EXPANSION EXTÉRIEURE ET CRISE INTÉRIEURE DE L’EMPIRE

L’année 1810 fut pour le pouvoir et la fortune de Napoléon l’époque

décisive. Elle accumula contre ses ambitions les obstacles; elle

développa les germes de ruine que son empire démesurément accru

renfermait. En Orient, sa politique se heurtait au refus du tsar de

démembrer la Turquie et paraissait encourager contre les Russes la

reconstitution de la Pologne: double effet de la méfiance que Talleyrand

avait inspirée à Alexandre, puis de la guerre à laquelle il avait

entraîné Metternich et son maître. En Espagne, les ambitions de Soult

avaient fait autant de tort à Napoléon en 1809 que les intrigues de

Murat d’abord. Puis Joseph se montrait aussi incapable, après avoir

accepté la couronne, qu’il avait été hésitant à la prendre. Toujours

prêt à donner sa démission, il tenait à rester roi et espérait y réussir

par une politique entièrement opposée à celle de son frère. Traiter les

Espagnols en rebelles avec rigueur, faire vivre à leurs dépens l’armée

chargée de les réduire, épouvanter et épuiser le pays, tel était le

programme de Napoléon contre les insurrections nationales. Joseph se

flattait de s’attacher l’Espagne par la douceur, et comptait au besoin

sur le contraste de sa clémence avec ce gouvernement de fer pour se

faire pardonner. «Il s’était persuadé que dire du mal de son frère,

c’était s’en séparer, et que se séparer de son frère, c’était

s’enraciner: Il n’y a que moi d’honnête homme dans la famille,

disait-il, et si les Espagnols voulaient se rallier autour de moi, ils

apprendraient bientôt à ne rien craindre de la France.» La cour de

Madrid devenait ainsi le refuge de Français mécontents de l’Empereur,

suspecte aux officiers qui recevaient de lui leurs ordres directement:

impuissant à persuader les Espagnols de sa bonne volonté, le roi était

sans autorité sur les généraux chargés de les châtier. Il récriminait

contre eux et contre son frère. Napoléon récriminait contre lui. Ce

désordre entravait la conquête de l’Espagne. Il détermina surtout

l’Empereur à des mesures décisives qui poussèrent les Espagnols au

désespoir et leur procurèrent de nouvelles énergies.

Au moment où Joseph se félicitait d’avoir aisément conquis l’Andalousie

et Séville (1er février 1810), Napoléon démembrait son royaume. Le

décret du 8 février 1810 constituait des gouvernements militaires en

faveur de Suchet, d’Augereau, de Reille, de Thouvenot, divisait

l’Espagne en fiefs de maréchaux, et laissait prévoir que bientôt tous

les pays de la rive gauche de l’Èbre seraient incorporés à la France.

Ainsi, la conviction se faisait plus profonde et plus générale parmi les

Espagnols que Napoléon n’avait jamais voulu, en leur donnant un roi, que

prendre et partager leur patrie. La _Junte nationale_, réfugiée dans

l’île de Léon après la conquête de Cadix, s’unissait plus étroitement

que jamais aux Anglais fortement retranchés en Portugal. Cette guerre

dont moins que jamais on peut prévoir la fin occupe trois cent mille

hommes et les meilleurs généraux de l’Empire, Soult, Masséna, Marmont,

Sébastiani, Suchet, Kellermann, Augereau, le grand état-major des

guerres de la Révolution. La cupidité des lieutenants de l’Empereur, les

maladresses de son frère, qui parfois ressemblent à une trahison,

enveniment cette plaie que l’Angleterre entretient aux flancs de

l’empire.

Il s’en est fallu de peu qu’elle n’en ouvrît une autre au Nord de la

France comme au Midi, à Anvers comme à Lisbonne, à la fin de 1809, et

que là encore les trahisons obscures, tramées autour du trône impérial

par les serviteurs et jusque dans la famille de Napoléon, ne

facilitassent sa tâche.

Le ministère tory qui avait définitivement repris le pouvoir en 1807

sous la direction de Perceval avec Canning aux affaires étrangères et

Castelreagh à la guerre, tous deux jeunes et résolus à une lutte sans

merci, avait pour combattre Napoléon changé de tactique. Au lieu de

dépenser l’or de l’Angleterre à solder des coalitions que l’alliance de

Tilsitt condamnait à l’impuissance, il concentrait l’attaque sur la mer,

bloquait les flottes françaises dans les ports de l’Empire, occupait des

colonies sans défense, le Sénégal, la Martinique et la Guadeloupe, la

Guyane, Saint-Domingue (1809), l’île de France (1810). Enfin il

dirigeait l’effort en Europe sur des points qui pouvaient devenir contre

Napoléon des forteresses redoutables. L’Espagne et Lisbonne lui

procuraient une position de cette sorte. Les îles de Zante, Céphalonie,

d’Ithaque et de Cerigo tombaient en octobre 1809 aux mains d’une

garnison anglaise. Au mois de mai de la même année, Castelreagh avait

ordonné à l’amirauté un armement considérable de trente-sept vaisseaux

de ligne, de deux cents autres vaisseaux de second ordre, et de quatre

cents transports destinés à recevoir quarante mille hommes. Ce ne fut

que le 1er août 1809, par le débarquement des Anglais à l’île de

Walcheren, que l’on sut l’objet de leur entreprise. Elle était destinée

à détruire les travaux commencés par Napoléon à l’embouchure de

l’Escaut, à Flessingue, à Anvers, fortifications, arsenaux qui avaient

coûté plus de cinquante millions. Les Anglais espéraient aussi inquiéter

les frontières françaises en soulevant la Belgique dont Napoléon, le 2

août, signalait à Fouché, de Schœnbrunn, «le _mauvais esprit_».

Depuis le jour où, entraîné de plus en plus sur le continent par ses

ambitions et les circonstances, l’Empereur avait abandonné ses projets

de descente en Angleterre, il n’avait cessé de veiller sur sa frontière

maritime pour la préserver d’un danger analogue. C’était dans ce dessein

uniquement qu’il avait substitué au gouvernement du grand pensionnaire

Schimmelpenninck, dévoué pourtant, la royauté héréditaire de son frère

Louis, investi à l’époque d’Austerlitz du commandement de l’armée du

Nord (mai 1806). «La Hollande, disait le message du 5 juin, possédant

toutes les places fortes qui garantissent notre frontière du nord, il

importait à la sûreté de nos États que la garde en fût confiée à des

personnes sur l’attachement desquels nous ne puissions concevoir aucun

doute. La Hollande _est le premier intérêt politique de la France_.»

Napoléon avait fait sentir à son frère, à son départ, la portée du rôle

qu’il lui donnait: «Je vous confie le Nord de mes États.»

Le roi Louis s’était formé de sa mission une tout autre idée. Ce qu’il

avait accepté, ce n’était pas une collaboration à l’œuvre générale de

son frère, mais une couronne royale dont il prétendait s’assurer. Au

lieu de faire de la Hollande une place forte contre les Anglais, il

s’attacha à se concilier les Hollandais pour se procurer leur

reconnaissance, et le droit, par là, de les gouverner. Tandis que

Napoléon l’invitait à constituer une armée de trente mille hommes et une

flotte puissante, s’excusant sur la pauvreté du trésor hollandais chargé

de dettes, et le désir de son peuple de ne plus faire la guerre, Louis

désarmait ses vaisseaux, licenciait ses troupes, parlait de raser ses

forteresses (juillet 1806). Et en même temps il insistait pour être

couronné solennellement, se donnait une garde, créait un ordre,

rétablissait pour gagner la noblesse les titres héréditaires et

recherchait, en souverain constitutionnel, la popularité et les honneurs

à la fois. Il n’était pas en Hollande depuis deux mois que Napoléon

constatait la mauvaise volonté de son frère, sa politique personnelle et

s’alarmait de sa faiblesse.

Pour en atténuer l’effet, l’Empereur se fit céder le 11 novembre 1807,

par les Hollandais, la ville et le port de Flessingue, le fort de

Rammekens près de Middelbourg en échange du pays d’Ostfrise et de

territoires sur le Rhin près de Wesel. Encore fut-il obligé d’attendre

jusqu’au mois de juin 1808 la levée d’une conscription nouvelle pour

garder les embouchures de l’Escaut.

C’est à cette époque que l’Empereur offrit à Louis de changer sa

couronne de Hollande contre le trône d’Espagne: pas plus pour Madrid

qu’à Amsterdam il ne trouvait en lui un collaborateur dévoué. Alors il

lui renouvelait l’ordre, le 20 mai 1808 et pendant toute l’année, de

concentrer des troupes dans l’île de Walcheren. Puis, par une mesure

plus radicale, il lui offrit d’abandonner à la France la Zélande et le

Brabant hollandais contre les villes hanséatiques jusqu’à Brême et

Hambourg. Interrogé sur ce projet qui aurait eu l’avantage d’établir une

situation nette, et de laisser à l’empire français le soin de défendre

sa frontière, Louis s’y refusa encore, et pourtant, malgré Napoléon,

désarma ses troupes et licencia une fois de plus sa flotte. «Tant sous

le point de vue de terre que sous le point de vue de mer, la Hollande

n’a jamais été moins utile que depuis le royaume.»

