Lorsque Napoléon se sépara d’Alexandre Ier, à quelques lieues d’Erfurt,
il revint seul vers la ville, au pas, sans parler. Savary raconte même
qu’il le vit s’absorber dans une méditation nuancée de tristesse. A
l’apogée de sa puissance, il en touchait pour la première fois les
limites. Il en saisissait même la fragilité. La résistance du tsar
l’éclairait. «C’est un système de faiblesse que vous me proposez, lui
avait-il dit un jour en colère. Si j’y accède, l’Europe me traitera
bientôt en petit garçon.» C’était le contre-coup de ses embarras
d’Espagne, il le sentait: «Ces diables d’affaires d’Espagne, elles me
coûtent cher. Cela m’occupe loin d’eux, voilà ce qu’il leur faut.»
Contre l’avantage incertain d’établir Joseph à Madrid, il abandonnait au
tsar une partie de l’Orient qu’il avait prétendu partager avec lui. La
convention d’Erfurt réservait ses droits pour l’avenir. Mais quand cet
avenir s’ouvrirait-il, en face de l’Autriche menaçante? Toujours de
nouveaux obstacles à son ambition sur cette route de l’Orient où il
s’imaginait d’abord ne rencontrer que l’Angleterre. Sa volonté pourtant
ne désarme pas: il quitte Erfurt le 14 octobre; le 5 novembre, il est à
Logrono à la tête de son armée d’Espagne, avec l’espoir d’en finir au
bout de trois mois. Son échec à Erfurt sera vite réparé par d’éclatants
succès au delà des Pyrénées.
Ce qui l’attriste et l’émeut, c’est la cause plus intime à laquelle il
attribue la tiédeur du tsar et les manèges de l’Autriche. «Savez-vous,
dit-il à Talleyrand lorsqu’il s’est heurté à l’entêtement d’Alexandre,
ce qui fait que personne ne marche droit avec moi, c’est que n’ayant pas
d’enfants on croit la France en viager sur ma tête; voilà le secret de
tout ce que vous voyez ici: on me craint et chacun s’en tire comme il
peut. C’est un état de chose mauvais pour tout le monde. Il faudra bien
y remédier un jour.» Et tandis qu’Alexandre et ses ministres sont encore
là sous sa main, à Erfurt, Napoléon charge Talleyrand de les interroger
discrètement sur un mariage avec une grande-duchesse «dont l’âge lui
convient.» Il a prononcé le gros mot de _divorce_, mais avec une
agitation singulière. Ce n’est pas sans déchirement qu’il en a pris la
résolution. Beaucoup de tendresse et comme une superstition, la crainte
de briser sa fortune avec celle de la femme qu’il y a depuis l’origine
associée l’attachent à Joséphine. Les réflexions que lui suggère
l’entrevue d’Erfurt le détournent d’elle: il lui semble que sa destinée
exige une séparation et que la stabilité de la France la demande. De là
ses tristesses, d’une part, et le problème qu’il examine en s’éloignant
d’Erfurt.
Sans connaître les trahisons de son entourage, ni jusqu’à quel point ses
serviteurs ont conspiré avec l’étranger, le génie de Napoléon a pénétré
enfin, dans cette épreuve décisive, les motifs, et découvert la source
de cette opposition. Si l’on discute son alliance, si en secret on le
trahit, «c’est qu’on escompte, ou redoute la date que rien n’éloigne,
sauf la vie d’un seul homme» où son empire disparaîtra avec lui. «Il est
curieux, écrivait Metternich le 26 juillet 1807 pour conseiller la
patience à son maître, que le génie de Napoléon tourmentant, modifiant
les conditions de l’Europe entière, n’ait pas fait un seul pas qui tende
à assurer l’existence de ses successeurs.» Auprès de Napoléon,
Talleyrand et Fouché ont depuis longtemps fait la même remarque et
suggéré le remède, le divorce que le ministre de la police osait même à
la fin de 1807 proposer formellement à l’impératrice. «Il songe tant à
l’avenir», écrivait un peu plus tard Napoléon à Cambacérès. L’Empereur y
songeait lui-même, et en parla à Joséphine au mois de mars 1808. Les
larmes et la tendresse de sa femme l’empêchèrent alors de prendre parti.
Croyant désarmer ses adversaires, à Erfurt, loin de sa victime, «il la
sacrifia à la politique qui n’a point de cœur», «à la loi d’airain». De
tous les sacrifices que Talleyrand et la Russie l’obligèrent à faire,
nul ne lui coûta plus, et par la suite ne lui servit moins. Le remède
venait trop tard; le mal était fait.
