C’est une
revanche qu’on veut prendre, s’écria-t-il, sur les hauteurs des
Pyrénées.» Mais les ultras et Alexandre Ier à qui Chateaubriand avait
enfin procuré la guerre n’étaient pas les seuls à se réjouir: «Nous
sommes enfin affranchis de la tutelle du malheur, nous avons repris
notre rang militaire en Europe.»
La nation salua presque unanimement les premières victoires d’une armée
conduite par les généraux de l’Empire, Bellune, Reggio, Molitor, Moncey,
Bordessoulle, sous la direction du duc d’Angoulême (avril 1823). Le 24
mai, les Français étaient entrés à Madrid. En deux mois, par la victoire
décisive de Campillo d’Arenas (26 juillet), ils avaient soumis toute
l’Espagne, et deux mois plus tard le duc d’Angoulême, poursuivant à
Cadix le gouvernement insurrectionnel, lui dicta la paix au Trocadéro
(31 août 1823). Les Cortès qui avaient entraîné le roi Ferdinand VII
prisonnier à Cadix faisaient leur soumission (28 septembre). Le 13
novembre, Ferdinand rentrait dans sa capitale et, au milieu des fêtes
données à l’armée française, il rétablissait le gouvernement absolu.
Le 2 décembre, à son tour, le duc d’Angoulême revenait à Paris entouré
de son état-major d’officiers de l’Empire, suivi des bataillons qui
avaient vaincu au Trocadéro «comparables aux plus beaux corps de la
Grande Armée». Cette entrée, qui fut le signal d’une série de banquets,
d’illuminations, avait été véritablement «_une fête nationale_».
Sincèrement et sans examiner le but de cette expédition, la France sut
gré à la Restauration d’avoir effacé les défaites de l’Empire en
Espagne. Elle se complut à la pensée d’avoir retrouvé dans cette guerre
«toute sa gloire militaire et son influence diplomatique anciennes», une
bonne armée désormais acquise à la monarchie. A cette heure, seulement,
«la Restauration lui parut accomplie», selon le terme dont se servait un
témoin de ces événements. La royauté n’avait pas, dans cette guerre
stérile et onéreuse, rendu plus de service assurément qu’en donnant à la
France la paix, la considération de l’étranger et de bonnes finances.
Elle en recueillit, suivant le calcul de Chateaubriand, plus de profit
que de ses véritables services. Tant il est vrai qu’alors, la politique
étrangère, comme au temps de la Révolution, décidait des partis et des
gouvernements à l’intérieur. Et cette politique était toujours réglée
par les intrigues, des traditions, un besoin de gloire qui tenaient lieu
aux Français de calculs établis sur les intérêts de tous, dans le temps
présent.
* * * * *
«La guerre et les victoires des Français en Espagne, écrivait Metternich
à Gentz, son confident, ne me donnent pas beaucoup d’inquiétude. Elles
n’entraîneront pas la guerre générale.» La satisfaction d’amour-propre
qu’il avait procurée à une nation belliqueuse, cette concession offerte
à Alexandre lui paraissaient de bien légers sacrifices en comparaison de
ce qu’il obtenait: «la pacification de l’Orient totalement,
irrévocablement terminée», disait-il au mois d’octobre 1823. Il venait
de recevoir à Czernovitz où il avait revu Alexandre Ier l’assurance
qu’un ambassadeur russe remplacerait à Constantinople, le 5 novembre, le
consul déjà réinstallé. Quant aux Grecs, dont l’envoyé Metaxa n’avait
pas été admis à Vérone, leur défense était belle, mais désespérée: que
pouvaient leur servir la prise de Missolonghi, l’héroïsme de Marco
Botzaris bientôt tué, le jour où il détruisait encore une armée turque à
Karpenis (2 juillet 1823)? Mahmoud et son vassal d’Égypte se préparaient
à écraser leur dernière résistance. C’était la paix prochaine,
définitive en Orient après les alarmes très chaudes de 1821; la paix en
Espagne, après le retour immédiat du duc d’Angoulême, au lendemain de sa
victoire; le triomphe du système du chancelier autrichien enfin. Le
Congrès de Vérone était le couronnement de sa diplomatie.