L’événement du mois d’août 1809 le prouva. En vain, avant de partir pour

l’Autriche, Napoléon avait lancé à son frère ce dernier avis: «Organisez

vingt mille hommes présents sous les armes. Toutes mes troupes sont

employées et vous serez sûrement attaqué au mois de juin ou de

septembre» (16 mars 1809). Quelles que fussent les souffrances des

Hollandais, leurs justes plaintes contre le blocus continental qui

ruinait leur commerce, la crise que traversait Napoléon en 1809 entre

l’Espagne, l’Autriche hostiles et la Russie suspecte faisait un devoir

au roi Louis de songer aux embarras de son frère d’abord et de l’aider.

Sans lui aurait-il eu cette royauté qu’il essayait de s’assurer en

servant les vœux de ses sujets? Pouvait-il oublier qu’au même moment

l’Empereur, le 9 mars, donnait à son fils aîné le grand-duché de Berg

destiné aussi à fournir plus tard un dédommagement aux Hollandais? Pour

lui et la Hollande, la paix lui paraissait meilleure que la guerre. Il

conseillait à l’Empereur la paix, au lieu de prendre toutes les mesures

nécessaires pour repousser les Anglais: lorsqu’ils débarquèrent à

Walcheren, le roi Louis était à Aix-la-Chapelle, attendant avec

impatience les nouvelles de l’armistice conclu avec l’Autriche. Il

aurait dû être à son poste de combat. Sa mauvaise volonté valait une

désertion.

Allait-elle jusqu’à la trahison? En tout cas il s’en donnait les

apparences. A Schœnbrunn, l’Empereur avait entre les mains des bulletins

adressés de Paris à son frère, et de nature à l’écarter «de la ligne de

ses devoirs» (juin 1809). L’auteur était un petit avocat de Libourne, M.

Decazes, qui devait rapidement faire fortune auprès de Louis XVIII après

avoir épousé la fille d’un grand dignitaire de l’empire, M. Muraire,

juge à Paris. Secrétaire du cabinet du roi de Hollande, il avait noué

des intrigues au ministère de la police avec Fouché pour le servir, et

ensemble ils excitaient Louis à exiger de l’Empereur qu’il fît la paix.

«Ce n’est pas en se plaignant qu’on fait le métier de roi, lui répondait

brutalement Napoléon: instruit depuis longtemps que les Anglais

méditaient cette expédition, vous auriez mieux fait de visiter l’Escaut

que de faire à Aix-la-Chapelle un voyage inutile» (13 août 1809). A

l’invasion anglaise le roi de Hollande n’avait guère que des plaintes et

des regrets à opposer. Et dès le 2 août il voyait la Zélande perdue, ses

États envahis par quarante mille Anglais. Il écrivait à Napoléon, à

l’archichancelier Lebrun, au roi de Westphalie pour solliciter des

secours. La situation, si grave qu’elle fût, n’exigeait pas une telle

panique après tant d’indifférence. Le général anglais Chatham avait

l’ordre de prendre Flessingue et y portait son principal effort, tandis

que la flotte française de Missiessy se mettait à l’abri sous le canon

d’Anvers. Et le général Mounet avait les moyens, surtout s’il coupait

les digues, de se défendre quelque temps devant Flessingue. Les Français

enfin avaient d’autres auxiliaires, sur qui l’on pouvait compter à cette

époque de l’année, les fièvres meurtrières pour une armée de siège.

Avec sang-froid, Napoléon calculait toutes ces chances pour organiser la

défense de sa frontière. De Schœnbrunn, dès le 5 août, il donna ses

ordres pour concentrer les troupes de Gand, Louvain, amener de

l’artillerie de Douai, Saint-Omer et Maëstricht, envoyer des officiers

de génie à Anvers, et de la gendarmerie sous les ordres du maréchal

Moncey. Cela ne l’empêchait pas d’envisager les dangers ultérieurs de

l’entreprise. «Je ne puis pas penser qu’ils aient fait cette opération

pour se rembarquer aussitôt.» Ordre par conséquent de mettre en état de

siège Ostende, Anvers, de diriger sur la Belgique toutes les troupes

disponibles, de réunir dans le Nord le plus grand nombre possible de

canons attelés; ordre à Kellermann de se porter à Wesel et de surveiller

la Belgique orientale avec un corps d’armée en formation à Strasbourg;

ordre enfin le 8 août de réunir toutes les forces à Gand, l’_armée du

Nord_ qui doit être prête en quinze jours. En somme, c’était à la France

de se défendre, puisque la Hollande et son roi lui manquaient.

Dès le 1er août 1809, le conseil chargé de l’Empire en l’absence du

souverain s’était réuni chez Cambacérès. Tous les conseillers furent

d’accord pour organiser la défense de la Belgique. Fouché, qui tenait

alors par intérim le ministère de l’intérieur, proposa contre

l’Angleterre une levée patriotique de trente mille gardes nationales.

Avait-il, comme Cambacérès et Clarke violemment le lui reprochèrent, le

dessein de montrer à la nation, en faisant appel à ses dernières

ressources, les dangers de la politique du maître? N’était-il pas aussi

suspect lorsqu’il désignait pour commander cette armée populaire

Bernadotte renvoyé d’Autriche après Wagram sous le coup d’une disgrâce

assez méritée? Napoléon au premier moment approuva son initiative, et

blâma les hésitations de l’archichancelier et de Clarke (10 août). Mais

dès le lendemain il commençait à s’inquiéter de voir toutes les gardes

nationales entre les mains de Bernadotte, et envoyait Bessières pour

diminuer son autorité. Un mois après il ôtait au prince de Ponte-Corvo

son commandement «parce qu’il correspondait avec les intrigants de Paris

et flattait à l’armée les gardes nationales». En même temps, il se

plaignait qu’on «eût fait trop de tapage pour cette levée

extraordinaire». Fouché l’avait étendue jusqu’au Piémont, se permettait

de nommer à Paris les officiels, et cela au moment où l’on apprenait que

les Anglais, après avoir pris inutilement Flessingue, décimés par les

fièvres, considéraient leur entreprise comme condamnée. Le patriotisme

prenait des airs de trahison. «On met en armes toute la France et

inutilement», s’écriait Napoléon, indigné, à la fin de septembre. Il ne

pardonnait plus à un ministre suspect le service qu’il avait prétendu

lui rendre. Fouché l’avoue, et le _Mémorial_ en garde la trace. «On

n’avait excité le zèle des citoyens que dans des intentions mystérieuses

et coupables.»

Après les défaillances du roi de Hollande, les intrigues de Bernadotte

et de Fouché. Comme en Espagne, les fautes de son entourage allaient

pousser l’Empereur à des mesures extrêmes, dangereuses pour l’avenir. Au

lendemain de la paix avec l’Autriche, Napoléon disait à son quartier

général: «Ici tout est fini, il nous faut marcher contre l’Espagne et

surtout contre la Hollande.» Tandis qu’il donnait l’ordre d’envoyer de

nouvelles divisions au delà des Pyrénées, il acheminait vers les

frontières hollandaises l’armée du duc d’Istrie sous prétexte de

reprendre Walcheren et d’intimider les Anglais. Son parti était pris dès

le 28 octobre de retirer la couronne à son frère. Il annonça à son

retour «des _changements nécessaires_ à la sûreté de ses frontières, à

l’intérêt des deux pays: la réunion de la Hollande à l’empire.» «Le

trône du roi, disait Napoléon à son ministre Champagny, a été ruiné par

l’expédition anglaise (octobre 1809). Mon intention est irrévocable.»

Vainqueur de l’Autriche et quoique mal assuré de la Russie, l’Empereur

en 1810 a résolu de se retourner contre l’Angleterre qui le harcèle. Il

voudrait se multiplier: il annonce à Joseph son intention d’aller se

mettre à la tête des armées d’Espagne, pour jeter les Anglais hors du

Portugal, à la mer. Il veut surtout du continent resserrer contre eux la

guerre de tarifs qu’il a inaugurée, et, puisqu’ils ont profité de la

lutte pour accaparer les colonies européennes, fermer aux produits de

ces colonies du moins le marché européen. Or il se trouvait que la

Hollande, étant après l’Angleterre sur le continent la seconde puissance

coloniale, avait le principal centre de ce marché. Quoique soumise au

blocus continental, elle recevait par la contrebande encore et sous le

prétexte d’un trafic colonial tant de marchandises que l’Empereur avait

dû leur fermer l’Allemagne et la France. Sous cette double interdiction

de commercer par mer ou par terre, elle étouffa. Napoléon avait reconnu

qu’il l’écrasait inutilement, qu’il la mettait hors d’état d’entretenir

les troupes et les flottes nécessaires à la défense de son empire. En la

réunissant, il l’éloignait de l’Angleterre, mais il pourrait lui ouvrir

la France, l’Italie, l’Allemagne. Et alors la France fortifiant Anvers,

l’Escaut ferait la police de ces côtes comme celle de la Normandie.

