Notre envoyé à Pétersbourg vit nettement à la fin de l’année 1821
l’embarras de la Russie. Il le décrivait avec une précision qui ne
laisse rien à désirer: «L’Empereur ne calcule pas sans inquiétude toutes
les chances possibles d’une guerre qui dans ses conséquences peut amener
des combinaisons d’autant plus compliquées (un conflit sur le Rhin)
qu’il ne peut plus se flatter d’avoir la coopération, l’assentiment même
de ses alliés.» En vain, Richelieu, Pasquier, tout le ministère de Paris
supplièrent-ils Alexandre de prendre un parti: «La nation française
était lasse de l’inaction. Les gouvernements, ajoutaient-ils, ne sont
jamais si près de leur chute que quand ils sont méprisés de ceux de qui
ils doivent se faire obéir.» Il fallait lui donner la gloire qu’elle
voulait ou se déshonorer. Que le tsar se prononçât: à Paris on était
prêt. Kotschoubey répondit le 15 novembre que le tsar ne ferait pas la
guerre, mais que cette guerre était possible. Son ambition, en effet,
cachée sous le voile de la religion, servie par les circonstances,
irritée de l’opposition de l’Autriche qui dénonçait la Sainte-Alliance
après l’avoir exploitée, ne se consolait pas de perdre cette occasion.
Sa prudence, après la désertion de la Prusse, n’osait risquer la partie.
La France ne comprit rien à ces calculs qui paralysaient ses espérances.
Elle accusa Pasquier de trahison, Richelieu de servilité à l’égard de la
Russie, Louis XVIII de faiblesse. Lorsque les Chambres se réunirent le
24 novembre, la discussion de l’adresse au roi provoqua une attaque de
la double opposition de droite et de gauche qui réclamait la guerre. Des
ultras comme la Bourdonnaye, de Castel-Bajac ou Vaublanc, l’orateur des
libéraux, le général Foy, félicitèrent, avec une ironie qui décelait
leur rancune, le roi de ses relations «amicales» avec les puissances, de
la paix, «pourvu qu’elle ne fût pas incompatible avec l’honneur de la
nation et la dignité de la couronne». On reprochait au ministère son
abstention dans les affaires d’Espagne, d’Italie, de Grèce. «Que
pouvions-nous faire? riposta habilement de Serre, le général Foy nous
accuse de ne pas soutenir les peuples, M. de la Bourdonnaye de ne pas
avoir agi contre eux.» La réplique était juste: elle aurait porté, si la
coalition qui vota malgré tout l’adresse, interprète du vœu général,
avait été capable de discuter de sang-froid.
Comme toujours, la nation française et ses mandataires ne raisonnaient
pas; ils sentaient un vif besoin de gloire et de conquête. Ils prenaient
pour du patriotisme leur désir de voir la France commander à l’Europe,
aux souverains et aux peuples; sur ce terrain, ils étaient unis. «Cette
adresse, disait M. de Chauvelin, va permettre au ministre d’influer avec
plus de poids, au nom de la France, dans la balance politique. Il devait
arriver le jour où la France cessant d’être divisée par des dissensions,
tous les hommes qui ont quelque attachement à leur pays réuniront leurs
latents et leurs efforts pour le salut de la patrie.» Dans ce langage
d’un royaliste, on retrouvait les théories des hommes de la Révolution,
cette confusion des intérêts de la France et de sa gloire qui pour de
longues années devait former, avec le dogme ancien des frontières
naturelles, le dogme essentiel du patriotisme français.
Une intrigue préparée depuis six mois acheva la défaite du ministère, et
le triomphe de cette politique étrangère. Le ministère Richelieu, mis en
minorité dans les Chambres, fut combattu auprès du roi par la comtesse
du Cayla, par le comte d’Artois et les ultras. En vain Richelieu rappela
à Monsieur la promesse qu’il lui avait faite de le soutenir. Il dut
démissionner le 15 décembre 1821, et le roi laissa à son frère le soin
de dresser la liste de ses successeurs: Villèle aux finances, Corbière à
l’intérieur, Montmorency aux affaires étrangères, le duc de Bellune à la
guerre, Clermont-Tonnerre à la marine, bref un ministère de combat au
dedans contre les libéraux, au dehors contre l’Europe. Le remplacement
de Decazes à l’ambassade de Londres par Chateaubriand ne fut pas un acte
moins significatif: depuis un an, le grand écrivain rappelait aux
Bourbons, à son parti la nécessité de la guerre et depuis trois ans,
c’était d’Angleterre toujours qu’étaient venus à Louis XVIII des
conseils contraires. Belle réponse à l’hostilité de la Prusse et des
Anglais que le crédit donné à Chateaubriand, et leçon excellente pour le
tsar irrésolu que la chute de son ami Richelieu. Malgré l’Europe, qui
intimidait Alexandre, la France seule, s’il le fallait, affirmait sa
volonté d’agir.
Mais brusquement le nouveau ministère lui proposa, pour la satisfaire,
un autre objet que les affaires d’Orient et l’indépendance de la Grèce.
La tâche était délicate pour une coterie d’ultras qui commençait une
campagne acharnée contre les libéraux et les libertés, qui niait les
principes de 1789, de soutenir au dehors une nation armée au nom de ces
principes. La Grèce, en effet, au congrès d’Épidaure qui se forma le 1er
janvier 1822, sous la présidence de Mavrocordato, par la réunion des
sénats particuliers de l’Hellade orientale et occidentale (Missolonghi
et Salone) proclamait le 13 janvier son indépendance. Le parti national,
les Grecs éclairés des îles, unis aux patriotes rudes et religieux du
Péloponèse, se donnaient une constitution (6 mars 1822) où les idées et
les doctrines de Montesquieu sur la balance des pouvoirs, la vertu et
l’honneur des Républiques remplaçaient peu à peu, sans les exclure, les
déclarations de foi orthodoxe. Des hommes, comme le Président, ses amis
Trikoupis, Th. Negris, Kondouriotis, élèves des Universités d’Europe,
invoquaient un autre évangile que les premiers soldats de
l’indépendance. «Nous ne pouvons, écrivait de Londres Chateaubriand, les
soutenir pour enfler les révolutionnaires» (22 avril 1822).
Puisqu’il fallait la guerre, au moins devait-on la régler selon les
principes que le cabinet voulait à l’intérieur faire triompher.
«L’Espagne parut le vrai champ de bataille où nous pouvions restaurer la
puissance politique de la France et donner aux Bourbons une force
militaire.» Dès le 20 décembre, Montmorency, ministre depuis trois jours
à peine, signala la nécessité de cette évolution. Quelques jours après
il faisait passer des secours d’argent à Ferdinand VII et sans doute des
promesses d’aide plus complète (janvier 1822). Des troupes françaises se
massaient aux Pyrénées, pour former et renforcer le cordon sanitaire que
justifiait au delà une violente épidémie de fièvre jaune. Elles
appuyaient les intrigues et les recrues que formait à Bayonne un
royaliste espagnol intransigeant, le général Francisco Egisia, impatient
d’affranchir son roi de la Constitution de 1820. Il n’y avait pas si
longtemps que le roi d’Espagne avait conspiré, en avril 1821, contre ses
ministres et les Cortès: l’appui seul de la France lui avait alors
manqué. Le lui promettre, c’était l’encourager à un nouveau coup d’État,
détourner ainsi l’attention de la France des affaires d’Orient, lui
donner enfin par une l’intervention au delà des Pyrénées la satisfaction
militaire qu’elle attendait.
Le plus difficile pour les amis du comte d’Artois fut de faire accepter
à la Russie cette solution du problème de la guerre. La chute de
Richelieu avait péniblement impressionné Alexandre Ier. Après l’abandon
de la Prusse, celui de la France. Son dépit hautement exprimé avait
averti le ministère Villèle qui protesta de sa fidélité: et le tsar
semblait revenir au projet de régler par la guerre l’affaire de Grèce.
Des notes fort aigres s’échangèrent en décembre 1821 et janvier 1822
entre Saint-Pétersbourg, Vienne et Londres. La Turquie n’avait pas
encore satisfait à l’ultimatum russe: elle avait, à la prière de
l’Autriche, rapporté, depuis le 31 août, le décret qui proclamait la
guerre sainte. Les janissaires cependant demeuraient menaçants. Le
Sultan surtout se refusait à rappeler ses troupes des principautés
danubiennes. «Fort de mes intentions, malgré le refus des cabinets, je
me chargerai seul de la tâche qu’il plaira à la Providence de
m’imposer», disait Alexandre Ier, le 14 janvier 1822, à M. de la
Ferronays. Que valait donc la parole de la France si elle ne l’aidait
plus, dans cette entreprise à laquelle trois mois auparavant elle le
sollicitait?
L’embarras de Montmorency et de ses amis eût été grand, si en février
1822 brusquement le tsar n’eût enfin pris son parti et renoncé à la
guerre d’Orient. «Je connais comme vous, dit-il alors à l’envoyé
autrichien, les dangers de la Révolution. Je souhaite la paix par-dessus
tout.» Dès lors Alexandre n’écouta plus les conseils de Capo d’Istria:
une dernière déception l’avait décidé à battre en retraite. La Grèce,
pour qui il aurait seul peut-être livré la bataille, en se constituant
faisait un acte d’indépendance et presque d’hostilité envers lui. A
l’assemblée d’Épidaure, elle rejeta le concours, les idées, les armes
mêmes de l’Hétairie qu’elle accusait d’être l’instrument des secrets
desseins du tsar. Elle refusa la présidence à Démétrius Ypsilanti qui
était venu combattre pour elle, en prenant des airs et un ton de
dictateur. Elle lui reprochait sa _tête russe_: elle voulait bien être
l’alliée des Russes, mais non l’instrument de leur politique ambitieuse.
Sur tous les points, à Épidaure comme à Hanovre et à Paris, Alexandre
Ier sentit le terrain qui lui manquait. Il ne pouvait plus être question
d’action immédiate: il se rapprocha de Metternich et lui dépêcha au mois
de mars un diplomate qui traita secrètement avec lui en dehors de Capo
d’Istria et de son ami Golovkin, l’ambassadeur russe à Vienne.
Était-ce à dessein qu’Alexandre Ier avait choisi pour cette mission un
de ses serviteurs qui connaissait le mieux l’Espagne pour y avoir
résidé, Tatischeff Adoptait-il déjà l’idée du cabinet français, et avec
lui abandonnant l’Orient, inclinait-il à une guerre au delà des
Pyrénées? Revenait-il à ses précédentes méthodes de précipiter l’Europe
au loin dans des conflits avec les Révolutions pour avoir enfin les
mains libres? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’après avoir demandé la
constitution d’un protectorat russe en Morée (14 mars 1822), Tatischeff
céda à l’opposition de Metternich et consentit à l’ouverture d’un
congrès où l’on examinerait l’état de l’Europe en général. Ce fut le 20
avril, seulement, que l’envoyé d’Alexandre reçut l’ordre officiel de
proposer à l’Autriche une intervention en Espagne. Un courrier de
Nesselrode le lui apporta en route. Tatischeff ne jugea pas nécessaire
de revenir à Vienne: n’était-ce pas la preuve qu’il avait dans ses
conversations avec Metternich traité déjà la question espagnole et
devancé la décision officielle de son maître? Quelques jours après, son
collègue Pozzo di Borgo informait le cabinet français de cette décision
et le pressait de venir en aide à Ferdinand VII. De Madrid, de Naples,
les Bourbons invoquaient (8 et 26 février 1822) le concours de Louis
XVIII: le roi de France pouvait le donner non seulement sans déplaire à
la Russie, mais de façon à resserrer son alliance avec elle. Le cabinet
français aurait la guerre qu’il lui fallait, comme il la voulait. Pour
ses débuts, c’était un beau succès. Il avait l’air de dicter des lois à
l’Europe. Il conduisait les souverains européens qui, quelques années
avant, tenaient la France humiliée, à une campagne glorieuse et utile
pour la monarchie.
Pour le moment, Metternich se félicita de la paix assurée en Orient.
C’était pour l’Autriche un succès de très grande portée. Alexandre Ier
renonçait à la guerre dans les Balkans, satisfait de la décision que les
Turcs prirent le 25 avril 1822 d’évacuer les principautés roumaines et
d’y installer deux hospodars indigènes. Cette concession des Turcs
marqua la défaite de son ambition déçue et couvrit sa retraite. «C’est
la victoire la plus complète, s’écriait joyeusement Metternich, que
jamais cabinet ait remporté sur un autre. Capo d’Istria est complètement
battu.» Au mois de juillet, il allait être en effet disgracié, tandis
que l’empereur François adressait à son serviteur cet éloge: «La
victoire que vous venez de remporter est peut-être la plus belle et la
plus difficile qui ait signalé votre ministère.» La joie du souverain et
de son ministre révéla l’étendue de leurs craintes. La paix de l’Orient
assurée leur semblait un succès presque inespéré. Ils le payaient d’une
promesse assez vague en faveur des Grecs, non pas d’indépendance, mais
d’amélioration de leur sort. Tout concourait à en atténuer la portée: la
résistance d’Ali, qui immobilisait au profit de la Grèce les troupes
turques, était brisée, et le pacha assassiné le 5 février 1822.
Mavrocordato, qui voulut courir au secours des Souliotes, fut alors
battu à Péra complètement (14 juillet 1822), tandis que la grande armée
de Dram-Ali envahissait (25 juillet) le Péloponèse, cerné par les
flottes turques, menacé par la flotte égyptienne. Il semblait que la
soumission de l’Hellade ne fût plus qu’une question de mois. L’Europe
l’abandonnait: l’incendie que la révolte des Grecs avait failli allumer,
en mettant aux prises les alliés de Laybach, parut définitivement
étouffé. Les souverains, de nouveau d’accord, se donnèrent au mois de
septembre rendez-vous à Vérone pour consacrer par de nouvelles
déclarations leur entente, au nom de la Sainte-Alliance.
La France s’apprêtait à venir y réclamer le prix de la victoire qu’elle
avait, comme à Aix-la-Chapelle, procurée à l’Autriche. Il fallait qu’on
lui donnât en Espagne le mandat qu’on avait refusé à la Russie dans les
Balkans. «Nous sommes prêts à seconder la France par tous les moyens,
avait dit Metternich, le 13 juin 1822, à notre envoyé, son ami le comte
de Caraman. Qu’elle nous dise ce qu’elle veut: elle est en première
ligne dans cette question.» Au fond, l’Autriche eût préféré la paix
totale en Europe, de Gibraltar à Constantinople: mais le roi d’Espagne
était devenu un instrument au service de la politique française.
L’ambassadeur Lagarde complotait pour qu’il prît contre les libéraux
exagérés la direction de son parti et de ses troupes, et lui fournissait
de l’argent (juin). L’insurrection royaliste éclatait à la même date en
Navarre et en Catalogne, conduite par le général Quesada qui s’installa
à la Seu d’Urgel comme en une forteresse. La France resserra auprès des
Pyrénées son cordon sanitaire qui devint une armée d’observation. Le 2
juillet enfin, la garde de Ferdinand VII se souleva contre les Cortès,
et le 7 juillet la guerre civile commençait dans les rues de Madrid,
«pour le roi absolu». Si Ferdinand avait montré plus de décision et de
courage, l’insurrection de la capitale, appuyée par la révolte des
provinces, aurait peut-être triomphé. Il capitula devant le chef des
radicaux, Riego, abandonna ses partisans: prisonnier des _exaltados_, il
dut alors invoquer l’aide de l’Europe et l’intervention de la France.
Ces nouvelles exaspérèrent Metternich: «Elles réagiront, disait-il, sur
toute l’Europe.» «Elles sont, disait son maître, à la honte du roi. Avec
un peu plus de courage, il n’aurait pas eu besoin de l’étranger.»
Désormais, l’action de la France était inévitable. Le cabinet
Montmorency s’y était pris de manière que le congrès de Vérone ne pût la
lui interdire.
Ainsi à la fin de 1822, la guerre d’Orient devenait décidément la guerre
d’Espagne. Il faut prendre à ses origines cette expédition pour s’en
expliquer la portée, la nature et les suites. Dans leurs luttes de
parti, les Français la considérèrent comme une œuvre imposée par la
Sainte-Alliance, par Metternich au gouvernement de Louis XVIII. Il est
établi aujourd’hui que Metternich l’aurait empêchée, s’il eût été le
maître. Quant aux motifs qui la dictèrent au cabinet de 1822, c’étaient
en grande partie les mêmes que ceux qui, au mois d’août, déterminaient
le ministère Richelieu à combattre en faveur des Grecs et de la liberté:
traditions, passion de gloire et de conquêtes, intrigues, comme au temps
de la Révolution, poussaient la nation et la royauté qui voulait se
faire pardonner l’émigration à la guerre, quelle qu’elle fût. Pourvu que
les armées françaises reparussent sur les frontières, peu importait que
ce fût sur le Rhin ou sur les Pyrénées, pour affranchir des peuples, ou
pour les remettre sous le joug. Toute occasion était bonne à la
diplomatie de la Restauration, inspirée désormais par Chateaubriand qui
allait se tailler à Vérone un premier rôle, si elle donnait à la France
le moyen de prouver sa force et d’effacer les hontes de l’invasion.