Certes Napoléon se hâte de vaincre en Espagne. Ses étapes sont autant de
batailles gagnées. De Vittoria, tandis que les armées ennemies
s’étendent pour l’envelopper, l’Empereur a marché sur leur centre et
l’enfonce à Burgos, le 20 novembre. Ses lieutenants collaborent avec le
même bonheur à son plan de campagne, Lannes sur sa gauche à Tudela,
Soult sur sa droite à Espinosa. Par le col de Somo-Sierra, Napoléon
poursuit sa route victorieuse. Madrid capitule le 5 décembre. Et Joseph
est de nouveau roi d’Espagne, en un mois, par le génie de son frère (22
janvier 1809). La Junte nationale, obstinée à ne point le reconnaître,
s’est enfuie à Séville: une campagne décisive de l’Empereur contre
l’armée du général Moore, rejetée, pressée dans les montagnes de Galice
prive les Espagnols de leur dernière ressource: l’armée anglaise. Il ne
restait plus à ce peuple que l’énergie de son désespoir, et la
conscience de son droit.
Si l’une et l’autre le servirent contre Napoléon, comme elles avaient
servi le peuple français en 1792 et en 1793 contre l’Europe, rien ne le
faisait prévoir au moment où la Junte de Séville adressait un appel
désespéré à toutes les nations d’Europe. C’est une lutte d’un genre
nouveau pour Napoléon, gâté par ses guerres d’Allemagne et d’Italie, où
il n’avait trouvé qu’à désunir ce qui n’avait jamais été uni, à morceler
ce qui l’était depuis longtemps déjà, dans un pays pauvre et mal fait
pour sa stratégie ordinaire. Sans diminuer le mérite et les avantages de
la nation espagnole, il faut pourtant constater que sa résistance fut
singulièrement aidée, aux heures décisives, par un concours de
circonstances analogue aux événements qui hâtèrent et favorisèrent, sous
la République, la délivrance de la France. C’est la même histoire en
sens inverse.
Lorsque Napoléon s’est jeté sur l’Espagne, c’est avec le dessein d’y
prendre contre l’Angleterre des positions qui lui permissent de régler à
son aise la question d’Orient, de même qu’en faisant la guerre à la
Révolution française, les puissances allemandes songeaient au partage de
la Pologne. Leur rivalité en Orient paralysait leur action sur le Rhin,
tandis que l’énergie nationale se déployait en France pour la défense
des frontières. Les ambitions orientales de Napoléon procurèrent en 1809
aux Espagnols la même trêve.
Il était à Bénavente, le 1er janvier 1809, satisfait en deux mois de
leur avoir détruit trois armées, lorsqu’il reçut la nouvelle d’une
grande révolution à Constantinople. Le grand vizir Baraïcktar, dont
l’autorité s’était substituée à celles des sultans Selim et Mustapha
successivement assassinés, à son tour a péri dans son palais incendié
par une soldatesque sans loi, excitée par les Oulemas. Sur ce seul avis,
Napoléon se rapprocha de France; laissant à Soult le soin d’achever
l’armée anglaise en Galice, il arrivait à Valladolid le 7 janvier avec
sa garde. «Les affaires d’Espagne n’étaient plus dignes de l’occuper.»
L’anarchie de l’empire turc attirait toute son attention. Le sort de
l’Orient allait-il se régler sans lui, sans qu’il y eût la part qu’il
s’était réservée?
Aussitôt l’ordre est donné à Paris de réunir à Toulon au 1er mars une
escadre de soixante-quinze voiles, et un corps de trente-deux mille
hommes pour une expédition lointaine, importante: «Cette escadre
m’intéresse au delà de ce que vous pourrez penser.» Pour tenir les
Anglais en respect, des armements sont prescrits à Boulogne et à Brest.
C’est l’entreprise décisive de la Méditerranée, de l’Égypte, qui se
prépare. Comme il y faut la coopération de la Russie, Napoléon de
Valladolid envoie en mission spéciale un officier de sa maison, M. de
Ponton, à l’empereur Alexandre, à Caulaincourt. Exciter le tsar contre
les Anglais, l’inviter à terminer avec lui les affaires de Turquie,
voilà le plus pressé. Avec sa garde, Napoléon rentrait à Paris le 28
janvier, convaincu que la soumission des Espagnols était désormais
affaire de temps, de police et de fermeté.