Quoiqu’il fût dur pour les Hollandais d’être conquis et annexés, les

mesures que préparait l’Empereur valaient mieux encore que la situation

fausse où ils restaient, que celle surtout dont il les menaçait. Pour la

France, c’était une redoutable aventure, ruineuse pour son commerce

auquel les marchands d’Amsterdam allaient faire concurrence avec 50 p.

100 de bénéfice, une charge nouvelle dont les fortifications immenses

entreprises à Anvers, à Flessingue quand on l’eut reprise, à Terneuse,

au Helder furent la moindre partie. Elle acquérait sans doute les

débouchés de la Meuse, de l’Escaut et du Rhin, ses frontières naturelles

achevées selon les idées du temps et les traditions du passé, mais au

prix d’une guerre sans merci avec l’Angleterre. La réunion de la

Hollande à l’Empire en effet, c’était après l’entreprise d’Espagne,

l’obstacle définitif, infranchissable à toute paix avec l’Angleterre.

L’échec de Flessingue avait déjà exaspéré le sentiment national à

Londres. Les ministres Canning et Castelreagh se le reprochèrent

mutuellement et avec tant de violence qu’ils donnèrent leur démission

pour trancher par un duel leur litige. En cet état, il n’y avait plus

d’espoir que le gouvernement anglais laissât jamais la Hollande, outre

la Belgique, comme prix de cette guerre à la France. Pas un ministre à

Londres n’eût osé parler d’une paix aussi chèrement achetée.

Ainsi, au début de 1810, par la conduite du roi de Hollande, les menaces

de l’Angleterre, le soupçon des trahisons de son entourage, Napoléon se

trouvait amené à des mesures de violence contre un peuple allié, à une

lutte sans merci contre la marine anglaise, sur une côte de plus de six

cents lieues de Cadix à Amsterdam. Affronter cette crise, lorsqu’en

Orient se préparait l’orage d’un conflit avec la Russie, c’était, après

dix-huit années d’efforts ininterrompus, exposer l’Empire et la France

aux chances d’une partie trop lourde. Il semble qu’au mois de janvier

Napoléon ait hésité devant cette responsabilité. La résistance de son

frère à ses projets l’y obligea définitivement.

Le 27 novembre 1809, Louis était parti pour Paris avec son ministre des

affaires étrangères, Rœll, et son état-major hollandais pour plaider la

cause de la Hollande et la sienne. Il était descendu chez sa mère pour

solliciter son concours. Ses instances pendant un mois furent inutiles.

On le traitait en prisonnier, comme un roi déchu et rebelle. Tout d’un

coup, Napoléon se ravisa et promit de lui rendre son royaume, s’il

pouvait décider l’Angleterre à la paix. La négociation s’engagea de

Hollande par les soins du ministère hollandais qui chargea un banquier

Labouchère, gendre du financier Baring, de porter au marquis de

Wellesley une lettre du roi Louis. Les ministres anglais se montrèrent

intraitables.

L’intervention de Fouché, sollicitée par le roi de Hollande, au début de

février également, retarda l’événement décisif. C’était une dernière

concession à la paix que la proposition de Louis transmise par le duc

d’Otrante, acceptée par l’Empereur d’annexer seulement à l’Empire les

pays jusqu’à la Meuse: la Zélande, le Brabant, et le Betaw avec le

Nimègue (13 mars 1810). On y trouva, avec l’obligation de laisser à la

France la police des côtes et des douanes hollandaises, la base d’un

compromis signé le 16 mars qui sauvegarda quelques mois encore

l’indépendance de la Hollande démembrée. La pensée qui dicta cet acte à

Napoléon apparaît dans une lettre et une note qu’il adressait quatre

jours après à son frère pour le presser d’essayer une nouvelle démarche

à Londres par l’intermédiaire de Labouchère.

Cette fois, une véritable trahison acheva le dénouement. Il n’y avait

pas un mois que le roi Louis était rentré dans ses États (11 avril)

qu’au début de mai, Napoléon mettait la main, à Anvers, sur une

correspondance secrète engagée à son insu avec les Anglais. Le banquier

Ouvrard, à qui l’Empereur reprochait depuis 1805 des malversations,

était parti de Paris pour la Hollande, au moment où Napoléon la

partageait, au début de mars. Il s’était mis en rapport avec Labouchère

et la maison Baring pour faire parvenir aux Anglais des propositions de

paix séduisantes: «la Sicile, Naples, les îles Ioniennes, la Hollande et

surtout un règlement inespéré des affaires américaines.» Une entente

pour conquérir l’Amérique, les États-Unis à frais communs, pour y

installer Ferdinand d’Espagne remis en liberté et marié à la fille de

Lucien, en laissant aux Anglais la plus grande part des colonies

espagnoles, devait être la formule de cette réconciliation qui donnerait

la paix à l’Europe et «remplacerait le système des conquêtes par la

consolidation du pouvoir». Les papiers saisis chez Ouvrard trahissaient

la complicité du roi de Hollande, au moment précis où, de retour dans sa

capitale, celui-ci renvoyait les Français à son service, et destituait à

Amsterdam un bourgmestre qui s’obstinait à ne pas laisser fortifier la

ville. Napoléon manifesta sa colère à son frère par l’une des plus rudes

lettres qu’il lui eût écrites. «Ne m’écrivez plus de vos phrases: c’est

la dernière lettre de ma vie que je vous écris.» (23 mai, de Lille.)

En arrivant à Paris, l’Empereur retrouva les fils de l’intrigue.

«L’affaire Ouvrard devient grave. Jamais il n’y a eu criminel d’État

d’un genre plus grave», écrivait-il le 5 juin à Savary. Dès le 1er juin

il avait fait interroger Ouvrard par le conseiller d’État Hauterive; il

acquérait la certitude de ses relations avec Fouché à qui le ministère

de la police était immédiatement retiré. D’abord Napoléon n’avait pas

cru à une trahison de son ministre: mais le refus de celui-ci de

communiquer ses papiers, la découverte qu’on fit de ses relations en

Angleterre, de ses entretiens fréquents au mois d’avril avec le colonel

américain Burr, l’adversaire taré de Jefferson, éclaira Napoléon sur

toutes ses intrigues et ses liaisons avec le roi de Hollande. «Il n’est

pas douteux, a dit Pasquier, que le ressentiment des négociations

entamées par celui-ci avec l’Angleterre fut la cause de la rupture de

leurs relations.» Le même jour, le 24 juin, l’Empereur mettait les

scellés chez Fouché, l’exilait dans sa sénatorerie d’Aix, d’où il jugea

prudent de s’enfuir en Toscane: ordre fut donné au duc de Reggio

d’occuper Amsterdam. Le roi de Hollande à cette nouvelle songea un

instant à provoquer une insurrection nationale, abdiqua en faveur de son

fils pour que le mouvement se fît en son nom (1er juillet 1810). Dans la

nuit même il s’enfuit à Tœplitz et se mit sous la protection de

l’empereur d’Autriche. Comme Fouché, il avait songé à passer en Amérique

et comme lui y avait renoncé pour garder, de son propre aveu, «la

possibilité de retourner en Hollande, lorsque les circonstances le

permettraient». Cette fuite était un dernier calcul qu’un frère de

l’Empereur ne devait pas se permettre.

Ainsi la réunion de la Hollande à la France devint inévitable et se fit

par les causes qui l’avaient préparée, l’insuffisance et l’ambition des

serviteurs de Napoléon, au dernier moment par leur trahison. Le décret

parut le 9 juillet 1810: les Hollandais se virent invités à envoyer des

députés au Corps législatif, au Sénat, au Conseil d’État de l’Empire et

à recevoir un lieutenant général, l’ancien consul Lebrun. La tâche de ce

vice-roi était celle que Louis avait refusé d’accomplir: fermer les

ports de la Hollande aux Anglais, assurer la défense du Nord en formant

une armée hollandaise par la conscription, en trouvant dans les fortunes

privées, dans les rentes frappées d’impôt les moyens de l’entretenir. La

Hollande en souffrit, mais l’Angleterre plus encore. Sa haine, exaspérée

par les plaintes de ses marchands et l’effroi de la puissance française,

depuis ce jour fut implacable. Il semble que Napoléon en ait eu

conscience. «C’est alors, dit-il au _Mémorial_, que la guerre devint

tout à fait personnelle. Chaque nouvelle réunion faisait à Londres

pousser les hauts cris et reculait la paix.» Avant de faire paraître le

décret du 13 décembre 1810 qui complétait l’annexion de la Hollande par

la création de neuf départements français, l’Empereur éprouva le besoin

de le justifier, et de s’excuser: «Il faudrait, disait-il à son ministre

des affaires étrangères le 27 septembre 1810, à cette occasion faire

connaître mes démarches auprès de l’Angleterre pour la porter à la

paix.» Et ce fut, précédé de cette justification avec un exposé de ses

intentions pacifiques que le décret définitif parut au _Moniteur_ du 15

décembre 1810.

De toutes les fautes que Napoléon a paru accumuler en 1810, de

l’extension illimitée de l’Empire et de la guerre sans merci déclarée à

l’Angleterre, la responsabilité n’appartient pas à lui seul.

L’Angleterre ne désarma jamais depuis 1802: elle trouvait son intérêt à

le combattre, et s’était constitué ainsi un empire colonial dont les

profits pouvaient être un gigantesque coup de commerce. Par ses célèbres

arrêts du Conseil de 1807, elle avait même obligé les neutres à se faire

les facteurs de ses denrées coloniales, par un système de licences qui

ne les exemptait qu’à ce prix du tribut imposé par sa tyrannie à leur

marine. A son tour, par l’arrêt du 15 août 1810, par celui du 25

novembre 1810, Napoléon frappe les marchandises coloniales d’un droit de

5 p. 1 000, poursuit la contrebande chez ses alliés, et transforme ses

armées des côtes en régiments de douaniers. C’est ainsi qu’à Hambourg,

et dans toute l’Allemagne du Nord, de l’Ems à la Poméranie, le prince

d’Eckmühl installe son armée dans les villes de commerce, les occupe,

les surveille et les ruine. Le 10 décembre, «pour attaquer et chasser du

continent les marchandises anglaises, les denrées coloniales»,

l’Empereur réunit à l’Empire les embouchures de l’Ems, du Weser et de

l’Elbe après celles de l’Escaut et de la Meuse.

Cette dernière réunion, qui fut la conséquence de celle de la Hollande,

inspirée par les mêmes principes, lésait de la même manière un autre

frère du roi, Jérôme, dépouillé de deux cent mille sujets. S’il s’était

montré toujours plus docile que Louis, en revanche, il avait été tout à

fait incapable. Jamais Napoléon n’eut dans un poste de confiance de

lieutenant aussi médiocre. Le prince Jérôme a plus tard retiré de la

correspondance impériale les vifs reproches que son oncle adressait à

son père de Schœnbrunn en 1809. A cette époque il n’avait tenu qu’à ce

mauvais général, indigne d’être roi, de consacrer la victoire de Wagram

par l’écrasement des Autrichiens en Bohême. «Vous avez autrefois, lui

disait Napoléon, commandé un vaisseau de guerre, vous avez abandonné la

mer et votre amiral sans ordres. Un vaisseau était peu de chose, et j’ai

voulu ignorer ce fait. Aujourd’hui vous vous sauvez honteusement, et

vous déshonorez nos armes et votre jeune réputation... Il y a loin du

métier de soldat à celui de courtisan... Si vous voulez continuer comme

vous avez commencé, vous pouvez rester dans votre sérail.»

La dynastie de Jérôme, a dit Talleyrand, a commencé par où les autres

finissent. De la royauté, il n’avait entendu que les plaisirs faciles,

les satisfactions de vanité. Il en avait sacrifié tous les devoirs. Dès

la seconde année de son règne, il était aux expédients; avec soixante

millions de budget et des emprunts forcés, il se trouvait hors d’état de

payer ses officiers et sa petite armée. Au mois de septembre 1809, avec

le concours de Bourrienne chargé d’affaires à Hambourg et passé maître

dans les opérations louches, il extorquait par des menaces d’exécution

militaire 300 000 francs au Sénat de cette ville. Il criait misère à

Paris, et pourtant achetait deux maisons de campagne, l’une pour sa

femme, l’autre pour ses intrigues, 175 000 thalers, près de 700 000

francs! A la fin de l’année, malgré tout, Napoléon lui vint en aide: il

ajouta à ses États le Hanovre qu’il avait jusque-là gardé avec soin,

tant qu’il conservait l’espoir de la paix avec le roi d’Angleterre. Il

le lui donnait sans doute avec les charges dont il était grevé, les

donations et les rentes constituées à ses serviteurs (traité du 10

janvier 1810). Et, pour prévenir les dissipations du roi de Westphalie,

Napoléon l’obligeait à entretenir vingt-cinq mille hommes de troupes

françaises, à défaut de troupes locales qu’il n’aurait certainement pas

payées. Jérôme accepta le don et refusa les charges. Il prétendit que,

si l’Empereur rappelait ses troupes, il lèverait une armée

westphalienne. Pour le déterminer à acquitter les rentes «des généraux

dont les victoires vous ont fait roi», Napoléon dut se fâcher. Au mois

d’août 1810, il était las et désabusé de son frère: il consentit, pour

ne pas faire un second éclat, à lui laisser «une satrapie», mais non pas

un vrai gouvernement. Le traité du mois de janvier fut annulé, la partie

méridionale du Hanovre fut attribuée au royaume de Westphalie en échange

de ce qu’on lui prit sur les côtes pour former avec le Hanovre maritime,

les villes hanséatiques, le duché d’Oldenbourg et Magdebourg, une grande

citadelle garnie de troupes et de douanes françaises. Le pouvoir et la

responsabilité passèrent au prince d’Eckmühl, «chef du corps d’armée

d’observation de l’Elbe».

Ce fut aussi l’époque de la condamnation définitive d’un mauvais

serviteur de Napoléon, de Bourienne. Éloigné de Paris par ses

concussions, il avait, par la faveur de Fouché et l’indulgence du

maître, obtenu une sorte de gouvernement dans les villes hanséatiques.

Incorrigible, il trafiqua de ce poste d’honneur à la frontière,

s’enrichit par la contrebande, servit les dissipations de Jérôme, les

intrigues des émigrés, celles de Fouché avec l’Américain Burr à qui l’on

fermait l’Europe, à qui il la rouvrait. Lorsqu’à la fin de 1810,

Napoléon le rappela pour lui faire rendre gorge, il avait encore trouvé

le temps d’exciter Bernadotte à la révolte, quand celui-ci passa par

Hambourg pour s’établir en Suède, contre le gré de l’Empereur.

Sans être une trahison, en effet, le départ de ce général en disgrâce

pour Stockholm a été, dès le début, l’effet d’une de ces intrigues

ambitieuses que l’Empereur découvre à chaque instant désormais sous ses

pas. Une révolution en Suède, déterminée par l’abus que Gustave III et

Gustave IV avaient fait du pouvoir royal depuis 1772, en exposant la

nation isolée aux conquêtes de la France et de la Russie, avait appelé

au trône un prince ami de la noblesse, disposé à lui rendre quelques

droits, ami de la paix également.

Charles de Sudermanie, Charles XIII avait promulgué une constitution

intermédiaire entre la monarchie absolue de Gustave III et l’anarchie

légale qui avait failli perdre la Suède autrefois, une royauté tempérée

par le pouvoir des États et la responsabilité des ministres du Rath

devant eux (1er mai 1809). Il avait aussitôt signé le traité de

Fredriksham avec les Russes, au prix de la Finlande (septembre 1809) et

recouvré, du moins, la Poméranie par le traité de Paris que lui accorda

Napoléon (janvier 1809). Pour consolider cette œuvre de paix et de

concorde, Charles XIII, privé d’héritiers et sans espoir d’en avoir,

adopta Charles-Auguste d’Augustenbourg, allié à la famille de Danemark.

Ce prince mourut subitement le 28 mai 1810. Charles XIII reporta ses

espérances sur le frère cadet, Frédéric d’Augustenbourg. Comme un mois

après ce jeune prince était aussi le candidat de Napoléon, il ne lui

manquait plus que la ratification de la Diète. Elle se réunit le 23

juillet 1810 à Œrebro. Le 21 août, les quatre ordres désignaient

Bernadotte à l’adoption du vieux roi.

Le prince de Ponte-Corvo avait commandé les troupes françaises contre la

Suède en 1807 et 1808. Mais, comme la guerre du Nord avait été pour

l’Empereur un moyen seulement d’occuper Alexandre, son lieutenant selon

ses ordres l’avait poussée mollement, pour la faire durer. Il avait

montré aux Suédois la puissance française: par comparaison avec la

conquête russe, il l’avait rendue presque aimable. De là, et surtout

après la perte de la Finlande et la restitution de la Poméranie, naquit

en Suède dans les milieux populaires et dans l’armée, l’espoir d’une

revanche contre les Russes avec l’appui de la France. Ce que les

Polonais attendaient de Poniatowski, quelques officiers suédois, M. de

Wrède, Mœrner, vinrent le demander à Bernadotte (25 juin). Du premier

coup celui-ci avait accepté, sollicité de l’Empereur les permissions

nécessaires et dépêché en Suède ses partisans.

Dès que Napoléon avait découvert son ambition, il avait décidé de rester

neutre. Non pas que la candidature lui fût agréable, ou même

indifférente. «Elle compromettait ses relations avec la Russie.» C’était

bien assez, entre le tsar et lui, d’un motif de rupture aussi grave que

les espérances hautement avouées des Polonais, groupées autour du

grand-duché de Varsovie. Encourager un parti de la revanche en Suède,

par l’élection d’un maréchal français, eût été de la dernière

imprudence, s’il ne voulait pas précipiter la guerre avec son allié de

Tilsitt. Le danger lui paraissait si clair et si grand, que le 25

juillet il rappelait son agent de Stockholm, Désaugiers, pour s’être

permis, à l’ouverture de la Diète, de recommander l’alliance de la

France au parti national. Pourquoi, en conséquence, n’obligea-t-il pas

son lieutenant à s’abstenir? Par fatalisme, a-t-on dit, et comme s’il ne

se sentait plus le maître de diriger les événements à son gré. En

réalité, par ce simple calcul que cette candidature improvisée en

quelques jours lui paraissait, s’il ne l’appuyait, destinée à un échec

inévitable, et qu’il préférait opposer plutôt à un ambitieux la force

des choses que son autorité.

Le calcul était juste: le comité de la Diète, chargé des présentations,

avait d’abord écarté Bernadotte par onze voix contre dix. Mais le prince

de Ponte-Corvo qui s’entendait en intrigues avait fait choix, pour le

représenter à la Diète, d’un intrigant de belle force, Fournier, ancien

négociant failli et vice-consul à Gothenbourg. Surprendre au ministre

des affaires étrangères un passeport diplomatique, libellé de sa main,

qui semblait l’accréditer auprès de la Diète, courir en brûlant les

étapes à Œrebro, et répandre le bruit que Napoléon l’envoie en secret

travailler pour le maréchal, fut pour Fournier l’affaire de quelques

jours. Les lettres du candidat français circulent, avec les promesses

nécessaires de conversion au protestantisme, de revanche prochaine.

C’est un mot d’ordre que Fournier semble avoir apporté de Paris. En

quarante-huit heures, il devient le cri de ralliement de la nation. Les

ministres entraînent le roi qui se refuse _à boire le calice_: «Ils

viennent, dit-il, avec leur Bernadotte. Ils disent que l’Empereur le

veut. Son chargé d’affaires agit en sens contraire. Il y a de quoi

devenir fou.» Proposé par Charles XIII qui cède sans comprendre, le

prince de Ponte-Corvo emporte le 21 août les suffrages de la Diète. Pour

la première fois, Napoléon a fait un roi, malgré lui, contre son intérêt

le plus évident. L’intrigue à Erfurt lui a soustrait son meilleur allié.

A Vienne, l’intrigue encore a failli d’une guerre avec l’Autriche faire

naître un conflit avec Alexandre Ier. A Stockholm, l’intrigue encore

précipite la crise que la guerre de 1809 avait ouverte en Pologne.

Jamais l’Empereur n’avait été joué, ni desservi à ce point. Il reçut

très mal le baron de Rosen qui lui apporta la nouvelle de l’élection. Il

répondit sèchement au roi de Suède: «J’étais peu préparé à cette

nouvelle» (6 sept. 1810). Il fit savoir immédiatement au tsar qu’il

avait patronné le duc d’Augustenbourg, et lui en fournit la preuve. Mais

sa surprise parut feinte, et ni les Russes, ni Metternich qui se

trouvaient alors à Paris ne voulurent croire qu’il avait pu être trompé.

«Il paraît, lui dit celui-ci, que ces complications entraient dans vos

calculs, sans quoi Votre Majesté les eût évitées.»

Un instant, Napoléon songea pour dissiper le malentendu à retenir le

nouveau prince royal par un coup d’autorité. Mais comment le justifier

auprès des Suédois, et leur avouer surtout que sa puissance ne l’avait

pas empêché d’être joué par des intrigants? Il essaya d’obtenir de

Bernadotte un refus: mais peut-être eut-il peur de garder malgré lui «un

ancien jacobin avec la tête à l’envers» qu’il avait trouvé toujours

indépendant et suspect. Comme dernière ressource, il voulut insérer dans

les lettres patentes qu’il délivra à son maréchal le 10 septembre un

engagement «de ne jamais porter personnellement les armes contre la

France». Cette proposition acheva d’éclairer la situation: «Mon élection

a fait de moi, lui répondit Bernadotte, un sujet suédois.» A cette

réponse l’Empereur fronça le sourcil: encore un qui se détachait de lui

«pour suivre sa politique et ses propres intérêts, aux dépens des

siens». Pouvait-il prévoir qu’à peine un mois après à Hambourg, le futur

roi de Suède s’entendrait déjà avec Bourrienne pour lui résister, et que

deux ans plus tard, il négocierait avec la Russie pour échanger la

couronne de Suède contre un trône à Paris? Napoléon se réjouit de

l’avoir éloigné, d’en être quitte, et le laissa partir. «Nos destinées

vont s’accomplir», dit-il simplement. Était-ce la sienne d’être

désormais trahi par ceux qu’il avait élevés? Il semble résulter des

témoignages contemporains qu’il entrevit ce triste avenir avec une rare

clairvoyance.

«L’exemple d’un maréchal montant sur un trône, lui disait alors

Metternich, doit nécessairement influer sur ses collègues en mal. Votre

Majesté se verra sous peu dans le cas d’en faire fusiller un.--Vous avez

d’autant plus raison, répondit l’Empereur, que déjà il y en a qui ont

rêvé grandeur et indépendance. Cette considération m’a fait souvent

regretter d’avoir placé Murat sur le trône de Naples. Je devais ne

nommer que des gouverneurs généraux et des vice-rois.» Et élargissant la

question, Napoléon ajoutait alors: «En général, je ne devais pas même

donner de trône à mes frères. La conduite du roi de Hollande prouve que

les parents sont souvent loin d’être des amis. Mais on ne devient sage

qu’à la longue.» C’est à Sainte-Hélène, après la chute en effet,

qu’éclairé par son malheur il dira: «J’ai été bien peu secondé des

miens, et ils m’ont fait bien du mal.» Et toujours les souvenirs de

l’Orient: «Je n’ai pas eu le bonheur de Gengiskhan avec ses quatre fils

qui n’avaient d’autre rivalité que de le bien servir. Moi, nommais-je un

roi, il se figurait l’être par la _grâce de Dieu_: tant le mot est

épidémique. Ce n’était plus un lieutenant sur lequel je devais me

reposer. C’était un ennemi de plus dont je devais m’occuper. Ses efforts

n’étaient pas de me seconder, mais bien de se rendre indépendant. Tous

avaient la manie de se croire adorés, préférés à moi. C’était moi qui,

désormais, les gênais, les mettais en péril. Des légitimes n’auraient

pas agi autrement: ils ne se seraient pas plus ancrés.»

De ce mal que Napoléon apercevait en 1810, et qui fut selon Talleyrand

«le vice radical de sa puissance parvenue alors à l’apogée», nous

trouvons la preuve dans les lettres de la reine de Westphalie, sa

belle-sœur, qu’il a toujours choyée, et qui lui était attachée. C’est

elle pourtant qui écrit à son père, le 13 juillet 1810: «Vous savez

l’abdication du roi de Hollande: où est aujourd’hui la garantie des

rois?» Huit jours après, c’est l’abdication de Joseph dont on parle,

parce qu’il refuse de céder à la France la rive gauche de l’Èbre contre

la foi des traités. A la réponse de Napoléon: «Si vous passez les

Pyrénées, je vous ferai fusiller», la jeune reine ajoute ce commentaire:

«Il est à désirer que des réponses aussi sévères soient exagérées: car

on ne saurait plus sur quoi compter en ce monde dans aucune espèce de

position.» Et s’il s’agit même d’une trahison comme celle de Fouché qui

a mérité son sort, ayant cherché à traiter de la paix avec l’Angleterre

à l’insu de l’Empereur, recueillant les bruits des Tuileries, Catherine

fait à son père cet aveu: «Il n’en est pas moins regretté de toute la

famille, et d’un assez grand nombre de personnes.» La même reine nous

apprend encore que la fille de Lucien, adoptée par l’Empereur, a dû être

renvoyée pour les injures qu’elle écrivait contre lui et les siens à son

père, résolu alors à se séparer de l’Empire avec éclat (juin 1810).

Grâce à ce témoin naïf, prudent et renseigné, nous prenons sur le vif

les progrès de la trahison, d’ambitions qui par l’intrigue et la

désertion venaient enchaîner la politique impériale, le sourd travail de

la jalousie, des appétits et de la haine même qui mine l’édifice

napoléonien.

Depuis le jour où l’Empereur en a ressenti à Erfurt les premiers effets,

il s’est imaginé trouver le remède dans un second mariage qui lui

permettrait d’espérer un héritier de sa puissance. Il a cru que, «si la

France cessait d’être en viager sur sa tête, on marcherait droit avec

lui», souverains étrangers, souverains de sa propre famille et

serviteurs. Dès le mois d’octobre 1809, aussitôt après la paix de

Vienne, il a essayé de faire sentir à Joséphine par sa froideur cette

nécessité d’État. Le 30 novembre, dans une scène célèbre il lui a

signifié son arrêt. Le prince Eugène est venu d’Italie pour consoler sa

mère et la préparer au sacrifice. Huit jours avant, l’ambassadeur de

France à Pétersbourg, Caulaincourt, a été chargé de demander au tsar la

main de sa sœur, Anna Paulovna, avec discrétion, mais de manière à avoir

une réponse dans les deux jours. Peu importent les qualités de la jeune

princesse: «A quelle époque peut-elle être en état de devenir mère? Car,

dans les calculs actuels, six mois de différence sont un objet.»

Napoléon a déjà trop tardé à s’assurer un héritier. Il faut mettre un

terme aux trahisons, en se procurant la stabilité. Ce n’est pas un

mariage qu’il recherche, c’est une affaire d’État, la plus grave et la

plus pressante de toutes.

Aux instances de Napoléon, Alexandre Ier répondit évasivement. Il

s’abrita derrière les volontés de sa mère, lui réservant le droit de

disposer de sa fille. A son tour, l’impératrice mère demanda à consulter

sa fille aînée, la princesse Catherine, qui résidait à Tver. Elle opposa

l’âge de sa fille, le danger d’un mariage précoce. Toute la famille

s’entendait pour «faire filer» une négociation qu’on ne voulait pas

conclure, mais dont on espérait tirer profit. Entre les alliés de

Tilsitt la question de Pologne demeurait depuis la paix de Vienne un

sujet irritant de discussions, un motif de rupture peut-être. Si le tsar

donnait à Napoléon sa sœur, pourrait-il lui disputer la Pologne? S’il la

lui refusait immédiatement, ne risquerait-il pas de perdre le profit de

la convention qu’il soumettait depuis la fin de 1809 à l’Empereur, pour

l’obliger à abandonner les Polonais, pour l’engager «_à ne jamais les

rétablir_»? Aussi avait-il temporisé, «espérant mener Napoléon par le

nez pour lui faire signer un traité très avantageux à la Russie, plus

précieux qu’une guerre.»

«Je connais les Grecs», s’écriait alors Napoléon. Et il l’avait prouvé

en écoutant, dès la fin de décembre, l’offre d’une archiduchesse qu’en

termes voilés Metternich lui avait fait faire par deux personnes, M. de

Laborde, et un confident de M. de Schwarzenberg, son ambassadeur à

Paris. Depuis deux ans le premier ministre autrichien avait prévu que la

nécessité imposerait à Napoléon le divorce et la recherche d’un

héritier. «Il est curieux, disait-il en 1807, que tourmentant, modifiant

les relations de l’Europe entière, il n’ait pas fait un seul pas qui

tende à assurer l’existence de ses successeurs.» En relation, depuis,

avec Talleyrand et Fouché, il savait que l’idée du divorce, préconisé

par ce dernier, avait été à Erfurt examinée favorablement par

l’Empereur. La guerre de 1809 avait ôté à Metternich l’espoir de sauver

l’Autriche par une coalition des peuples et de la nation française, par

une alliance avec les Russes qui à Wagram l’avaient abandonnée. Entre

les exigences de Napoléon et l’abandon d’Alexandre, il ne vit plus en

1809 de salut pour les Habsbourg que dans leur hâte à prévenir une

alliance plus étroite encore, une alliance de famille entre la Russie et

la France. «Dès qu’il fut informé de l’approche du divorce, il tourna

ses regards vers l’archiduchesse Louise, et trouva une foule de raisons

pour convaincre son père de l’offrir à la France. Les princesses

d’Autriche étaient peu habituées à choisir leur époux d’après les

préférences du cœur. François II était sans préjugés;» il le prouva en

se hâtant de proposer sa fille qui ne fit d’ailleurs aucune résistance.

Ce fut le 15 décembre 1809 que dans une grande réunion de famille aux

Tuileries Joséphine demanda le divorce, et l’obtint du Sénat. Au début

de janvier 1810, le mariage français était devenu à Vienne «la plus

grande affaire de l’Europe, un moyen _doux_ de prolonger l’existence de

l’Autriche jusqu’au jour de la délivrance commune, le seul, à défaut de

l’assistance de la Russie que le projet de mariage russe rendait plus

problématique encore.» Et le plus piquant fut de voir Metternich, dont

la femme était à Paris grande amie de Joséphine et des Beauharnais,

employer leur crédit, très solide encore, au succès de ses vues.

Le 28 janvier 1810 solennellement, Napoléon convoquait aux Tuileries les

princes de sa famille, les grands dignitaires de son empire, Eugène et

Murat, Berthier, Talleyrand, Fouché, Cambacérès, vingt-cinq à trente

personnes. Il les interrogeait sur le choix d’une impératrice, il

écoutait impassible leurs réponses, les unes favorables à une

archiduchesse, les autres à une princesse russe, inspirées par la

vieille haine des Français contre l’Autriche ou par le désir de trouver

la paix enfin dans une alliance avec elle. Cette consultation

solennelle, si peu dans les usages du maître, indiquait son dessein

d’accueillir les offres de Vienne: mais ramener une Autrichienne à

Paris, n’était-ce pas rompre avec la Révolution dont il s’affirmait

toujours avec soin l’héritier? Si les Français protestaient, Napoléon

aurait la ressource de détourner leurs colères sur ses conseillers. Et

le moyen, excellent pour l’avenir, avait dans le présent l’avantage de

lui faire connaître l’opinion de son entourage sur un mariage destiné à

calmer l’opposition sourde, les intrigues des sociétés et des salons.

Dix jours après, le 6 février, le même conseil se réunissait aux

Tuileries pour connaître, cette fois, la décision de l’Empereur. Le

matin, le prince Eugène était allé à l’ambassade d’Autriche demander la

main de Marie-Louise, et une réponse immédiate. Napoléon entendait

rattraper les deux mois que la Russie venait de lui faire perdre.

Schwarzenberg avait l’ordre très précis d’accepter, sinon de signer le

contrat. Comme il connaissait les désirs de son maître, il accorda sur

l’heure tout ce que voulait l’étrange fiancé de l’archiduchesse. Jamais

mariage princier ne fut conclu plus rondement, en quelques heures. Dans

la nuit on dressa le contrat sur le modèle de celui de Louis XVI et de

Marie-Antoinette: le lendemain à midi, le ministre d’Autriche le

signait. Dans la même journée, Berthier est nommé ambassadeur

extraordinaire à Vienne et reçoit l’ordre de partir, dans quinze jours,

à la première réponse de la cour d’Autriche. Tout est réglé ainsi: le

mariage se fera par procuration à Vienne le 2 mars, puis à Paris le 26,

et l’héritier le plus tôt possible. C’est, de la part de Napoléon, une

diplomatie foudroyante comme sa stratégie. Il s’agit, en effet, d’une

affaire décisive, destinée à consolider l’œuvre triomphale de ses

victoires.

Au moment où, le 4 février, Alexandre Ier fait l’injure à l’Empereur de

rejeter à deux ans sa demande d’une princesse russe, celui-ci, avant de

connaître ce refus déguisé pouvait, le 7 février, le prévenir de son

mariage avec Marie-Louise. Et, du côté de Vienne, tout allait au mois de

mars comme il avait été prescrit, le consentement immédiat de François

II d’abord. Puis, le 22 mars, la nouvelle impératrice des Français

arrivait en France, accompagnée par Metternich. Le 2 avril, en grande

pompe, elle épousait Napoléon; ce n’était qu’une semaine de retard,

peut-être moins, si l’on croit ce qu’on a dit: vers le 27 mars, à

Soissons, l’Empereur aurait enlevé et conduit sa femme à Compiègne. Le

soir du mariage, Metternich, au Louvre, ouvrait une fenêtre et criait

aux Français massés dans les cours, son verre à la main: «Au roi de

Rome!» Nul toast ne pouvait davantage flatter Napoléon.

Le 20 mars 1811, le roi de Rome naissait. La certitude d’une grossesse

de l’impératrice avait rassuré Napoléon, dès le mois de juillet 1810,

sur les intrigues de sa famille, de ses maréchaux, de ses

fonctionnaires. Par le sacrifice de Joséphine qui lui avait beaucoup

coûté, par un mariage qui le grandissait encore, par la naissance

prochaine d’un héritier, il croyait limiter le mal dont, à Erfurt, il

avait senti pour la première fois son œuvre atteinte. Le remède était

bon: «Voici la plus belle époque du règne. Puisse-t-elle lui donner du

bonheur et à nous de l’avenir!» Ce propos échangé entre les deux hommes

qui avaient en 1808 donné l’exemple de la trahison, Caulaincourt et

Talleyrand, est un témoignage significatif. Mais il y a des remèdes qui

n’agissent qu’à leur heure. En 1810, l’heure était passée où celui-ci

pouvait être efficace. Napoléon avait trop tardé. L’orage amoncelé à

l’Orient, au nord, à l’ouest, au sud de son empire, en Pologne, en

Suède, en Hollande, en Allemagne, en Espagne ne pouvait plus être

dissipé. Les ambitions ou les intrigues de ses frères, de son entourage

auraient été arrêtées que les sentiments plus profonds, plus puissants

des nations, rancunes ou espérances patriotiques encouragées et excitées

par ces ambitions particulières auraient suivi leur cours redoutable

pour l’Empereur.

C’est un fait général depuis 1807, tout à fait accusé en 1810, que les

hommes qui le trahissent se sont posés déjà, comme ils l’ont fait plus

tard auprès de la postérité, en défenseurs des peuples. Quand la

première fois Talleyrand et Fouché se sont rapprochés, pour négocier

secrètement avec Metternich et Alexandre Ier, ils se sont présentés

comme les chefs populaires d’un parti qui prenait contre Napoléon les

intérêts de la France, en vrais représentants de la nation sacrifiée aux

exigences et à l’ambition du maître. C’est pour le bien des Français que

Talleyrand a précipité en 1809 les armements de l’Autriche et neutralisé

la Russie, obligeant Napoléon à multiplier, à anticiper les

conscriptions. C’est en invoquant de même le salut public que Fouché, au

mois d’août, appelait aux armes la garde nationale, les vieillards après

les enfants. C’était encore pour sauver la France qu’il intriguait avec

Louis de Hollande et les Anglais pour assurer la paix continentale, au

prix d’une entreprise aventureuse sur les colonies espagnoles et contre

les États-Unis d’Amérique.

Pour justifier ces intrigants, comme ils prétendaient l’être, il eût

fallu le consentement de la nation. Et les sentiments des Français

étaient encore très partagés au sujet de ce régime qui offrait aux uns

des honneurs, de la gloire, des places à l’infini dans toute l’Europe,

flattait leur amour-propre national, et d’autre part prenait leurs

enfants pour des combats sans trêve, attribuait au _domaine

extraordinaire_ de l’Empereur les profits de la conquête, leur en

laissait les charges, ruinait leur commerce et les tenait toujours à la

merci d’une catastrophe. On demeurait fier d’être la grande nation

invincible, soucieux de ne pas déchoir, satisfait du présent, inquiet du

lendemain, flatté de la conquête et las des sacrifices.

Les peuples d’Espagne, au contraire, unanimement, nettement,

sacrifiaient tout pour leur indépendance et leur unité. Le début de

leurs premières alarmes avait moins été la déchéance des Bourbons

impopulaires que l’attente d’un roi que six mois, par la faute de ses

frères, Napoléon ne leur désigna pas, la crainte d’une annexion masquée

par un coup d’État. Par une ambition qu’il n’avouait pas, Murat avait

excité ces craintes, et, poussé par les Espagnols à réclamer un roi,

recherché leurs faveurs. Quand Joseph fut enfin désigné, le mal était

fait; ses sujets le reçurent comme un conquérant. Le gouvernement

national ne pouvait plus être le sien. Et ce fut alors un autre

malentendu. Tandis que Napoléon et ses généraux traitaient l’Espagne en

pays conquis, Joseph voulut en faire la conquête morale, prétendit

épargner à ses nouveaux sujets les maux de la guerre qu’ils lui

faisaient. En face de l’Empereur, il se posait en défenseur des

Espagnols, menaçait en 1810 de sa démission, si l’on touchait à l’unité

de la péninsule et n’avait de ressources que «pour plaindre une grande

nation de méconnaître le roi que dans sa bonté le ciel lui avait donné».

La haine pour l’Empereur était presque égale au palais du roi à Madrid

et autour de la Junte à Cadix: la conquête française devenait ainsi

chaque jour d’autant plus odieuse aux Espagnols, que des Français et le

frère du conquérant la réprouvaient. La conduite et le langage de Joseph

justifiaient le patriotisme espagnol exaspéré par les rigueurs de

Napoléon. «Quel pouvait être, a dit fort justement Talleyrand, le sort

d’une entreprise où les principaux chefs étaient en opposition ouverte

entre eux?»

Plus heureux que son frère, Louis en Hollande avait réussi à devenir

populaire: «le bon roi» Louis. Mais il ne faut pas oublier que depuis

longtemps les Provinces-Unies avaient été d’abord soumises par la force,

à une époque où les peuples croyaient encore au désintéressement de la

Révolution et de ses armées. C’était par une série de mesures

transitoires, parallèles aux révolutions de France que les Bataves, d’un

régime républicain accepté après la conquête, étaient passés à un

Directoire, à un Consulat toujours hollandais pour recevoir enfin un

Bonaparte comme stathouder et roi. La popularité était facile auprès

d’un peuple ami des Français, docile parce qu’il avait été conquis,

rassuré après la conquête par des apparences de liberté. Elle devait en

outre tenter un homme tel que Louis, nature aimable, dont la maladie

avait développé la sensibilité. «Ce n’est pas avec une lymphe âcre et

viciée, devait bientôt lui dire Napoléon, que l’on gouverne les États.»

L’Empereur lui avait en effet assigné une tâche très différente: le

nouveau royaume de Hollande était destiné à mettre fin au compromis

établi depuis dix ans entre les vainqueurs et les vaincus, à

l’indépendance apparente des Bataves. C’était une réunion masquée par

une dernière précaution; Napoléon jugeait l’incorporation nécessaire

pour défendre le Nord de son Empire contre les Anglais en le complétant,

pour tirer de la Hollande, appauvrie par la guerre de tarifs surtout,

les ressources en hommes et en argent qu’il escomptait. A ce titre,

c’était comme un rappel de la conquête première.

Il y avait là un moment très difficile à passer pour les Hollandais

d’abord, pour le lieutenant de l’Empereur aussi. Dès le premier jour ils

se mirent d’accord contre ses volontés. Le premier acte du roi fut de

réclamer les dettes que la France avait contractées avec la Hollande,

puis en tout il se constitua son défenseur contre le blocus continental

qui la ruinait, contre les exigences du maître. Il blâmait ouvertement

la politique générale de son frère, et faisait la guerre, qu’il

critiquait, de mauvaise grâce. Il s’attachait à gagner toutes les

classes de la nation, la noblesse par la restitution de ses titres et la

création d’offices de cour, la bourgeoisie marchande par son indulgence

pour la contrebande et la protection donnée à ses rentes, le peuple

enfin par le refus d’établir la conscription. La Hollande aurait eu un

roi national qu’elle n’aurait pas été plus chaudement défendue. Son

dernier pensionnaire, Schimmelpenninck, était plus docile que ce premier

roi français aux ordres de Napoléon.

Il se trouva ainsi que le règne de Louis de Hollande contribua, autant

que les exigences de son frère, à réveiller, à enhardir le patriotisme

hollandais. Lorsque l’Empereur frappa le roi de Hollande, et procéda à

l’annexion pure et simple de ses États, il ne s’aperçut point que cette

querelle de famille faisait de son frère une victime aux yeux des

Hollandais, au jugement des peuples. La résistance des villes et du

peuple de Hollande à ses décrets auraient pu l’éclairer à la fin de

1810. Son lieutenant général Lebrun l’avertit aussitôt: l’Empereur le

tança rudement d’écouter «la populace», d’enhardir «la canaille». Si

l’on se révolte à Emden, «il faut du sang et des châtiments.» Comment ne

serait-il pas obéi de ce petit peuple, quand il commande souverainement

aux Français? La Hollande en effet était faible, mais entièrement prête,

à la première défaite de Napoléon, à se soulever tout entière: et ce ne

devait pas être pour rappeler un Bonaparte. Revenant au parti orangiste,

oublié depuis 1795 et subitement restauré, les patriotes ont désormais

les yeux tournés vers l’Angleterre, vers leur stathouder, dont le

courage s’est signalé à Wagram contre les Français.

Ce fut, vers la fin de 1810, un moment décisif dans l’histoire de

l’Europe et pour la fortune de l’Empire que celui où la résistance

nationale des Anglais devint comme le levier et le centre des énergies

réveillées par les fautes de l’Empereur et les trahisons de ses

lieutenants chez les peuples du continent. Trente ans plus tôt, on avait

vu groupées autour de la France par des sympathies soigneusement

entretenues et par des intérêts communs contre les ambitions et les

insolences des Anglais ces mêmes nations qui, dans leur détresse, se

jetaient entre leur bras. Protectrice alors des États-Unis, alliée à la

Hollande et à l’Espagne, la politique française prenait en 1780 sa

revanche de la guerre de Sept ans. La neutralité armée, cette antithèse

frappante du système continental imaginé par Napoléon, établissait la

liberté des mers, par des principes également conformes au droit et aux

intérêts des nations. A partir de 1810, l’Angleterre devient en Espagne,

en Hollande, dans la Basse Allemagne, le champion des peuples: la France

est leur tyran. Tout ce que Napoléon décrète pour ruiner les ressources

coloniales et commerciales des Anglais, de 1807 à 1810, accuse cette

tyrannie et procure des clients à ses adversaires. Les mesures

vexatoires, perquisitions, confiscations, incendies de magasins et de

marchandises, conséquences fatales de cette guerre économique poussent

désormais les puissances qui avaient donné autrefois l’exemple de la

neutralité armée à la résistance, à une entente avec les Anglais. C’est

la neutralité désarmée devant les exigences d’un conquérant.

Napoléon n’entend pas ces plaintes des peuples; si elles lui parviennent

malgré tout, il les fait taire. Il s’irrite de trouver l’Angleterre

intraitable. Il s’obstine dans son système qui rallie autour d’elle les

nations. Il lui déclare alors, et cette fois pour tout de bon, une

guerre sans merci. Ordre à tous les Anglais qui seraient à Paris d’en

partir sur-le-champ et de résider dans les villes qu’on leur désignera

(24 juin 1810). Après ce premier défi, pendant la fin de l’année 1810 et

pendant l’année 1811, toute une série d’instructions presque

quotidiennes au ministre de la marine sur la défense et l’armement des

ports, Cherbourg, Toulon, Trieste, Portoferrajo, Rochefort, Anvers, pour

les batteries des côtes, des constructions et armements de vaisseaux, à

Anvers, Amsterdam, Venise, Gênes, Livourne, Lorient, Brest, pour le

recrutement et l’instruction des équipages, composés de 60 000 matelots,

la constitution des états-majors. Tout ce programme est à la fois un

plan de défense et d’attaque. «En temps de grande guerre, dit l’Empereur

à son ministre, la France ne peut rien sur mer (27 juillet 1810). Mais

l’époque est arrivée où la marine peut développer ses moyens.» Au mois

de septembre 1810, Napoléon lui assigne son rôle décisif pour le mois

d’août 1812: alors une grande entreprise contre l’Angleterre commencera

de tous les points de l’Europe. Avec 106 vaisseaux de ligne, 73

vaisseaux dans l’Océan, 36 dans la Méditerranée appuyés sur des ports

redoutables, une flotte de transport chargée de 42 000 hommes à Anvers,

une autre de 60 000 à Boulogne menaceront l’Écosse et l’Irlande, une

troisième de 12 000 hommes se porterait de Cherbourg sur les îles

Anglo-Normandes. Enfin une flotte quitterait Toulon, une autre la Sicile

pour porter en Égypte 60 000 hommes. Devant ce déploiement de forces

«les Anglais se trouveront dans une tout autre position», épuisés par le

blocus continental, menacés chez eux, réduits enfin à laisser

s’accomplir les desseins de l’Empereur sur l’Orient.

La fin de son règne approche: et pourtant, malgré les difficultés qu’il

rencontre auprès de lui, malgré la résistance des peuples et la charge

immense de son empire, Napoléon n’est point lassé de son rêve oriental.

Cette grande levée d’armes contre l’Angleterre, c’est toujours la

poursuite de ses projets sur l’Empire ottoman: «Les provinces

illyriennes, écrit-il le 14 août, peuvent être considérées comme servant

dans une guerre contre les Turcs: Karlstadt serait bientôt armée et

Dubitza pourrait servir à l’agression de la Bosnie.» Deux mois après, il

fait partir son aide de camp Lauriston pour cette région en inspection

(10 octobre). Le 13, le sieur de Nerciat est chargé de visiter la Syrie

et l’Égypte, d’en inspecter les places fortes, Saint-Jean-d’Acre, Jaffa,

Rosette, Alexandrie, le Caire, et de consacrer toute une année à une

étude approfondie. Ordre aux consuls en Syrie, et en Égypte de fournir

des mémoires tous les six mois à partir du 1er janvier 1811, sur l’état

politique, financier et militaire des provinces ottomanes. Puis c’est le

ministre de la guerre qui doit envoyer pour le même objet l’officier du

génie Boutin en Égypte: «Qu’il masque sa mission, s’écrie l’Empereur,

comme il voudra, mais qu’il la fasse. Levez tous les obstacles et ne

m’en parlez plus.»

Au début de l’année 1811, pour la quatrième fois, comme en 1805, en 1806

et en 1809, l’Europe continentale se met en travers de son rêve et

retarde ses espérances. Un mois avant, du 8 au 10 février 1811, il a

donné les ordres nécessaires pour concentrer des quatre coins de son

empire une immense armée contre la Russie qui l’inquiète. Et alors il

écrit à son ministre de la marine: «Les résultats que je me propose ne

pourraient avoir lieu avant 1812 ou 1813.» Bientôt il dira: avant 1814.

«Il faut cette année fatiguer seulement les Anglais. A ces dates,

j’aurai deux armées navales et deux flottes de transport, l’une dans

l’Escaut, l’autre à Toulon. Je compte menacer l’Irlande et porter l’une

dans la Martinique, la Guadeloupe; avec l’autre, je compte faire

l’expédition de Sicile ou d’Égypte (6 mars 1811).»--«Il est nécessaire,

reprend-il encore le 8 mars, qu’il y ait à Toulon tout ce qui est

nécessaire pour une expédition d’Égypte. Faites-moi un rapport sur

l’espèce de bâtiments la plus convenable pour remonter le Nil et entrer

dans les lacs à côté d’Aboukir.» Ainsi on peut suivre sans relâche,

jusqu’au jour où Napoléon engage la partie décisive qui précipitera la

catastrophe prédite par ses ennemis, la politique personnelle, secrète

où il s’obstine depuis dix ans.

Il s’y obstine et elle le perd. Ce que, faute de pouvoir découvrir son

secret, on a appelé fatalité, «une fatalité supérieure à sa haute

intelligence», une force aveugle maîtresse de sa volonté, c’est en

réalité son obstination et son impuissance à résoudre un problème qui

s’est posé à son génie, qui a tenté son ambition, et qu’un siècle de

diplomatie et de guerres n’a pas encore résolu.

C’est en vain que Napoléon a cherché à régler à son profit le sort de

l’Empire ottoman. Il a épuisé la France en la trompant, l’Europe en la

conquérant peu à peu, pour imposer à l’Angleterre les conditions qu’a

marquées sa volonté tenace. Ses calculs n’ont abouti en 1811 qu’à

provoquer en France des inquiétudes, des trahisons justifiées par

l’étendue, le danger et le mystère de ses projets. Ses violences, en

Espagne, en Hollande, en Italie, en Allemagne, ont fait de la cause des

Anglais, qui prennent le monde tandis qu’il leur dispute la

Méditerranée, la cause de toutes les nations. Il ne lui a même pas suffi

de vaincre l’Autriche et de lui ravir en dernier lieu les portes des

Balkans, pour qu’elle consente à sa grandeur. «Il faut tout faire,

disait encore l’Empereur d’Autriche, le 8 août 1810, pour maintenir la

Porte ottomane.»

Et voilà enfin que la Russie, dont le concours un instant promis à

Tilsitt pouvait tenir à Napoléon lieu de tout, lui manque et s’apprête à

le combattre. A force d’éveiller les ambitions de son associé, puis de

les satisfaire, le conquérant s’est donné un rival. Le diplomate a

trouvé son maître, en lui révélant le secret de ses ambitions. Sur les

proies qu’ils ont paru se partager, en Turquie, en Pologne, leurs mains

se touchent; elles ne se serrent plus comme à Tilsitt; elles mesurent

leurs forces respectives, tâtent pendant un an encore l’adversaire,

avant de prendre l’épée, pour le duel qui ne peut plus s’éviter et qui

décidera de leurs ambitions mutuelles. Le lieu du champ-clos est marqué

aussi depuis 1809, c’est le terrain classique où la question d’Orient

s’est ouverte au début du dix-huitième siècle. La Pologne tressaille à

l’approche des deux adversaires qui n’ont pourtant ranimé ses espérances

que faute d’avoir pu s’accorder à partager la Turquie comme elle.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 88 / 179 题