Il le croyait du moins: la France et l’Angleterre lui réservaient des
surprises. Metternich se trompait en s’imaginant la France satisfaite
par la guerre d’Espagne. Cette affaire lui avait simplement donné
confiance dans ses forces, et envie de les employer encore. Une anecdote
qui nous a été conservée des premiers temps du ministère de
Chateaubriand donne la mesure des espérances que le poète formait et
encourageait. Louis XVIII aimait à causer avec ses ministres gaiement en
parlant d’affaires. A propos de vaudevilles et de chansons,
Chateaubriand, un jour lui «glissa en commentant les succès d’Espagne,
_la frontière du Rhin_ sous la protection de Babet». Et le vieux roi de
pousser un petit souffle et de sourire sans répondre en levant un doigt
à la hauteur de son œil. Il connaissait le rêve de son peuple, et ne
l’écartait point en principe. Chateaubriand et son parti se préparaient
à le réaliser: toute occasion pouvait servir, la révolte des colonies
espagnoles contre laquelle le roi d’Espagne demanda après sa délivrance
du secours, la révolte des Grecs, un appel de la Russie. A Berlin, notre
envoyé Rayneval notait un entretien avec M. d’Alopœus, le ministre
russe: «une alliance permettrait d’agir s’il en était besoin.» «Voilà
des germes qui se développeront», écrivait bien vite Chateaubriand à son
ami de Serres, ambassadeur à Naples. Et de Serres lui adressa cette
réponse menaçante pour la paix générale, avec une apologie de son œuvre,
tout un programme destiné à l’étendre: «Vous avez rendu à la France
cette vie, cette action extérieure nécessaire à un grand peuple. Dans
cette carrière, les grandes affaires s’appellent: ce n’est pas seulement
la question de l’Espagne, ce n’est pas seulement la question plus
épineuse encore des colonies espagnoles. Les cabinets sont timides,
endettés, mais les peuples sont reposés et les armées nombreuses. Cela
n’est pas d’un pacifique augure.» Et de Serres concluait, avec une
assurance qui était celle des Français depuis un an: «La jalousie de la
France que vous voyez poindre grandira. Le plus sûr moyen de calmer la
jalousie, c’est d’être fort. On est fort par les lois, par les armes.»
Le réveil militaire du peuple qui se vantait déjà, dix ans à peine après
la paix de Vienne, de dicter des lois à l’Europe, venait de provoquer
depuis la guerre d’Espagne chez ses rivaux de Londres des colères, et un
réveil presque analogue. Pendant les discussions de Vérone, Wellington
et Canning, sans être écoutés, avaient protesté contre l’intervention de
l’armée française. Avant de revenir, le 20 décembre, Wellington avait
tenté à Paris auprès de Villèle une démarche d’intimidation qui avait
failli réussir. Lorsque l’armée française passa les Pyrénées, ce fut un
déchaînement, dans le Parlement et dans la nation, de colères et de
reproches contre Louis XVIII et le cabinet tory. Le même élan parut
emporter les Anglais qu’au temps où la Révolution menaçait les Flandres.
«Si le canon retentit sur la Bidassoa, nous ne resterons pas neutres»,
s’écria Brougham, le chef des whigs, et dans des lettres contre
Chateaubriand et les torys le démocrate Cobbett formula les griefs et
les passions du peuple: «De vous voir embarqués, disait-il aux Français,
dans une entreprise qui vous promet tant d’avantages est une très bonne
raison pour que nous tâchions de vous en empêcher. Dès le moment où vous
avez placé votre cordon sur les Pyrénées, j’aurais attaqué votre
commerce, vos colonies, vos ports. Nous, sous les ailes de qui les
premières Cortès ont été organisées, nous qui avons dépensé 150 millions
pour chasser les Français d’Espagne, laisserons-nous nos armes se
rouiller? Ce n’est pas à vous de répondre. C’est une question entre le
gouvernement et le peuple anglais.»
Ces derniers mots, comme cet appel aux armes, marquaient l’étendue de la
crise où s’abîmait le ministère des torys, les dangers de cette crise
pour la paix européenne. Dès le mois de décembre 1822, Canning avait
essayé de la prévenir en inaugurant un nouveau système de politique
intérieure. Au lieu de laisser le Parlement s’isoler de la nation pour
servir une caste, il prêchait aux torys «l’entente cordiale du peuple et
du gouvernement». Il les engageait à rallier les mécontents, grands
commerçants, industriels, les catholiques et même les Irlandais. Le roi
le laissait dire parce qu’il le craignait, mais en le désapprouvant.
Georges IV encourageait les torys à lui résister, et Peel, son rival
autorisé dans le cabinet, lui opposait son talent et le mépris des
lords. Mais le peuple était avec Canning et le soutenait, pourvu qu’il
écoutât et traduisît ses revendications. En matière de politique
extérieure, puisqu’il en avait la charge, Canning s’efforça de
satisfaire la nation. Aux paroles belliqueuses de Chateaubriand, il
répondit le 14 février 1823 par des menaces: «L’Angleterre, dit-il à
Marcellus, notre chargé d’affaires, est prête à soutenir la guerre.» En
public, à l’Opéra même, il provoquait les Français, après avoir essayé
de les arrêter en offrant à l’Espagne sa médiation. Le 25 février 1823,
il avait même proposé au conseil d’armer pour aider les Cortès. La
résistance de Peel, la volonté du roi, et surtout une note menaçante de
la Russie, datée du 3 mars, qui promit à Louis XVIII son appui,
obligèrent Canning à la patience. Malgré lui, malgré le peuple anglais,
le 18 mars 1823, Georges IV et le ministère «publièrent une déclaration
de neutralité».
Pour se venger, pour ménager sa popularité, Canning affecta de
maltraiter alors l’envoyé de France, Marcellus, et cessa presque les
relations avec lui. A la Chambre des communes, il souhaitait le 14 avril
la victoire à l’Espagne sur un ton de chaleur qui prouvait son
impatience d’être réduit à l’inaction. Il laissait les Anglais organiser
des bals, des souscriptions en faveur des Cortès réfugiées à Cadix: il
encouragea ses amis, Robert Wilson, lord Nugent à s’enrôler à leur
service (mai, juin 1823). Il essaya même une dernière fois d’arrêter les
victoires du duc d’Angoulême par une forme de médiation _in extremis_.
S’il n’eût tenu qu’à lui et à la nation dont il voulait servir les
colères, la guerre de 1823 eût été le signal probable d’une guerre plus
générale, plus redoutable qui aurait rappelé aux Français si épris des
souvenirs de la Révolution et de l’Empire les luttes de Pitt et de
Napoléon. Obligé par ses collègues à la patience, à la neutralité quand
il eût souhaité la guerre, Canning du moins se donna pour programme de
limiter ailleurs, si là il n’avait pas réussi, les espérances
ambitieuses de la France encouragées par la Russie. Appuyé par les
rancunes et l’orgueil du peuple anglais, retenu par le roi et
l’aristocratie qui ne lui permettaient pas l’audace et les violences, il
y réussit par un système diplomatique dont il a trouvé la formule et le
nom. Pendant trois ans, sa politique de _non-intervention_ conserva la
paix à l’Europe, en obligeant la France et la Russie par la menace et
par la force à modérer les ardeurs que la guerre d’Espagne avait
excitées. Il voulut de plus, et il fit que cette paix, au lieu de servir
l’Autriche, en Italie, en Allemagne, servît le peuple anglais, sa
grandeur et ses intérêts dans le monde. Et ce fut la fin du règne de
Metternich.