Sur le chemin que suit son ambition avec la même patience, et qui le
détourne de l’Espagne, se dresse toujours le même obstacle que
Talleyrand a fait lever six mois plus tôt. Son insistance à Erfurt ne
l’a pas abaissé. «Le désarmement de l’Autriche, voilà le principal. Si
le tsar avait voulu parler ferme à Erfurt, c’eût été chose faite.» De
Paris, à ce moment décisif Napoléon reprend pendant tout le mois de
janvier de 1809 la cause qu’il a plaidée inutilement en 1808 auprès de
son allié. Il s’efforce de séduire ou convaincre les ministres
d’Alexandre, Roumantsoff et Kourakin, par des distinctions, des cadeaux,
des menaces aussi: «je donnerai des coups de bâton à l’Autriche.» Son
langage est appuyé par des actes. Il lève une nouvelle conscription de
cent mille hommes. Il ordonne à la Confédération germanique une levée
égale. Il a ramené sa garde; et cent cinquante mille hommes d’Italie, de
Dalmatie n’attendent qu’un ordre pour franchir les Alpes. Au premier
signal, la France jettera quatre cent mille hommes sur l’Autriche.
L’Empereur semble prêt à exécuter cette menace qu’il a lancée à
Alexandre à Erfurt. «Je vais vider tout de suite ma querelle avec
l’Autriche.» Et sans trêve, par chaque courrier, il la répète à
Saint-Pétersbourg, pour obliger le tsar aux mesures comminatoires qu’il
souhaite pour faire céder l’Autriche, sans guerre. La guerre, en effet,
il ne la veut pas: ce serait «se battre sans raison». Il a mieux à faire
que de poursuivre les «soldats tout nus» de l’Empereur François.
Alexandre, de son côté redoutait une rupture entre la France et
l’Autriche pour les obligations que, dans ce cas, la convention d’Erfurt
lui prescrivait. Ce fut l’Autriche qui la provoqua: les confidences de
Talleyrand l’avaient décidée à risquer une fois de plus la partie.
Le premier motif de cette décision, il faut le chercher en effet dans
les conseils que l’homme d’État français avait donnés à Vienne d’armer
le plus vite et le plus possible. Au bout de six mois, François II était
hors d’état de supporter ces armements démesurés. «L’armée dévorait
l’État.» Les mesures de défense, recommandées par Talleyrand, ne
pouvaient être soutenues qu’à la condition de changer de nature et
d’aboutir à une action offensive. A court d’argent, l’Autriche aurait
pour banquier l’Angleterre qui, par l’intermédiaire de son agent Adair,
la sollicitait d’intervenir et lui offrait l’alliance des Turcs obtenue
le 5 janvier 1809 par le même agent. Confident de Talleyrand, de
Metternich et de Caulaincourt, le prince de Schwarzenberg s’est excusé à
Pétersbourg, auprès du tsar par ce motif de vouloir la guerre:
«L’Autriche, lui a-t-il dit, ne pouvait rester sur le pied où elle
était.»
A ces motifs, les ministres autrichiens Metternich et Stadion ont
ajouté, depuis Erfurt, d’autres espérances. Ils se sont imaginé que le
réveil de l’Espagne, ses appels aux nations seront entendues de
l’Allemagne, de l’Italie: l’Autriche ne devait pas laisser passer
l’heure de ce grand réveil des peuples. Ils s’exagéraient le mal que
l’Espagne faisait à Napoléon, et l’étendue de leurs propres ressources:
«La Providence, écrivait Metternich, marque des bornes à toute puissance
usurpatrice: l’Espagne a été appelée à sauver l’Europe. Ces chances se
seraient encore écoulées en vain, si nous les avions attendues pour
reprendre la seule attitude qui nous convient.» Cette attitude, c’est la
résistance, par une guerre heureuse et populaire, aux entreprises de
Napoléon sur l’Orient, le moyen décisif de réparer les défaites passées,
en tout cas de sauver l’avenir de la monarchie.
Une espérance encore plus forte que toutes celles-là détermina les
ministres autrichiens à la fin de 1808. Ils la trouvaient sinon dans les
conseils, du moins dans les confidences de Talleyrand. Au retour
d’Erfurt, Talleyrand a dit à Metternich: «Le tsar n’est plus entraînable
contre vous.» La résistance d’Alexandre à la politique comminatoire de
Napoléon, accompagnée de ce commentaire, a paru à Vienne l’équivalent
d’une certitude de neutralité. Talleyrand, Caulaincourt se faisant fort
d’entretenir les bons sentiments de la Russie, cette neutralité, sous la
pression des événements, ne pouvait-elle devenir «une intime réunion»,
et la ruine de l’œuvre de Tilsitt? L’alliance russe enfin retirée à
Napoléon, c’était la Prusse acquise, l’Autriche en dernière analyse,
placée pour son honneur et son profit à la tête d’une grande ligue des
peuples et des États, vengée, restaurée. «La force de l’Autriche, les
embarras momentanés mais bien réels de la France, l’état de délabrement
de la Porte, la tendance nécessaire de la Prusse à réparer les pertes
qu’elle a essuyées, la conviction générale que la Russie sera forcée à
changer de système, la rupture de la négociation avec l’Angleterre, le
ferment qui germe dans les peuples d’Allemagne et d’Italie», tels
furent, exposés par Metternich, le 11 janvier 1809, les motifs et les
espérances qui décidèrent la cour de Vienne à précipiter la guerre. Ce
fut l’effet fatal et immédiat des conseils ou de la trahison de
Talleyrand.
A cette date, Napoléon avait reconnu à l’œuvre et par des délations la
main du traître. Sa mère, dont la tendresse aiguisait la clairvoyance,
avait surpris, pendant qu’il était en Espagne, des entretiens secrets
entre Talleyrand et Fouché, chez la princesse de Vaudemont à Suresnes.
Elle avertit son fils: il lui fournit les moyens de poursuivre l’enquête
jusque dans le propre salon du grand chambellan. Il s’agissait, dans un
bouleversement général de l’Europe, de renverser le maître au profit de
Murat et de l’Autriche. «C’est un insensé, aurait dit Fouché. Il faut en
finir.» Le fait est que le secret fut connu de l’empereur, par un
courrier de sa mère, le jour presque où l’Autriche se décidait à
l’attaquer, le 17 janvier 1809. En six jours, Napoléon revint
précipitamment à Paris, faisant à cheval la route de Valladolid à
Burgos, le reste en poste. Cinq jours après, en présence de Cambacérès
et de Decrès, il faisait une violente sortie contre les hommes qui
s’étaient donné pour but d’entraver la marche de son gouvernement. Et
aussitôt il chargea Duroc de reprendre à Talleyrand sa clef. Il gardait
Fouché en le surveillant étroitement. Il marquait enfin à tous les gens
en place, par son irritation, qu’il avait découvert le mystère de leurs
espoirs et de leur trahison. La disgrâce de Talleyrand lui parut une
leçon suffisante. Elle ne réparait pas le mal qu’il avait fait.
L’Autriche en février organisa la guerre pour le mois de mars d’abord,
puis définitivement pour le mois d’avril. Metternich reçut l’ordre de
déclarer le 2 mars 1809 que la mobilisation de l’armée avait pour
prétexte les levées ordonnées à la Confédération germanique. A
Saint-Pétersbourg, comme à Paris, les diplomates autrichiens
s’appliquaient à se donner l’air d’être attaqués. Les généraux n’en sont
pas moins à l’œuvre, très activement; trois cent mille hommes de troupes
actives, de réserves, s’ébranlent vers les frontières de Bavière, de la
Pologne, de l’Italie. Le peuple les acclame partout où elles passent. Le
gouvernement, l’aristocratie excitent et dirigent ces passions
patriotiques. De l’aveu de nos agents, c’est une guerre nationale. Le
généralissime, l’archiduc Charles, en prenant le 6 avril le
commandement, a appelé les Allemands aux armes; il les invite du Rhin au
Danube à la délivrance de la patrie commune. Puis il se jette sur la
Bavière, et franchit l’Inn le 10 avril avec l’espoir de nous surprendre.
Et déjà dans le Tyrol, à son approche et à l’appel d’un patriote, André
Hofer, les populations des montagnes prennent les armes contre le
conquérant qui les a malgré elles enchaînées à la Bavière.
Napoléon, au contraire, avait attendu jusqu’au dernier moment pour
commencer cette guerre qu’il eût voulu éviter. L’Autriche, disait-il,
«devient de jour en jour plus bête» (6 février 1809). Il ne désespérait
pas encore du concours de l’empereur Alexandre pour la mettre à la
raison. En termes nets, précis, enfiévrés par l’attente, il sollicitait
ce concours le 23 février. «Je puis entrer s’il le faut en Autriche au
mois d’avril avec des forces doubles de ce qui est nécessaire pour la
soumettre. Néanmoins, je ne ferai rien que mon accord ne soit parfait
avec la Russie. Les ridicules armements de l’Autriche ont paralysé tous
mes moyens. Il est temps que cela finisse. Notre alliance devient
méprisable. Les résultats que nous essuyons à Constantinople sont aussi
déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut donc
que l’Autriche désarme réellement, que je puisse dans le courant de
l’été faire rétrograder mes troupes, que j’aie la sécurité d’exposer
vingt-cinq à trente mille hommes sur la mer.» Désarmer l’Autriche pour
conquérir l’Égypte, éviter une guerre continentale inutile pour
atteindre en sûreté le but de son ambition, tel est le dernier effort de
la diplomatie que Napoléon a cru établir à Tilsitt et qui va lui
manquer. «Si je n’eusse pas appris, conclut-il, en Espagne les armements
de l’Autriche, si mes troupes n’eussent pas été obligées de rétrograder
de Metz et de Lyon, mes escadres de Toulon seraient parties avec vingt
mille hommes de débarquement.»
Son erreur fut de croire alors qu’il convaincrait Alexandre.
Caulaincourt, à Pétersbourg, était comblé de distinctions, d’amabilités.
Mais il ne gagnait rien et, peut-être complice de Talleyrand en secret,
ne désirait-il rien gagner. L’avocat était mauvais. Sa cause était
d’ailleurs condamnée d’avance. Depuis qu’à Erfurt la diplomatie russe
avait obtenu l’évacuation de la Prusse, nécessaire à la sécurité de la
Pologne, la Finlande, et les principautés danubiennes, en perdant
l’espoir de nous arracher Constantinople, elle ne souhaitait plus
d’ouvrir à Napoléon le chemin de l’Orient. Ses vœux semblaient conformes
à ceux de Talleyrand et de l’Autriche, contraires à l’alliance de
Tilsitt virtuellement rompue. Peut-être même, dans la guerre qui se
préparait entre l’Allemagne et Napoléon, le tsar, fidèle aux traditions
de Catherine II, entrevoyait-il l’occasion de s’étendre vers le Danube
sans avoir de compte à rendre à personne. «Changent les circonstances,
disait confidentiellement Alexandre à l’envoyé de Prusse, Schœler, à
Tilsitt même en 1807, la politique aussi pourra changer.» Il lui
paraissait en 1809 que les circonstances avaient changé. Il modifia sa
conduite, avec un art des transitions vraiment supérieures: il n’avait
rien refusé, rien accordé à Napoléon quand l’Autriche commença la guerre
brusquement.
Avec un autre adversaire que l’archiduc Charles, plus capable d’en
profiter, le manège de la politique russe aurait pu être fatal à
l’empereur des Français et singulièrement avantageux déjà à l’Autriche.
L’armée française n’avait pas encore opéré sa concentration. Davout
était à Ratisbonne, Oudinot sur le Lech, Masséna à Ulm, les Bavarois à
Munich, l’armée saxonne à Dresde, attendant son chef Bernadotte,
Berthier enfin, le major-général de la Grande Armée, à Strasbourg sans
ordres. Napoléon, lui-même, toujours à Paris, conservait l’espoir
d’arrêter l’Autriche par la crainte des Russes. Cette dispersion eût été
favorable aux généraux autrichiens, s’ils ne s’étaient avancés lentement
sur l’Isar.
Averti par le télégraphe, l’empereur eut le temps de partir en poste
pour Strasbourg où il arriva le 15 avril, et de là sans aucun délai pour
Donauverth et Ingolstadt où il se mit le 18 avril à la tête de ses
troupes. Sa présence suffit à réparer le temps perdu. Par un combat
sanglant, celui d’Hausen, Davout rallie le gros de l’armée concentrée
désormais autour de Freising le 19 avril. Ce fut l’affaire d’une
semaine. Dès lors, maître de ses forces, l’Empereur commence avec
impétuosité la manœuvre qui tant de fois lui a réussi. Il fond à
Abensberg, le lendemain même sur le centre de l’armée ennemie qu’il
rejette en désordre à droite sur Rohr et Landshut où l’attendent pour
l’écraser Lannes et Masséna. Il pousse les Autrichiens à gauche, sur
Ratisbonne confié à Davout. (20 avril) Napoléon est si sûr de lui qu’il
annonce déjà le 24 avril à Paris la ruine totale de l’armée
autrichienne. Pourtant elle se rallie encore autour de Ratisbonne, pour
couvrir le Danube et se garder une retraite en Bohême. Lannes, envoyé à
l’aide de Davout, l’attaque le 22 avril à Eckmühl et lui tue ou lui
prend vingt mille hommes.
Cette entrée en campagne était véritablement un modèle de guerre
méthodique, un chef-d’œuvre de hardiesse et de prudence tout à la fois.
Elle décidait de la campagne. La route du Danube ouverte, «avant un
mois, nous serons à Vienne». L’armée française y parut en effet le 10
mai et y entra presque sans combat. Cette pointe hardie avait été
accompagnée des précautions nécessaires: l’archiduc Charles, qui s’était
retiré en Bohême, devait trouver en face de lui l’armée de Davout et
derrière l’armée saxonne, qui de Dresde descendait vers le sud commandée
par Bernadotte. L’archiduc avait trouvé plus prudent de sortir du
quadrilatère, et, sans nous inquiéter, de venir à Vienne même, se
réservant les plaines de Moravie et de Hongrie comme retraite. «Nos
ressources, disait-il, sont encore grandes, nous les avons sous la main.
Celles de l’ennemi sont moindres et éloignées. C’est par la
temporisation que Fabius a sauvé Rome et Daun l’Autriche.»
Au point où en étaient les choses, le calcul n’était pas mauvais. Cette
méthode, imparfaite pour arrêter l’invasion au début, offrait pour
l’épuiser des avantages certains. Les armées françaises de secours que
l’empereur avait appelées d’Italie et de Varsovie avançaient lentement.
Celle d’Italie, commandée par le prince Eugène, avait été d’abord battue
sur l’Adige à Sacile par l’archiduc Jean. En Pologne, l’archiduc
Ferdinand avait rejeté Poniatowski et occupé Varsovie. En Tyrol, enfin,
ce ne fut qu’avec peine que Lefebvre reprit Innsprück à l’armée
improvisée d’André Hofer.
Avec le temps surtout, l’Allemagne émue de la lutte pouvait prendre
parti. En Prusse, Kleist reprochait au roi son inertie, sa trahison. La
création du journal, _la Germania_, était une manifestation de
patriotisme significative. Scharnhorst, Gneisenau, Blücher préparaient
une révolte en Hesse. En Westphalie, le peuple de Cassel et de Dornberg
se soulevait le 22 avril, et forçait le roi Jérôme à mettre sa femme en
sûreté à Mayence. A Berlin, le major Schill, le 24 avril, prenait la
campagne à la tête d’un unique régiment, vite grossi, occupait le pays
d’Anhalt, menaçait Cassel, s’installait à Stralsund où il périt le 31
mai en combattant pour la patrie allemande. Autant d’étincelles d’un
foyer prêt à fournir un incendie qui pouvait gagner la France elle-même.
Elle remuait inquiète. Nous en avons la preuve par les confidences de
Napoléon à ses ministres: «Je vois avec pitié, écrit-il, le peu de
consistance de l’opinion de Paris, les craintes perpétuelles et les
effets de la badauderie et de la malveillance. On a fait ce que l’on a
pu pour alarmer le public; il ne faut pas laisser voir des choses que
l’art consiste à cacher (20 mai 1809).»--«J’attache beaucoup
d’importance à ce qui regarde l’intérieur des départements», ajoute-t-il
à Fouché. Visiblement l’état moral de l’Europe et de la France le
préoccupe. De toutes parts, à Paris, en Italie, en Allemagne, il envoie
des ordres rigoureux contre les mécontents.
La preuve la plus décisive, et l’effet le plus curieux de ses craintes,
furent les observations qu’il fit parvenir alors par Caulaincourt à
l’empereur de Russie: «L’Autriche se sert des mêmes moyens que les gens
qui avaient fait la Révolution française. M. de Stadion attaque
l’autorité souveraine, l’ordre social en Allemagne, et, disant à la
France que c’est à l’empereur Napoléon seul que l’empereur François fait
la guerre, il paraît aussi jacobin que Marat. Dans les salons qui
l’appuient les gens bien pensants travaillent contre celui qui a arrêté
le torrent révolutionnaire qui menaçait tous les trônes et l’ordre
social: ils ne sont autre chose que des anarchistes comme ceux de 1793.
La marche que l’Autriche a suivie fait de cette affaire la querelle de
tous les souverains.» Langage singulièrement nouveau dans la bouche de
l’homme dont la fortune s’était faite au moyen des énergies nationales
éveillées par la Révolution. Il sent contre son œuvre des forces
analogues se grouper en Europe, et, comme les souverains de l’Allemagne
en 1792, pour les réduire aux lois de son ambition, il fait appel au
droit monarchique, à la Russie. Quel renversement des rôles, des
situations! Ce n’est plus qu’en son nom que Napoléon peut parler ainsi
aux souverains d’Europe. Appuyé sur la Révolution, il parlait en maître.
Lorsqu’elle se dresse contre lui en Espagne, en Allemagne, vainqueur
encore Napoléon prend un autre ton. La Russie est son arbitre, comme
elle l’a été entre la Révolution française et l’Europe monarchique.
C’est la crise décisive de sa destinée.
On ne peut prévoir ce qui serait arrivé, si, avant Wagram, Alexandre
sortant de sa réserve se fût prononcé contre lui. L’Autriche l’espérait
au début de la guerre. Habile à dissimuler, le tsar avait laissé
entrevoir des sympathies pour la cause des Habsbourg. Lorsqu’en vertu de
la convention d’Erfurt, attaqué par eux, Napoléon avait réclamé le
concours de son allié, celui-ci avait lancé un manifeste de guerre
contre l’Autriche, et massé soixante mille hommes en Galicie. Mais ce
n’était qu’une feinte: en prenant ses passeports, Schwarzenberg reçut
l’assurance qu’Alexandre faisait des vœux pour les succès de l’Autriche.
L’armée russe en Galicie resta pendant tout le mois d’avril immobile.
«Marchera-t-elle sur Olmütz? demandait Caulaincourt.--Oui, dans la
direction d’Olmütz», ripostait le tsar. Si cette promesse eût été tenue,
l’archiduc Charles, pris à revers en Moravie, perdait sa dernière armée,
le profit de sa temporisation. Si, au contraire, l’armée russe eût paru
dans la plaine de Marchfeld et appuyé la résistance de l’Autriche, le
sort de la campagne pouvait être changé, malgré les éclatants succès qui
en avaient marqué le début pour les Français.
Les combats d’Aspern et d’Essling, le 21 mai 1809, ne modifièrent rien à
cette situation. Malgré ses instances et un traité formel, Napoléon
n’avait pas entraîné la Russie à se prononcer. Et l’Autriche était
réduite, malgré ses espérances, à se défendre seule. Le tsar jugeait les
coups. Ils étaient rudes: Lannes et Masséna avaient franchi le Danube en
face de l’île Lobau, et enlevé victorieusement les positions qui en
commandaient le passage. Mais deux fois les ponts qui rattachaient
l’avant-garde au gros de l’armée française furent rompues par la crue du
fleuve. Et les divisions de Lannes et de Masséna, isolées, durent lutter
trente heures à Essling pour repousser les attaques furieuses de
l’ennemi, heureuses encore de pouvoir ramener dix mille blessés, et leur
général Lannes frappé mortellement. Alexandre plaignait le maréchal
tombé au champ d’honneur, admirait les Français, et se félicitait de
n’avoir pas à faire sur ses troupes l’épreuve de leur valeur. «Des
compliments et des phrases ne sont pas des armées; ce sont des armées
qu’exigeait la circonstance.» Napoléon ne se faisait plus d’illusion:
«Ce n’est pas une alliance que j’ai là», dit-il à Savary. Au moins
fut-ce la neutralité, et cela encore lui demeurait un avantage. Il sut
le conserver. Sa diplomatie, dans cette campagne mémorable, fut à la
hauteur de son génie de tacticien. Jamais il n’a déployé plus de
hardiesse et de prudence, plus d’ardeur et de sang-froid.
On aurait compris, dans cette grande crise où l’alliance décisive lui
manquait, à l’heure où elle lui aurait suffi pour briser l’Autriche, un
acte de colère et de vengeance. La vengeance, il l’avait sous la main,
en Pologne. Son lieutenant Poniatowski, après avoir perdu Varsovie,
s’était audacieusement jeté en Galicie. La population polonaise
accourait à sa rencontre; les nobles lui amenaient leurs vassaux.
Sandomir lui ouvrait ses portes (mai 1809). Un souffle d’indépendance,
un vaste espoir de revanche nationale animaient déjà les sujets de la
Russie, dans les provinces polonaises de Podolie, de Volhynie. Là, ce
n’était pas révolte, mais désertion. Les jeunes gens, les fonctionnaires
venaient se mettre à la disposition du gouvernement provisoire installé
par Poniatowski en Galicie. A la fin de mai le mouvement était
irrésistible. L’occasion était belle pour Napoléon contre l’Autriche qui
lui reprochait de conquérir les peuples, de rappeler la nation polonaise
à l’existence, de démentir ainsi aux yeux des nations, par le réveil
d’un grand peuple, la réputation qu’on lui faisait: quelle réponse aux
trahisons du tsar enfin que la Pologne reconstituée!
Déjà les politiques à Pétersbourg tremblaient. Et Roumantsoff déclarait
le 26 mai à Caulaincourt que pour ne pas laisser s’agrandir le
grand-duché de Varsovie, la Russie sacrifierait jusqu’à son dernier
homme. Ce n’était pas une vaine menace: les armées russes, jusque-là
immobiles, se mirent en mouvement le 3 juin 1809, et occupèrent la
Galicie à leur tour. Leur attitude accentua la trahison de la cour de
Russie: elles assistèrent impassibles, près de Sandomir aux efforts
désespérés que fit Poniatowski le 13 juin pour disputer cette place aux
Autrichiens. Ce n’était pas une armée de secours. C’était une armée de
garde et de surveillance. Ses chefs Galitsine et Souvarow, d’accord avec
l’archiduc Ferdinand, défendaient aux Galiciens de prêter serment à
Napoléon, traitaient les patriotes en rebelles, rétablissaient même les
autorités et les couleurs galiciennes. Jamais encore Alexandre n’avait
poussé la dissimulation à ce point. En fait, contre Poniatowski et ses
partisans, l’alliance austro-russe, si ardemment souhaitée par
l’Autriche, était faite. Si Napoléon eût écouté les plaintes trop
fondées des Polonais et répondu à la trahison par la vengeance,
l’alliance austro-russe se fût immédiatement achevée contre lui.
Sa clairvoyance aperçut le danger. Profondément blessé, il n’écrivit
point à son allié, ne se plaignit pas, renfermant en lui-même sa colère.
Il fit écrire à son ambassadeur auprès du tsar pour l’éclairer sur ce
qu’il pensait de ce «fantôme d’alliance», pour lui prescrire aussi de ne
rien changer à ses manières, de ne pas donner à la Russie le moindre
prétexte, ni à l’Europe et à l’Autriche les avantages d’une rupture.
Puis, dans un élan suprême, il ramassa toutes ses forces pour vaincre
l’archiduc Charles, seul à seul, pendant qu’il était temps encore. Après
Essling, celui-ci, fidèle à son système de ne rien risquer et d’attendre
dans une bonne position le coup décisif, s’était fortifié en face du
Danube. Il y attendit l’armée auxiliaire de Hongrie que devait lui
amener l’archiduc Jean. Pendant un mois, Napoléon prépare l’attaque: il
s’installe fortement dans l’île Lobau qu’il relie à Vienne par deux
grands ponts très solides et fortifiés. C’est sa ligne de retraite. Puis
il fait effectuer à ses armées un vaste mouvement concentrique.
Bernadotte et Vandamme descendent le Danube de Linz sur Vienne; le corps
de Davout se poste à Presbourg et bombarde la ville pour être maître du
pont. Le prince Eugène se rapproche, après avoir obligé l’archiduc Jean
à lui livrer les passages des Alpes; il harcèle son adversaire,
l’empêche de rejoindre l’armée principale qui l’attend, le bat à Raab,
lorsqu’il veut livrer bataille contrairement aux ordres reçus, le 14
juin. Enfin, du fond de la Dalmatie, Marmont arrive à la fin de juin
après des fatigues inouïes et des combats heureux contre le ban de
Croatie, Giulay.
Alors, dans la nuit du 4 au 5 juillet, l’Empereur, par de nombreux ponts
jetés en deux heures sur le Danube, fait passer le fleuve à toute son
armée, et la range en bataille, au lever du jour. Dans la journée même,
il essaie une attaque, selon sa tactique, contre le centre de l’armée
ennemie fortement établie sur le plateau de Wagram. L’attaque échoue.
L’Archiduc commit le lendemain la faute de prendre à son tour
l’offensive: il avait fait le calcul d’écraser l’aile gauche de la
Grande Armée confiée à Masséna, avec l’espoir de tourner Napoléon et de
briser les ponts du Danube. Il triomphe de Masséna en effet, mais il
dégarnit son centre sur lequel Napoléon peut alors porter tout son
effort. L’armée autrichienne est obligée de battre en retraite sous le
feu d’une artillerie formidable, tandis que Davout dans un élan
irrésistible emporte les hauteurs de Neusiedel et de Wagram. Au moins sa
retraite s’opère en bon ordre. Si elle laisse à l’Empereur le champ de
bataille, elle le lui a chèrement disputé. Concentrée à Znaïm dans une
forte position sur la route de Bohême, elle est encore le 10 et le 11
juillet prête à la lutte.
Wagram n’était pas Iéna: maître de Vienne et du Danube, Napoléon ne
l’était ni de la Bohême couverte par une bonne armée, ni de la Hongrie
où l’archiduc Jean pouvait en recruter d’autres, ni de la Styrie où le
Belge Chasteler faisait une fière défense, ni du Tyrol où l’insurrection
des montagnards s’était rallumée victorieusement. La victoire du 6
juillet 1809, quoique Napoléon s’en vantât à l’empereur Alexandre,
n’avait pas réalisé ses espérances. L’Autriche n’était pas réduite à
merci. Elle ne fut pas, selon le mot de François II, obligée de
capituler. «Elle pouvait se sauver encore par des négociations appuyées
par ce qui lui restait de force. Elle proposa le 11 juillet un armistice
et l’obtint.»
La raison pour laquelle alors Napoléon procurait à son ennemi ce dont il
avait le plus besoin, le temps de chercher des alliances et des renforts
est singulièrement curieuse. De Schœnbrunn, où il s’est installé pendant
cette trêve, il écrit le 30 juillet au maréchal Lefebvre. «Lorsque j’ai
fait mon armistice, ç’a été principalement pour soumettre le Tyrol.
Agissez de manière qu’on puisse retirer vos troupes, sans avoir à
craindre qu’ils recommencent de plus belle.» Le détail des ordres qu’il
envoyait à son lieutenant est atroce. «Il faut qu’il y ait six gros
villages pillés et brûlés, mais de manière qu’il n’en reste pas de
vestiges. Vous exigerez qu’on vous livre 150 otages et au moins 18 000
fusils et autant de paires de pistolets. