LE DUEL DE NAPOLÉON ET D’ALEXANDRE

Dans le duel décisif qui va s’engager, à partir de 1811, entre Napoléon

et Alexandre, il est d’usage d’attribuer à l’Empereur les provocations.

On cite de lui, comme mesures hostiles à la Russie, son mariage

autrichien (mars 1810), l’élection de Bernadotte au trône de Suède (21

août), le décret de Trianon (15 août) obligeant le tsar à poursuivre les

neutres pour atteindre les Anglais, la réunion enfin à l’Empire français

(février 1811) de l’Oldenbourg dont l’héritier était le beau-frère

d’Alexandre Ier.

Dès le mois de novembre 1809, avant que ces mesures n’eussent été

résolues et connues, le tsar rappelait auprès de lui le confident de ses

premières années, le prince Czartoriski, écarté depuis 1806, et lui

demandait le concours de ses concitoyens dans le cas d’une guerre avec

Napoléon. C’était le moment même où il exigeait de Napoléon, après la

paix de Vienne, l’engagement que la Pologne ne serait jamais rétablie.

Ainsi en même temps, il assurait la ruine et réveillait les espérances

des Polonais. Il négociait avec Napoléon et songeait à le combattre.

Ces contradictions d’Alexandre Ier sont de celles qui, pendant tout le

cours de son règne, ont déconcerté les contemporains, et suspendu en des

occasions décisives comme celle-ci le jugement de l’histoire: «C’est une

entreprise difficile, a dit Metternich, que de faire le portrait de

l’empereur Alexandre.» Et il ajoutait, rappelant ses souvenirs pour les

fixer: «Celui qui a le mieux caractérisé ce prince, c’est Napoléon, en

1810.» A cette époque, où il est si important de connaître l’opinion de

l’Empereur, on est surpris de ce qu’elle a d’équitable, et frappé de ce

qu’elle contient d’inquiétude: «A côté de ses grandes qualités

intellectuelles et de cet art de captiver ceux qui l’entourent, il y a

en lui quelque chose que je ne puis définir. _Il lui manque toujours

quelque chose_, et, ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’on ne peut

jamais prévoir ce qui lui manquera dans un temps donné. Car ce qui lui

manque varie à l’infini.» Un jour viendra où, moins indulgent, Napoléon

fixera cette nature insaisissable en l’appelant «le _Talma du Nord_, un

vrai Grec byzantin». Metternich, à son tour, a hésité entre des

jugements très sévères sur la fourberie d’Alexandre, et une tendance

plus favorable à expliquer ses contradictions par la vivacité et la

mobilité féminine de ses enthousiasmes successifs. Les ministres anglais

n’ont jamais pu se prononcer, ni savoir ce que les déclarations

libérales ou mystiques du tsar contenaient de folie ou de fourberie. Les

Français l’ont aimé, et cependant pas un de nos envoyés à Pétersbourg,

ni La Ferronays, ni Malvirade qui n’aient signalé «son caractère

profondément dissimulé», et son art à masquer par l’abandon les ruses et

le calcul.

«Nature de Slave à l’école de Byzance, ont dit nos plus récents

historiens, en qui, par un chef-d’œuvre de la conscience de la race, se

seraient mêlés, sans se contredire jamais, les rêves de l’enthousiaste

aux calculs du politique.» Nature d’ambitieux surtout, merveilleusement

douée pour prendre de son temps ou de son milieu les passions qui

pouvaient servir ses desseins. Certes, dans ce prince, allemand par sa

mère et par sa grand’mère, qui des Romanoff n’a conservé que l’héritage

lointain transmis par la fille de Pierre le Grand aux Holstein-Gottorp,

des Allemands encore, la race slave s’est singulièrement atténuée. Mais

combien il rappelle sa grand’mère, convertie tour à tour avec la même

ferveur à l’orthodoxie russe et au catéchisme de Rousseau, aussi

passionnée pour la tolérance en Pologne que pour la religion grecque

dans les Balkans. Élève de la Harpe, et créateur de la Sainte-Alliance,

Alexandre Ier, modifiant sa politique, ses théories, ses programmes

selon les circonstances, poursuit l’œuvre que lui a léguée Catherine II,

en face de l’homme que celle-ci, sans l’avoir connu, proclamait déjà le

plus grand de son siècle. L’alliance de Tilsitt en quatre ans lui a

permis de continuer l’œuvre de Pierre le Grand dans la Baltique, celle

de Catherine II dans la mer Noire. Mais qu’était-ce que cela, à côté du

champ de conquête que les ambitions de la Russie avaient embrassé,

depuis le jour où la question d’Orient s’était posée pour les servir? Du

Sund au Bosphore et de la Baltique au Danube, la puissance d’expansion

qui, au dix-huitième siècle, s’est révélée à l’Europe, ne connaît pas de

limites. Elle soutient le génie ou répare les défaillances et les

défaites des souverains qui la dirigent. Elle anime leurs successeurs:

Alexandre Ier la sert comme Catherine II.

Comme sa grand’mère avait escompté les querelles des Allemands avec la

Révolution pour se saisir du reste de la Pologne, Alexandre, après avoir

consacré les premières années de son règne à des réformes intérieures,

analogues à celles de Catherine II, saisit la coalition de 1805 comme

une occasion favorable de reprendre la plus grande partie de la Pologne

abandonnée aux Allemands, de disputer l’empire turc, «_Constantinople_

surtout» à Napoléon. Son ministre des affaires étrangères lui rappelait,

en 1806, qu’ils étudièrent ensemble, de 1804 à 1806, les moyens de

donner à la Russie la Vistule pour frontière, d’assurer «la réunion des

peuples grecs et slaves».

Ce n’était point un effet du hasard, ni de l’amitié seulement si le

prince Adam Czartoriski était devenu le principal conseiller du jeune

Empereur. Sa famille, dans l’histoire de la décadence polonaise, avait

eu un rôle particulier. A la veille des partages, les Czartoriski

avaient compté sur l’influence de Poniatowski pour sauver la Pologne en

opposant la Russie aux convoitises des Allemands. Et, comme Catherine II

était autant qu’eux, mais pour annexer leur pays tout entier, hostile à

un partage, elle les avait employés et encouragés. Pacte étrange qui

n’empêcha pas le démembrement, et qui pourtant lui survécut. Pour les

Polonais, à défaut de liberté, c’était au moins la patrie reconstituée;

pour les Russes, l’espoir de reprendre les parts de butin qu’ils avaient

dû céder à leurs voisins de Prusse et d’Autriche. Avant de mourir,

Catherine II, en 1796, rappelait à Pétersbourg les fils du vieux prince

Czartoriski; avant de régner, Alexandre faisait du prince Adam son ami,

et, dès qu’il régna, son confident et son ministre. Flatté dans ses

espérances patriotiques, le prince polonais put se croire le sauveur de

son pays, quoiqu’il fût en réalité l’instrument d’une certaine politique

russe. A Tilsitt, il entrevit cette réalité et quitta le service

d’Alexandre, quand celui-ci abandonna la Pologne à Napoléon pour

concerter avec lui la ruine de la Turquie. L’amitié de Napoléon

devenait, au lieu de l’amitié des Polonais, la ressource du tsar.

Ce fut une preuve que cette ressource lui manqua en 1809, s’il rappela

Czartoriski et lui fit espérer de nouveau la restauration de la Pologne.

N’ayant pu arracher à Napoléon la promesse de Constantinople, le tsar

lui avait réclamé sans les obtenir, pendant la guerre et les

négociations, du moins les pays de la Vistule. Jugeant l’alliance

stérile, si elle ne lui avait rapporté ni la Turquie ni la Pologne,

Alexandre s’apprêtait à d’autres calculs. Lorsqu’il exigea de Napoléon

un désaveu éclatant de la politique française en Pologne, ce fut pour

relever aussitôt les espérances de ce malheureux peuple et les rattacher

à la politique russe, pour se faire contre son associé le protecteur

intéressé des Polonais. «En cas d’une guerre avec la France, disait-il à

Czartoriski, dès le mois de novembre 1809, sûrement il se déclarerait

roi de la Pologne, pour gagner les esprits à sa cause.»

Pour conquérir la Pologne, comme pour annexer la Finlande, Alexandre se

présente, à partir de 1810, comme le champion des peuples, le protecteur

de leur nationalité, de leurs institutions contre le conquérant

français. S’il refuse après le décret de Trianon sa coopération à

l’Empereur contre les marchands neutres, ce n’est pas seulement pour

épargner à la Russie cette charge, c’est pour défendre les intérêts de

la Suède. Bernadotte n’est pas plus tôt arrivé à Stockholm qu’il est en

coquetterie avec le tsar. A la condition «qu’il soit sa vedette fidèle,

Alexandre lui laisse espérer son appui pour sauver sa nouvelle patrie

d’une politique qui la ruine» (novembre 1810). Si le tsar proteste

contre l’extension de l’Empire français en Allemagne, c’est moins en

faveur de son beau-frère, le duc d’Oldenbourg, que des Allemands en

général dont il doit garantir les libertés. Dès le mois d’août 1810, il

a permis à un officier allemand de lui présenter un plan de campagne

contre la France. Et pourquoi aurait-il offert à l’Autriche de lui céder

les provinces roumaines, s’il n’avait cherché à se constituer en

Pologne, par la cession réciproque de la Bukhovine et de la Galicie, un

royaume étendu et redoutable?

Derrière ce réseau d’intrigues, Alexandre Ier a en outre préparé le

premier, bien avant Napoléon, ses moyens militaires pendant l’année

1810. Il envoie des assurances d’amitié à l’Empereur sans cesse; il

cajole Caulaincourt à Pétersbourg, mais il arme. Ce sont des mesures

préventives d’abord: camps retranchés sur la frontière, fortifications à

Riga et à Dunabourg, poussées avec fièvre, jour et nuit. Puis, c’est une

accumulation d’hommes et de matériel qui se fait insensiblement de

toutes les parties de l’Empire, vers la Pologne et la Lithuanie,

plusieurs armées, trois cent mille hommes prêts à entrer en campagne,

avant que Napoléon ait pu remuer un seul homme. Il y a des cas et des

moments où la défiance, si ces mesures n’étaient que des précautions,

ressemble fort à une trahison.

C’est le cri véritable que la surprise arracha à Napoléon le 5 décembre

1810. Il s’irrita contre Caulaincourt de ne l’avoir pas prévenu des

fortifications ordonnées par le tsar, «véritables ouvrages de campagne,

menaces d’une entente prochaine avec l’Angleterre contre lui». L’ukase

du 31 décembre 1810, par lequel Alexandre frappait les produits français

venus par terre et admettait librement les marchandises de mer

transportées par vaisseaux neutres mit davantage encore Napoléon en

garde. Au 21 janvier 1811 déjà il informe Davout, chef de l’armée

d’Allemagne, qu’il lui ajoute une quatrième division. Quelques jours

après, il rachète à l’Autriche des fusils pour armer les Polonais. Il

réorganise l’artillerie de la Garde. En grand secret, il concentre à

Wesel le 13 février tous ses armements. Sur ses ordres, l’administration

de la guerre étudie le modèle de caisson nécessaire pour faire la guerre

en Pologne. En mars, il se décide à faire de Dantzig une grande

forteresse; «sous prétexte de défendre cette ville contre les Anglais,

il y fait passer neuf mille hommes, puis quinze mille hommes le 18

mars.» En réalité, son intention est de prendre là «une position

offensive» pour intimider la Russie et la surveiller à la fois.

De toutes les parties de l’Empire, c’est au printemps de 1811 un appel

incessant de troupes vers le nord de l’Allemagne: régiments suisses de

Toulon, de Walcheren, de Brest, tirailleurs corses, régiments allemands

de Hambourg revenus de Catalogne, bataillons illyriens, régiments de

Naples; une concentration gigantesque qui se prépare de tous les points

de l’Empire. Au premier signal, Davout se trouve mis en mesure de réunir

à Dantzig «à tire-d’aile» cent mille hommes. Trois fois autant de

troupes, prêtes à se mettre en marche, sont sur ses derrières (24 mars

1811).

«Je ne veux pas la guerre, écrivait alors l’Empereur à Davout, mais je

veux être à même d’être aussitôt que les Russes sur la Vistule.»

Lorsqu’on compare ce langage à celui que le 25 décembre 1810, trois mois

avant, le tsar tenait à son confident Czartoriski, on ne peut ni blâmer

les précautions de l’Empereur, ni lui attribuer l’initiative de cette

guerre: «Un pareil moment ne se présentera qu’une fois. Si vous pouvez

me faire espérer une unanimité d’intention de la part des Varsoviens,

surtout de l’armée pour leur restauration, le succès n’est pas douteux,

car il est basé sur le manque de forces dans lequel se trouvera

Napoléon, joint à l’exaspération générale des esprits dans toute

l’Allemagne contre lui.» Et là-dessus, le tsar envoyait à Czartoriski le

tableau de ses troupes prêtes, cent mille Russes contre soixante mille

Français. Il disait nettement son espoir d’entraîner les Polonais, les

Prussiens et bientôt les Allemands, deux cent mille hommes de plus que

Napoléon. Metternich ne se trompait pas lorsqu’il écrivait à son maître,

le 25 mars 1811: «Tout prouve que Napoléon est loin de chercher la

guerre avec la Russie. C’est l’Empereur Alexandre qui, en se livrant au

parti de la guerre, la provoquera. Le moment est proche.» Et il

ajoutait:

«Dans le cours des dernières années la Russie n’a cessé de suivre avec

succès une politique qui n’appartient qu’à elle. Au début du

dix-huitième siècle, sous le règne d’un grand prince, cette politique

l’a élevée du rang d’une puissance asiatique à peine connue à celui

d’une des puissances européennes les plus imposantes. Depuis Pierre le

Grand, les regards du cabinet russe ne se sont jamais tournés que du

côté de la frontière occidentale de l’immense Empire moscovite. Ce ne

sont pas des principes qui le font agir, ce sont des impulsions.»

Au même moment, le prince Czartoriski écrivait dans ses _Mémoires_:

«L’impulsion que la volonté de fer de Pierre Ier a su donner dure

encore: ce sont toujours les mêmes entreprises de plus en plus

développées, ces mêmes buts desquels, par un concours de circonstances

extraordinaires, la Russie s’est rapprochée d’une manière effrayante,

sans que l’Europe soit parvenue à l’arrêter. Des difficultés intérieures

ont pu momentanément ralentir sa marche: l’esprit de Pierre le Grand

plane sur son Empire, et son ambition impitoyable est au fond de tous

les cœurs russes.»

Par une fatalité qui, au début de ce siècle et pour tout son cours,

imposait à l’Europe la question d’Orient, c’était cette question qui

allait mettre aux prises, après les avoir unis, Napoléon et Alexandre.

Le tsar escomptait le concours des Polonais, pour accaparer la Pologne.

L’Empereur escomptait en 1810 la ruine de l’Angleterre et l’alliance

russe pour occuper l’Égypte et la Méditerranée. Les calculs de son

allié, les ambitions russes l’obligeaient à retarder son entreprise d’un

an, de deux ans. En 1811, comme à Erfurt, même impuissance à régler

entre eux ce partage de l’Orient qu’ils convoitent.

La guerre eût éclaté, en mai 1811, par les préparatifs d’Alexandre, et

les précautions de Napoléon, si les Polonais avaient accepté «d’être

régénérés par la Russie».--«Tant que je ne suis pas sûr de leur

coopération, je suis décidé à ne pas commencer la guerre», écrivait

Alexandre le 1er janvier 1811 à Czartoriski. Il fut au mois d’avril si

assuré du contraire, de la fidélité des Polonais à la France, et en

outre des dispositions des cours allemandes à ne point prendre parti

pour lui qu’il autorisa brusquement Roumantsoff, partisan de la paix, à

négocier un accommodement pour l’Oldenbourg et le commerce. Il écrivit

des lettres affectueuses à l’Empereur, accueillit avec la même faveur le

nouvel ambassadeur, Lauriston, qui remplaçait Caulaincourt (juin 1811),

bref «rentra ses griffes».

Ce fut Caulaincourt qui apporta à Napoléon le 8 juin 1811 la nouvelle

décisive de cette évolution du tsar, et ses conditions. «Alexandre est

faux, s’écria d’abord l’Empereur, il arme pour me faire la guerre.»--«Il

désarmera, reprit l’ambassadeur, et restera fidèle à l’alliance, si on

le satisfait en Pologne, si le grand-duché démembré, placé

sous le protectorat de la Russie, sert d’indemnité au duc

d’Oldenbourg.»--«L’Empereur Alexandre est ambitieux, repartit Napoléon,

il a un but dissimulé en voulant la guerre. Il la veut, il a un motif

secret.» Plus clairvoyant que son ambassadeur, Napoléon avait reconnu

les exigences du tsar et de la Russie: à défaut de Constantinople, la

Pologne coûte que coûte, par une alliance avec les Polonais et la

guerre, ou par une entente avec la France et la paix, si les amis de

Czartoriski lui refusaient leur concours. «La guerre et la paix sont

entre les mains de Votre Majesté», répliqua Caulaincourt, en insistant,

en joignant à sa prière la peinture redoutable des moyens de défense

dont disposaient les Russes dans leur empire immense: «Je me retirerai

plutôt au Kamchatka», avait dit un jour Alexandre.

Dépendait-il de la volonté de Napoléon, comme le croyait son serviteur,

de fournir au tsar la satisfaction qu’il exigeait? Son intérêt était de

le faire, pour maintenir l’alliance nécessaire à sa lutte contre les

Anglais, à ses opérations dans la Méditerranée. Ni son intention, ni son

intérêt n’étaient «de dépenser deux cent mille hommes pour rétablir la

Pologne». Et pourtant, il ne céda point, non par orgueil mais par

calcul. «Je ne suis pas Louis XV, le peuple français ne souffrirait pas

cette humiliation.»

On se figure toujours Napoléon disposant de la France si complètement

qu’on a hésité à recevoir cette explication, à chercher le dernier mot

de l’Empereur dans une volonté supérieure à la sienne. Au point où il

était parvenu, on oublie trop ses origines, et comment sa grandeur et sa

politique demeuraient, en partie, subordonnées aux passions conquérantes

et humanitaires à la fois des Français. Son empire est l’héritier de la

Révolution: il a reçu d’elle un legs d’orgueil et de justice, singulier

mélange d’idées libérales et ambitieuses qui, depuis et plus tard,

représenteront l’honneur national. Le pacte qu’au 18 brumaire Napoléon a

formé avec la France, où son ambition a puisé des forces inouïes à la

condition de dissimuler ses desseins, lui impose des limites. Il a servi

et flatté l’honneur national, lorsque, pour suivre ses projets sur

l’Orient, il faisait la guerre aux Habsbourg, à la Russie, opposait une

résistance sans trêve aux Anglais. Pour satisfaire Alexandre Ier, il ne

pouvait démentir à ce point son passé, celui de la France. Malgré lui,

dans le conflit qui se prépare, c’est la rencontre sur la Vistule de

deux mondes, également enthousiastes et conquérants, de la Révolution,

de l’orthodoxie russe, de deux croisades en un mot.

Depuis 1792, elles se rapprochent peu à peu; elles se touchent en

Turquie, sur le Niémen, dans la Baltique, après l’écrasement de

l’Allemagne. Par ses entreprises sur l’Orient, Napoléon s’est placé dès

le premier jour à la tête de l’une. Par tradition, par ambition,

Alexandre Ier est le chef de l’autre. Si l’Empereur, le 15 juin, refuse

d’abandonner la Pologne, le tsar sous prétexte d’indemniser le duc

d’Oldenbourg, refuse, pendant l’été de 1811, de renoncer à la conquête

de la Vistule, et menace, en le caressant encore, son adversaire.

Alors, le 15 août 1811, le jour de sa fête, dans une grande audience

solennelle, Napoléon en appelle à la France de ce duel auquel il ne peut

se soustraire. Il jette à l’ambassadeur de Russie, Kourakin, cette

apostrophe: «Je ne suis pas assez bête pour croire que ce soit

l’Oldenbourg qui vous occupe. Je vois qu’il s’agit de la Pologne: vous

me supposez des projets en faveur de la Pologne. Je commence à croire,

moi, que vous voulez vous en emparer. Non, quand même votre armée

camperait sur les hauteurs de Montmartre, je ne céderais pas un pouce du

territoire varsovien, pas un village, pas un moulin.» Kourakin trouva,

ce jour-là, qu’il faisait bien chaud chez l’Empereur. Les paroles qu’il

venait d’entendre, c’était, avec l’appel lancé comme un coup de clairon

aux Français, un défi à la Russie.

Le 16 août, Napoléon formait avec ses ministres, aussitôt, son plan de

campagne militaire et diplomatique. Contre les Russes, il allait armer

l’Europe, hommes et princes.

C’était une solution toute nouvelle de la question d’Orient, une levée

générale de l’Occident contre cette puissance asiatique, à qui, depuis

un siècle, l’on avait ouvert à demi les portes de l’Europe par les

partages. L’armée d’abord, le symbole et l’instrument de l’entreprise,

la Grande Armée, d’août à février, se reforme dans toute l’étendue de

l’Empire. A Dantzig, le grand dépôt, centre et base de l’attaque,

vingt-cinq mille hommes; et sur la même ligne comme couverture, l’armée

polonaise, soixante mille hommes sous le commandement de Poniatowski qui

reçoit de Paris armes et argent.--Puis, encore au premier rang, de

Hambourg à l’Oder, l’armée de l’Elbe portée à cinq divisions, cent mille

hommes français en majorité, et allemands.--Tout près, une troisième

armée, le 2e corps d’Oudinot, d’Hambourg à Boulogne sur toutes les côtes

de l’Océan, Français nouvellement appelés par la conscription, Suisses,

Hollandais, Croates.--Enfin, de Boulogne à Mayence, le 3e corps, celui

de Ney formé de vieilles troupes encore, de bataillons portugais et

espagnols.--Le 4e corps en Italie, sous la direction du prince Eugène et

de Junot, quatre-vingt mille hommes de Garde et troupes italiennes, de

Croates, d’Espagnols, de Dalmates. Les princes allemands ont reçu

l’ordre de mobiliser l’armée de la Confédération, cent trente mille

hommes: Gouvion Saint-Cyr (6e corps, les Bavarois), Reynier (7e corps,

les Saxons), Vandamme (8e corps, les Westphaliens).

Le tout va constituer une armée européenne, dont la Garde Impériale

forme la réserve et achève la physionomie, avec ses régiments

d’Italiens, de Hollandais, sa légion de la Vistule. Pour relier ces

masses, comme dans la campagne de 1805, des brigades de cavalerie grosse

et légère, du Rhin à l’Elbe, et du Mincio à la Vistule; pour les

appuyer, beaucoup d’artillerie, indispensable à ces recrues, plus de

sept cents bouches à feu;--pour les nourrir, les préserver du froid et

de la faim, des vêtements, des vivres, trente millions de liquide et des

convois en conséquence. Jamais rouages plus compliqués n’ont été montés

avec plus de soin.

Pour augmenter ses forces, pour isoler son adversaire, pour l’atteindre

sans embarras, la diplomatie de l’Empereur s’emploie aussi activement

que son génie militaire. La Prusse coupait, gênait ses communications de

l’Elbe à la Vistule. Si, comme on pouvait le craindre par certaines

négociations entamées en juillet 1811 entre son roi et le tsar, elle

armait, c’étaient Davout et les Polonais pris entre deux feux, au

premier signal de guerre. Déjà, poussé par le patriotisme de la nation

réveillée aux appels de Fichte et des sociétés populaires, aux leçons de

l’Université de Berlin, le gouvernement prussien mobilisait, fortifiait

ses places, envoyait Scharnhorst à Pétersbourg.

Napoléon a mesuré le péril, et brutalement il l’écarte. Il ordonne le 13

septembre 1811 à son envoyé de Berlin, Saint-Marsan, de prescrire dans

les trois jours le désarmement de la Prusse, l’envoi de trente mille

soldats à la Grande Armée comme otages. Le 14, Davout, les rois de Saxe

et de Westphalie, la division Desaix sont invités, au premier signal du

diplomate qui leur fera connaître la réponse du roi de Prusse, à cerner

ses États, à l’étouffer sur place sans un cri, sans une bataille. Le

cabinet prussien par de feintes mesures de désarmement gagna quelques

jours, puis quelques autres encore en consentant à l’envoi d’un

commissaire français, le tout pour attendre une réponse de

Saint-Pétersbourg. Elle arriva le 3 novembre, au moment où Napoléon

proposait définitivement à Berlin son alliance et la disposition

temporaire de la Prusse, ou la guerre. Scharnhorst avait conclu avec

Alexandre Ier le 17 octobre une convention militaire, qui ne

garantissait à son maître en cas d’attaque que Kœnigsberg.

Entre son peuple qui réclamait une guerre à outrance et la perspective

de quitter encore Berlin, peut-être pour n’y plus rentrer, entre la

menace brutale de Napoléon et une protection incomplète d’Alexandre,

Frédéric-Guillaume hésita. On le conçoit: la capitulation pouvait

paraître la déchéance morale; la résistance pouvait être la ruine

matérielle de la monarchie. En désespoir de cause, le roi s’adressa à

l’Autriche, expédia en grande hâte Scharnhorst à Vienne. Pour lui donner

le temps de revenir, il négociait avec Napoléon et feignait d’autant

plus de céder que l’Empereur se montrait plus menaçant.

Le plan de Metternich était fait depuis longtemps, en vue de cette

_guerre inévitable_. «Le meilleur parti serait certainement celui de la

neutralité, dans le cas où la guerre serait défavorable à la France.»

Mais Metternich avait calculé la victoire possible de Napoléon, probable

même, la perte de la Galicie qui en serait la conséquence. Il

recommandait le seul moyen d’en tirer parti, de s’associer à la France

avec des réserves qu’il appelait d’un joli euphémisme: une _neutralité

modifiée_. On pouvait ne pas se compromettre, et gagner la Silésie

peut-être. Ce n’était pas au moment où Napoléon acceptait le 17 décembre

ce concours prudemment concerté que l’Autriche, convoitant une province

prussienne, se risquerait à sauver les Hohenzollern à demi abandonnés du

tsar. Dès le 26 décembre Scharnhorst, _inexprimablement malheureux_,

recevait son congé, revenait à Berlin sans espoir le 29 janvier. Son roi

signait, le 24 février 1812, le traité de Paris. La Prusse ouvrait ses

places fortes à la Grande Armée, lui assurait des vivres et lui

fournissait un 10e corps destiné à Macdonald, où, par une revanche

étrange de l’histoire, vingt mille Prussiens viendraient se ranger sous

les ordres de la France aux côtés des Polonais.

Ce fut donc vraiment l’Autriche qui, en cette fin d’année, où

l’entreprise se formait, lui fit la voie libre. Mieux eût valu qu’elle

l’empêchât. Au moment où l’alliance de Tilsitt manquait à Napoléon, il

se réjouissait de trouver cette complaisance chez son beau-père. Le

concours de l’Autriche lui paraissait précieux: il devait lui être

funeste, en l’abusant. A ses côtés, instruit par l’expérience de la

dernière guerre, l’Empereur avait résolu à Vienne, sur les conseils de

son ministre, de garder l’attitude qui avait servi le tsar: s’agrandir

avec la France victorieuse sans combattre, ou la combattre vaincue pour

s’agrandir aussi ou réparer ses pertes. Le lendemain du jour (14 mars)

où François II promettait de mettre trente mille hommes en Galicie pour

recevoir des indemnités en Turquie ou en Pologne, Metternich

communiquait le traité à l’envoyé russe, Stackelberg, et le commentait:

«Le corps de Schwarzenberg n’opérera qu’en Bukowine et ne sera jamais

augmenté.» C’était la neutralité modifiée. «Quelle garantie en

donnerez-vous?» répondait l’autre: «L’intérêt de la monarchie», lui

répliqua simplement Metternich qui devait d’ailleurs ajouter trois mois

plus tard l’engagement écrit des deux Empereurs de se combattre pour la

galerie seulement (2 juin 1812).

Ces alliances de 1812 avec la Prusse, avec l’Autriche, demeuraient pour

Napoléon de simples préfaces, excellentes si la conclusion les

confirmait, subordonnées à sa victoire. Imposées à Berlin par la menace,

à Vienne par la perspective du butin, elles ressemblaient toujours à

celles que, pendant tout le dix-huitième siècle, les Allemands avaient

conclu avec les tsars par convoitise et par la crainte des conquêtes

russes; plus dangereuses infiniment pour Napoléon, puisqu’en se

retournant contre lui, elles pouvaient lui fermer la retraite. Alors,

elles lui suffirent: il comptait sur ses forces, et se contentait de ces

traités pourvu que l’Europe fût ouverte à ses armées. Pour la même

raison il n’insista pas pour obtenir le concours de la Suède que

Bernadotte lui faisait attendre, prêt à trahir ou à servir selon

l’occasion. Ce pays n’était pas sur sa route. Sa diplomatie avait fait

assez, si au début de 1812 elle avait dégagé le chemin de la Grande

Armée. Quand il vit ainsi toutes les barrières levées, l’Empereur, d’un

signal donné le 8 février 1812, la mit en marche vers le Niémen.

En plus grand, cette opération se fit comme en 1805. L’armée d’Italie,

la plus éloignée, dut partir la première, du Mincio sur le Mein où elle

se réunirait aux 2e et 3e corps ainsi qu’aux corps allemands, pour

former la masse de l’entreprise couverte en avant par l’armée de Davout

et les Polonais. Comme il y avait encore un long chemin de l’Elbe au

Niémen derrière lequel, à Vilna, se trouvait concentré le gros de

l’armée russe, Napoléon accomplit cette œuvre dans le plus grand secret.

Tandis que selon la coutume il portait tout l’effort au nord contre le

centre de l’ennemi, il voulait éviter que ce centre se déplaçât au sud

vers la Vistule. Beaucoup de secret donc dans la manœuvre de

mobilisation et, jusqu’au dernier moment, toutes sortes d’assurances de

paix et d’amitié, à Paris et à Pétersbourg pour les Russes.

Alexandre Ier n’était pas dupe de ces protestations, ni mal renseigné

sur ces mouvements. Le jour où ils commencèrent, il disait à l’envoyé

suédois: «Il ne faut pas se tromper soi-même: je serai probablement dans

un mois ou six semaines en guerre ouverte avec la France» (21 février

1812). Il disait cela froidement, résolu à ne pas céder, décidé à ne pas

être l’agresseur non plus. Son plan de résistance était formé; les

échecs que l’armée française venait d’éprouver à l’autre bout de

l’Europe, l’habileté que Wellesley avait mise à dérober le centre de son

armée aux attaques de Masséna, pour lui opposer tout à coup dans les

lignes de Torrès Vedras un centre plus résistant, avaient instruit pour

ce duel décisif l’adversaire de Napoléon. Au mois de juin 1811, le tsar

avait décidé d’attirer l’ennemi dans les lignes de défense établies

derrière la Duna. Lorsqu’à la fin de l’année son envoyé à Paris,

Tchernitcheff lui fit connaître la mobilisation de la Grande Armée

dérobée par le traître Michel dans les bureaux de la guerre, il se

flatta avec son conseiller le Suédois Armfeldt «de voir l’Empereur

donner dans son piège».

La Russie disposait alors de près de trois cent mille hommes, tout ce

que l’Empire pouvait fournir contre l’armée européenne «des vingt

nations». Le corps principal, le centre formé à Vilna, confié à Barclay

de Tolly, patient et méthodique, devait reculer devant l’invasion,

toujours, et chercher un abri dans les lignes de Drissa sur la Duna;

l’aile gauche, réunie sur le Bug, remise à l’impétueux Bagration, était

chargée de harceler l’ennemi, à mesure qu’il allongerait ses lignes

contre ce centre insaisissable. Le plan était ingénieusement calculé

pour déconcerter la tactique ordinaire des Français.

Afin d’en assurer le succès, la diplomatie russe n’était pas moins

active que celle de Napoléon. Tandis que celui-ci procurait à l’Europe

armée les moyens de pousser droit à travers l’Allemagne, vers la Russie,

Alexandre Ier, par des négociations à Constantinople et à Stockholm,

renforçait au contraire son aile gauche et constituait son aile droite.

Le général Kutusoff, qui disposait de quatre divisions sur le Danube

contre les Turcs, et, depuis 1811, négociait avec eux pour être libre de

revenir sur le Dniester, reçut l’ordre de terminer les conférences de

Bucharest (mars 1812) coûte que coûte. Le 28 mai il signait la paix dans

cette ville, restituait les conquêtes russes en Moldavie (1812), libre

désormais d’accourir au secours de Bagration. Son successeur, l’amiral

Titchagoff continua à négocier à Constantinople l’alliance de la

Turquie, après la paix.

Au mois d’août 1812, Alexandre obtenait à Abo, par Bernadotte, le

concours de la Suède. Depuis le mois de février, un envoyé suédois,

Loewenwielm, était venu lui offrir dans la Baltique et l’Allemagne du

Nord une forte diversion composée de Suédois et d’Anglais sur le flanc

gauche de la Grande Armée. Il y joignait la promesse d’agir avec les

Anglais à Constantinople pour déterminer la Turquie. La Suède mettait à

son concours une condition, l’acquisition de la Norvège: Alexandre

craignit d’abord que le patriotisme suédois ne s’assurât ce gage et ne

le servît point. Dès le 5 avril, cependant, la nécessité l’obligeait à

un premier traité que la conduite, les ambitions et le langage de

Bernadotte scellèrent définitivement au mois d’août.

Dans l’âme du Gascon ambitieux qui n’avait jamais pardonné à Bonaparte

d’avoir fait Brumaire à sa place, qu’un trône consolidé par la gratitude

des Suédois ne consolait pas encore de cette fortune manquée, des

espérances s’éveillaient de ruiner Napoléon par l’Europe et de le

remplacer à Paris. Alexandre n’eut qu’à lui dire: «Je verrai avec

plaisir les destinées de la France entre vos mains», pour être assuré

que la Suède suivrait jusqu’au bout, et que le Prince royal

l’entraînerait au delà de ses convoitises nationales dans une fuite sans

merci contre Napoléon.

La Suède acquise, la Prusse impatiente du joug qu’elle avait dû subir et

s’en excusant, la Turquie apaisée, peut-être alliée, et l’Autriche

affirmant sa neutralité, le Nord et le Sud de l’Empire russe assez

fortement garantis pour que les armées du tsar pussent reculer devant la

Grande Armée et la harceler sur ses flancs, tel était le plan avec

lequel Alexandre attendait son rival.

Au mois de mai 1812, les deux champions se sont rendus à la tête de

leurs armées. Napoléon est arrivé à Dresde, avec l’Impératrice, le 17,

pour une grande parade comme à Erfurt. Il y a retrouvé la même cour de

rois, princes allemands, rois d’Italie ou d’Allemagne, ses lieutenants.

Il a reçu la visite de l’Empereur d’Autriche, du roi de Prusse; il leur

a donné des fêtes et rendu leurs visites, offert des chasses royales. Il

dispose de l’Europe, mais ce n’est plus alors comme en 1808 pour

l’inviter à discuter pacifiquement avec le tsar sur le sort de l’empire

ottoman. Il l’invite à régler la question d’Orient par les armes, en

rejetant d’une poussée brutale, unique, la puissance russe dans les

déserts d’où le génie de Pierre le Grand et de Catherine II, et la

complicité des puissances allemandes l’ont fait sortir.

Quoiqu’il affiche, à Paris, le dessein de redresser les griefs des

Polonais, de réparer la grande iniquité du dix-huitième siècle, et qu’il

prétende, par un effort suprême, décider de l’Europe «républicaine ou

cosaque», son dessein reste personnel, ambitieux et, si grand qu’il

soit, un fragment de son rêve éternel. La Russie abattue, c’est la force

victorieuse lui livrant ce qu’à Erfurt le prestige de cette force et sa

diplomatie n’ont pas obtenu, le chemin de Constantinople et de l’Orient;

l’Angleterre enfin obligée d’y consentir.

Les Français ne s’y trompent point, ni ceux qui l’approchent de plus

près, ni le dernier soldat qui de loin le suit, confiant dans son

étoile. «On sait trop, a osé lui dire Caulaincourt, bien en face, que

Votre Majesté veut des pays plus pour elle que pour leur intérêt

propre.» Et un pauvre fusilier de la garde écrivait de l’armée à son

père: «On dit que nous allons en Égippe: je voudrais que nous allions à

la fin du monde.» Napoléon n’a pas souhaité cette guerre; il ne l’eût

pas faite pour restaurer la Pologne. Mais obligé de combattre, plutôt

que de détruire une révolution fille de celle qui le consacre, il

emploie comme toujours cette guerre à la poursuite de son dessein

tenace. Quel autre projet formait-il à Dresde lorsqu’il y apportait dans

un fourgon qui devait le suivre en Russie les ornements impériaux

destinés, si le fait appuyé sur plus d’un témoignage est vrai, à le

présenter aux Slaves sous la double figure d’un Charlemagne et d’un tsar

armé contre les Asiatiques et les Infidèles. Tout prouve qu’à ses yeux

et pour son ambition, la guerre «contre ce petit empereur arrangé en un

tour de main à la sauce blanche» facile, rapide, était une préface, le

préambule de son histoire inachevée toujours, de l’Égypte à

Constantinople et en Orient.

Certes, la vision était grande; mais la conclusion trop vite formulée et

connue fit tort à la préface, à Dresde comme à Erfurt déjà. Démasquées,

les ambitions de Napoléon provoquent autour de lui les inquiétudes, et

avec la peur, les trahisons. C’est Caulaincourt qui l’adjure de songer à

la France; Pasquier, le ministre de la police, qui lui signale les

doutes et les sourdes révoltes des Parisiens; Rapp, l’exaspération

générale des Allemands; Jérôme qui tremble pour son trône; tous enfin,

Cambacérès, Mollien, Decrès, Lavalette, les ministres, les généraux, les

sénateurs, parvenus, grands seigneurs du nouveau régime, satisfaits si

le maître ne l’est pas. Talleyrand, confident d’Alexandre Ier, négocie

avec Nesselrode pour l’arrêter. Moins scrupuleux encore, Bernadotte

escompte la colère des Russes, l’excite en leur montrant le conquérant

en marche sur Constantinople et l’Égypte, et s’évertue à lui fermer la

route pour le détrôner dans cette impasse et le remplacer, s’excusant du

coupe-gorge par le service rendu à l’Europe de la protéger contre _un

fou dangereux_.

Le moment n’est pas loin où le premier désastre, auquel l’Empereur se

refuse de croire, persuadera l’Europe, la France elle-même saisie par la

peur d’une grande revanche que, comme les Directeurs autrefois, il est

seul responsable de cette guerre lointaine. Alors on lui demandera

compte de ces boucheries d’hommes, enfants de toutes les nations, dont à

Dresde il semble souverainement décider les destinées.

Tout autre est l’attitude du souverain dissimulé et ambitieux qui a,

plus que Napoléon, mené depuis trois ans les événements. Alexandre s’est

rendu à Vilna le 10 avril, après avoir envoyé le 8 son ultimatum à

l’Empereur et exigé l’évacuation de la Prusse: là, des réceptions aussi

et des fêtes, moins somptueuses et plus intimes que celles de Dresde, où

le maître semble oublier dans un commerce de bonnes grâces réciproques

la gravité de l’heure présente. Sans y paraître, il travaille à

s’attacher ses sujets lithuaniens, nobles dont il visite les châteaux et

distingue les femmes, paysans au foyer desquels il vient s’asseoir non

en maître, mais en ami. Pour plaire à la Russie où gronde la haine

contre la France, il a exilé Spéranski, sans autre motif que la crainte

de paraître coupable à ses sujets en lui continuant sa confiance (mars

1812). «Il s’est coupé volontairement, ainsi qu’il l’a dit alors, la

main droite.»

La dépense de flatteries et de caresses qu’il a faite pour subjuguer

Napoléon, il la renouvelle pour habituer, entraîner son peuple aux

sacrifices qu’il lui prépare. Il prévoit qu’il pourra être obligé de

reculer jusqu’à Tobolsk, mais il n’en laisse rien voir. Il compte que le

dévouement des Russes sera d’autant plus grand que leur malheur commun

aura été moins prévu, moins mérité. En l’attaquant à la tête de

l’Europe, en l’isolant, Napoléon fait son jeu: dans son ultimatum, le

tsar n’a même pas fait mention de la Pologne. Point de conquête de sa

part, mais une résistance fière, stoïque, pour la sauvegarde de la

Russie, de l’Allemagne et de l’Europe, au conquérant qui viole les

droits des nations. S’il tend la main à l’Angleterre, à la Suède, à la

Prusse, ce n’est pas pour former, comme les puissances avides qui

combattaient la Révolution, une coalition d’intérêts. Avec ces

puissances, il est le champion des peuples opprimés.

Si Dresde est le rendez-vous des rois, Vilna est le tribunal des

nations. Armfeldt y représente le peuple suédois; Stein, la patrie

allemande; Serra-Capriola, ministre des deux Siciles, l’Italie; Bentinck

l’Angleterre qui souffre et lutte pour tous; un envoyé des Cortès

espagnols, la première nation qui se soit levée invincible contre le

tyran: une Babel enfin dont les langues et les avis discordants gênent

les décisions de l’état-major russe. La Providence qu’invoque Alexandre

sans relâche dans les temples grecs et même dans les églises catholiques

se chargera de mettre ordre à tout. Car ce n’est pas le Dieu des

batailles qui décidera. C’est le Dieu de justice qui saura reconnaître

les ambitieux des victimes. A Vilna, on attend ses arrêts, gravement,

posément. Point de fièvre, ni de grandeur, ni d’ambition. Cette attitude

a frappé l’aide de camp de Napoléon, Narbonne, chargé de ralentir par

une feinte négociation ou de surveiller les armements des Russes. «Je

reste dans l’alliance, lui a répondu le tsar sans colère, je ne tirerai

pas l’épée le premier; je ne veux pas avoir, aux yeux de l’Europe, la

responsabilité du sang que fera verser cette guerre», et, mettant avec

la plus grande tranquillité le doigt sur une carte où figure le

Kamchatka, il ajouta: «Il faudra que votre maître aille jusque-là, si

_Dieu ne favorise pas la cause juste_.» Puis poliment, le tsar avec les

formes nécessaires donna son congé à Narbonne. Tandis que Napoléon

semblait à Dresde annoncer son triomphe, Alexandre, malgré son ambition,

préparait son attitude et son langage en vue d’éventualités toutes

contraires. En cas de désastre, il n’aurait de comptes à rendre ni à son

peuple ni à l’Europe. Il s’était mis en règle avec l’opinion. Son

sang-froid, et cet art de convaincre les autres à force de paraître

convaincu, juste et sincère firent d’autant plus impression qu’il

soutint le rôle jusqu’au bout.

Ce fut à Vilna que le tsar apprit, au milieu d’une dernière fête, le

passage du Niémen effectué le 24 juin 1812, par les corps de Davout,

d’Oudinot et de Ney en présence de l’Empereur même. Pas un muscle de sa

physionomie ne bougea; pas un mot ne fut prononcé qui pût troubler la

fête. On y vit Alexandre aussi aimable, aussi galant qu’à l’ordinaire,

en frais d’esprit, quand la Russie s’ouvrait au flot de l’invasion.

Après cette heure de répit donnée par un suprême effort de volonté à ses

sujets, Alexandre prit ses dispositions, invita les Russes à le suivre,

où la fortune le conduirait, au Kamchatka ou sur le Rhin: «Dieu, dit-il

simplement, est contre l’agresseur.» Un duel de deux ans, le plus grand

que l’Europe eût vu, venait de commencer.

La première passe fut rapide. Elle surprit Napoléon et le déconcerta. Il

s’attendait à livrer bataille devant Vilna. Alexandre avait quitté cette

ville le 27, et ses armées se retiraient, à distance, Barclay de Tolly

sur Drissa, Bagration sur Minsk, hors de portée. Le 1er juillet,

l’Empereur des Français fit appeler l’aide de camp Balachoff que son

rival lui avait envoyé pour manifester une dernière fois la candeur de

ses intentions, son désir de ménager l’humanité. Puisque l’armée russe

échappait aux coups qu’il avait médité de lui porter, Napoléon voulait

menacer Alexandre du projet qu’il s’était réservé d’exécuter, à sa

première et décisive victoire. Il lui faisait savoir que, s’il ne cédait

pas, il déchaînerait de Moscou, la capitale sainte où il se porterait

immédiatement, parmi sa noblesse et son peuple une révolution.

Accompagnées d’éclats de colère, piétinements de rage et bris de

fenêtre, ces menaces étaient, selon l’usage, une manœuvre de l’Empereur

pour réparer le premier échec que la tactique de l’adversaire venait de

lui infliger, en l’évitant.

Poursuivre sa route sur Moscou, entre deux armées également intactes,

comme s’il les avait vaincues, dans un pays déjà menacé de la neige,

détrempé par la pluie, où les équipages trop nombreux gênaient la route,

avec des troupes sans cohésion, commençait à devenir dangereux: «Quel

est le chemin de Moscou?» demandait-il à Balachoff, qui lui répondait:

«A volonté, tout chemin mène à Rome. Charles XII l’a pris par Pultava.»

Napoléon n’avait pas besoin de ce souvenir pour être en garde. Si le

tsar, intimidé par ses menaces, consentait à renouveler dans Vilna

l’alliance de Tilsitt, l’Empereur «déjà sombre, préoccupé de son premier

échec», eût été heureux de terminer la guerre. Sa diplomatie eût réparé

le mécompte de sa stratégie.

Il demeura quinze jours à Vilna, attendant une réponse et l’effet de ses

menaces. Alexandre s’était résigné d’avance à la perte de Moscou: il ne

céda point. C’était un duel à mort. «Je signerai la paix à Moscou», dit

alors l’Empereur. La Grande Armée déploya en avant son front, depuis

Dunabourg jusqu’à Minsk (16 juillet 1812) pour atteindre le centre de la

Russie par le fossé qui unit la Duna au Dniéper. La seconde passe du

combat commençait.

Elle se termina par la victoire de Smolensk, complétée par celle de Ney

à Valoutina (17-19 août 1812). L’opinion publique en Russie s’était

prononcée violemment contre les calculs qu’on reprochait à Alexandre

d’avoir formés avec des Allemands, pour découvrir par des retraites

successives la route de la capitale sainte aux Français. Le tsar avait

dû renoncer à son programme défensif, au commandement des armées.

Impatient de livrer bataille, Bagration avait cherché, au risque de se

faire écraser isolément, à se réunir à Barclay de Tolly et y avait

réussi. Leur réunion ne leur procura qu’une défaite. Sans la résolution

de Barclay qui obligea Bagration à se retirer encore, les armées russes

étaient anéanties. Elles se sauvèrent.

Ce n’était pas encore la victoire décisive qu’avait rêvée Napoléon: ce

pouvait être, s’il l’eût voulu, le terme encore heureux de l’entreprise.

En passant le Niémen, au début, Napoléon avait prononcé ces mots: «La

deuxième guerre de Pologne est commencée.» Après la prise de Smolensk,

dont ses soldats polonais célébrèrent la prise par des cris de joie,

cette guerre était achevée. Quelle revanche pour les armées et la

politique républicaines d’avoir assuré, avec le concours de l’Europe, de

l’Autriche et de la Prusse elle-même, ce triomphe du droit! Quelle

justification aux yeux des peuples, pour cet Empereur héritier de la

Révolution, qui venait de combattre les Russes plutôt que de renier cet

héritage, fondement de sa grandeur! Quel remède enfin, puissant,

efficace au tort que lui avait fait sa conduite en Espagne!

La ligne de la Duna, où l’ennemi avait espéré l’arrêter, lui servait

maintenant de rempart. Oudinot l’occupait de Drissa à Polotsk (18 août).

La Grande Armée était à Smolensk, dans une position redoutable. Les

Autrichiens de Schwarzenberg eux-mêmes, les Saxons de Reynier occupaient

le haut Dniéper, Macdonald et les Prussiens tenaient la Courlande et

assiégeaient Riga. C’était la Pologne, non seulement vengée, mais

reconstituée comme au temps de sa pleine puissance. Le 26 juin 1812 la

Confédération polonaise avait prononcé solennellement la restauration de

la patrie, sous la présidence du vieux prince Czartoriski. Tous les

Polonais au service de la Russie étaient invités à se ranger sous les

drapeaux du libérateur. Et le confident d’Alexandre Ier, le jeune prince

Adam, passait lui-même à Napoléon. Le royaume des Jagellons avait enfin

retrouvé son unité matérielle et morale. Les partages étaient effacés.

Il semblait que ce résultat suffît à payer tant de dépenses et

d’efforts. Il eût fait porter à Alexandre la peine de son ambition et de

ses intrigues. Pour avoir voulu la Pologne entière, il aurait ainsi

perdu sa part. La couronne qu’il se destinait, en abusant du patriotisme

polonais, avait paru et pouvait être la récompense de Murat. A cette

heure décisive, dans cette trêve dernière que lui accordaient encore la

fortune et la victoire, l’Empereur eut son secret, qui le perdit. Il

traita la révolution polonaise comme il avait fait les Français,

flattant à Varsovie comme à Paris les espérances et les ambitions

patriotiques, dans la mesure où elles créaient des ressources à sa

propre ambition, obstiné à suivre, habile à masquer derrière la guerre

de Pologne son entreprise personnelle.

A Varsovie, à Vilna, la haine des Russes et des Romanoff fut entretenue,

exploitée, comme en France, celle des Bourbons et des Autrichiens, pour

le secours que promettait cette nation indomptable de soldats. «J’aime

les Polonais sur le champ de bataille: ils le meublent bien», disait

l’Empereur à Narbonne en mars 1812. Toute la question était là:

«Éveiller la fibre nationale de ce peuple et l’entraîner avec moi. C’est

une race valeureuse.» Mais il avait calculé que refaire la Pologne,

c’était se brouiller avec l’Autriche, ou s’obliger, pour l’indemniser de

la Galicie, à lui rendre l’Illyrie, les chemins des Balkans. Le partage

de l’empire ottoman, il y pensait toujours. Maître de la Lithuanie, il

ne la réunit pas au duché de Varsovie, la gardant comme un objet

d’échange séparé. Il ne voulut pas renoncer à imposer au tsar par de

nouvelles victoires et par une révolution à Moscou, par de subites

concessions peut-être en Pologne, ses conditions d’Erfurt. Alexandre lui

avait refusé Constantinople: avec l’aide des Allemands, des Français,

des Polonais on lui prendrait Moscou d’abord, Byzance après.

Qu’était la restauration de la Pologne, à côté de la perspective qui

s’ouvrait à lui de régler à Moscou, par un dernier effort aux dépens

même de la Pologne, avec la Russie vaincue, l’Autriche satisfaite, le

compte définitif de son ambition? A Campo-Formio, l’Italie; à Presbourg

et à Vienne, l’Adriatique; à Moscou enfin, aux portes de l’Asie, les

Balkans, cet Orient que les Anglais ont fermé à son rêve, dont les tsars

et l’Autriche ont aussi les clefs. Napoléon a laissé dans le _Mémorial_

un aveu précieux: «J’ai toujours calculé trouver un bien plus grand

secours dans le secret; alors demeurait comme en auréole autour de moi

ce vague qui enchaîne la multitude et lui plaît, ces dénouements subits

et imprévus reçus avec tant d’applaudissements _et qui créent tant

d’empires_. C’est ce principe qui m’a fait courir malheureusement si

vite à Moscou; je m’étais mis dans l’obligation de ne pas laisser le

temps de commenter. Avec ma carrière déjà parcourue, mes idées sur

l’avenir, il fallait que ma marche eût quelque chose de surnaturel.»

Le 21 août, l’Empereur hésitait encore. On raconte qu’ayant visité le

champ de bataille de Valoutina, il se serait écrié: «Avec de pareilles

troupes on peut aller au bout du monde: à Moscou.» Le 24 il mobilisait

de nouveau la Grande Armée et s’ouvrait, par la victoire de Borodino, la

route de la capitale (7 septembre). Le 14 septembre, il entrait, entouré

de sa garde encore intacte, au Kremlin. Après cette troisième passe,

courte mais décisive, il pouvait croire qu’il était maître du champ. Il

se préparait à la conclusion attendant que son adversaire s’avouât

vaincu et rendît son épée. Le peuple russe avait exigé qu’on défendît

Moscou, réclamé que Kutusoff réunît les armées du tsar et livrât

bataille, au lieu de fuir comme Barclay de Tolly. La bataille avait été

livrée et perdue. Toutes les ressources de la défense nationale eussent

été sacrifiées à l’amour des Russes pour leur cité sainte, si Kutusoff

eût essayé de combattre encore devant Moscou, s’il ne se fût retiré vers

le sud. C’était malgré son peuple qu’Alexandre avec ses généraux

pratiquait cette tactique prudente: lui serait-elle pardonnée? Les

sujets du tsar prendraient-ils leur parti de ces éventualités qu’il

avait prévues, le suivraient-ils à Tobolsk, abandonnant à l’ennemi leurs

foyers, leurs dieux? Vaincu, ne serait-il pas abandonné? S’il l’était,

la lutte se trouverait terminée, comme son rival l’espérait. «Russes,

avait dit Kutusoff à ses soldats le matin de Borodino, vous êtes le nerf

des énergies de votre Empereur.» A Borodino, ils avaient compris ce

langage. Le comprendraient-ils encore après l’entrée des Français à

Moscou?

Ce n’était pas seulement obstination, si le tsar disait au colonel

Michaux le 21 septembre: «Napoléon ou moi, moi ou lui. Nous ne pouvons

plus régner ensemble.» En posant ce dilemme, il trahissait son angoisse,

attentif à celles de son peuple. Tandis qu’à Moscou, l’Empereur se

croyait assuré «d’avoir fini avant la fin de septembre», comme il

l’avait annoncé à Dresde, Alexandre à Saint-Pétersbourg, se demandait,

impassible encore comme à Vilna, mais dans l’attente d’événements

graves, si la Russie lui viendrait en aide.

L’incendie de Moscou décida pour jamais entre leurs ambitions rivales.

Les exigences formulées par Napoléon à Erfurt, renouvelées à Dresde,

furent brutalement rejetées, à la veille d’être confirmées; les refus et

les prétentions d’Alexandre se trouvèrent justifiés par l’événement du

16 septembre. Événement imprévu en apparence, œuvre surnaturelle de

cette fatalité que Napoléon invoquait pour masquer ses calculs, et qu’en

cette circonstance encore il invoqua pour cacher sa déception. «Si

Moscou n’eût pas été incendiée, Alexandre eût été contraint à la paix.»

Le gouverneur de la ville, Rostopchine, qui savait comment on agit sur

les foules, avait préparé l’incendie et emmené les pompes. Au lieu de

l’apothéose que Napoléon se réservait, il fit de la ville sainte un

_holocauste_, signal décisif de la croisade patriotique. La cause

d’Alexandre était gagnée auprès de ses sujets; celle de Napoléon perdue.

Il avait espéré, si le tsar ne cédait pas, apparaître à la Russie, de

Moscou, comme un Dieu. Sur les ruines de la Ville Sainte que son armée

avait pillée et profanée, pendant l’incendie, il ne parut plus que le

démon de la conquête. Contre lui, en faveur d’Alexandre, et bientôt avec

le concours des nations, ce fut désormais une guerre sacrée. Son erreur

fut de compter encore sur sa diplomatie pendant un mois pour effrayer et

faire céder des adversaires désormais en possession d’une pareille force

morale. Alexandre, à qui il écrivit le 20 septembre, invoquait pour

toute réponse le concours des nations européennes, de l’Angleterre et de

la Suède «contre le nouvel Attila». Tout le monde, en Europe, fut

persuadé par la plainte du tsar que les Français avaient brûlé et pillé

Moscou.

Le 5 octobre, Napoléon envoyait Lauriston à Kutusoff et recevait une

réponse enfin qui dut l’éclairer: «Je serais maudit par la postérité si

l’on me regardait comme le premier moteur d’un accommodement quelconque.

Tel est l’esprit de ma nation.» Autour de Moscou, la guerre des

partisans commençait. Paysans et cosaques arrêtaient les estafettes,

harcelaient les convois, traquaient les maraudeurs. Le 19 octobre,

vainqueur d’Alexandre, Napoléon reculait devant la Russie soulevée et

ordonnait la retraite que l’hiver survenu, après un automne trompeur,

transformait brusquement, jusqu’à la Bérésina, en désastre (29

novembre).

L’incendie de Moscou avait assuré le salut de la Russie sans combat. La

retraite des Français, par une autre fatalité, un hiver aussi rude que

précoce, détermina, sans autre combat que ceux de Malojaroslavetz (24

octobre), de Krasnoe (16-17 novembre), de la Bérésina, la ruine de la

Pologne. Pour la sauver, il eût fallu que Napoléon pût arrêter son armée

à Smolensk. C’était son dessein, lorsqu’il quitta Moscou. Le défaut de

vivres, la rigueur du froid, le nombre croissant des traînards,

l’impossibilité de reconstituer une armée, de la faire vivre, toutes ces

raisons avouées dans ses lettres à Maret l’obligèrent à se rabattre sur

Vilna. Le 20 novembre, il perdait déjà cette dernière ressource.

«Pourrons-nous y tenir? Oui, si l’on peut y tenir huit jours. Mais si

l’on est attaqué... Des vivres, des vivres, des vivres. Sans cela, il

n’y a pas d’horreurs auxquelles cette masse indisciplinée ne se porte

contre cette ville. Peut-être cette armée ne pourra-t-elle se rallier

que derrière le Niémen.» Il prévoyait que la Pologne paierait de ses

espérances les plus chères, et du pillage de ses villes, le concours

qu’elle lui avait prêté. Toutes ses dépêches, jusqu’au jour où il la

quitta à Smorgoni le 5 décembre, pour retourner à Paris en hâte,

laissant l’armée à Murat, prédisaient son sort à ce malheureux pays: «Je

plains Vilna, dit-il le 30 novembre.» Le 8 et le 9 décembre la ville

était pillée, mais la populace à son tour, exaspérée, assassinait les

soldats de Napoléon. Et cette autre prédiction de Daru: «Votre départ

sera la ruine de l’armée», se réalisait. Murat, démoralisé, laissa, le

16 décembre 1812, les restes de l’armée débandée s’enfuir sur Kovno.

Lorsque les Russes entrèrent à Vilna immédiatement, ils y trouvèrent un

immense charnier de quarante mille hommes, Français et Polonais

entr’égorgés, image lamentable du sort que la Pologne et la Grande Armée

subissaient à la fois, sacrifiées toutes deux à l’entreprise fatale sur

Moscou. Napoléon avait trouvé et préparé son excuse, accusant, pour ne

point être accusé, les Polonais d’abandon, quand il les abandonnait:

«Personne n’a bougé. J’ai été bien mal secondé par la Lithuanie et par

le duché de Varsovie, ou plutôt je n’ai pas été secondé du tout, ni par

le gouvernement ni par le pays.» Ce furent ses adieux à la Pologne: le 5

décembre 1812, le lendemain de son départ, le prince Adam Czartoriski

écrivait au tsar: il se faisait fort d’amener la Pologne en cet état de

détresse, désabusée de son rêve de liberté, à se donner aux Russes, pour

écarter à jamais le cauchemar d’un démembrement. «Reprendrez-vous, sire,

vos anciens projets relatifs à ce pays? En la subjuguant, aurez-vous

encore le désir de subjuguer les cœurs, de rendre les liens entre les

deux nations indissolubles, en les rendant volontaires? Nous touchons au

moment où vos succès militaires vous permettront enfin de procéder à

l’exécution de cette œuvre.»

Tel était bien le résultat de cette guerre: la Pologne appartenait de

nouveau aux Russes, tout entière, comme avant les partages de 1772.

Alexandre Ier avait, au début de 1813, à travers les angoisses des

peuples, réalisé son dessein. L’œuvre de Frédéric II était effacée: à

Tauroggen, le corps d’armée prussien du général York venait de demander

le 30 décembre 1812 au général Diebitsch le bénéfice de la neutralité.

La situation précaire de ces troupes était l’image de celle qui était

faite alors à la Prusse par les ordres de Napoléon et par les succès

d’Alexandre. Elle devait tout subir: elle ne pouvait rien empêcher. Par

l’impuissance des Hohenzollern les Czartoriski se voyaient dans «un de

ces moments qui ne reviennent point dans la vie»: à la conquête

matérielle de leur pays ils offraient à Alexandre de joindre la conquête

morale. «Si Votre Majesté, quand la nation polonaise s’attend à la

vengeance d’un conquérant, lui tend la main et offre de plein gré ce qui

faisait pour elle l’objet du combat, l’effet en sera magique. Il

surpassera votre attente. Je prendrais sur moi de tout signer sans

retard.» Czartoriski avait raison: Alexandre Ier tenait les enjeux de ce

duel redoutable, une occasion de les prendre qu’il ne devait plus

retrouver.

Roumantsoff, toujours partisan de la paix, considérait la guerre comme

terminée et le disait à son maître. Kutusoff, le héros de la patrie

russe, croyait sa tâche accomplie et jugeait les sacrifices suffisants.

Alexandre lui-même avouait, le 13 janvier 1813, «le brillant de la

position actuelle».

Il ne la trouvait pas cependant assez solide. Il craignait de découvrir

aux Allemands son dessein de garder la Pologne tout entière. Ne

rejetterait-il pas, en leur retirant leur proie, l’Autriche et la Prusse

dans les bras de la France? Par défaut d’audace peut-être, par

l’influence des conseils de Stein aussi, Alexandre subordonna sa

victoire, qui était complète pourtant, au désir de gagner la Prusse à

ses projets. La convention de Kalisch (28 février 1813) fut le signal de

la guerre nouvelle que le tsar trouvait nécessaire à l’achèvement de sa

conquête. La question de Pologne fut réservée jusqu’au jour où

l’Allemagne serait indépendante et libre, où, comme la Russie, la Prusse

retrouverait dans cette œuvre nationale sa grandeur passée et de larges

compensations, morales et matérielles à la perte de ses provinces

polonaises. «Empêchons à tout prix, écrivait Stein le 7 novembre 1812,

la formation d’un royaume de Pologne en tout cas inutile et peut-être

menaçant pour l’Allemagne. Que l’Angleterre et que l’Autriche se

réunissent pour s’opposer à ces désirs sauvages.»

En écartant, à peu de frais, ce danger inévitable dans la situation où

était la Prusse, en lui procurant de plus les moyens de commencer une

croisade nationale, Stein rendit à sa patrie d’adoption un service dont

les historiens prussiens n’ont pas méconnu la valeur. Mais les ambitions

d’Alexandre et les espérances des Czartoriski se trouvèrent ajournées.

Le sort de la Pologne n’était pas réglé; la Russie avait abandonné les

provinces roumaines au début de la guerre. Elle n’avait pas acquis, en

échange, et malgré ses victoires, les pays de la Vistule abandonnés en

1772 à regret aux Allemands.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 91 / 179 题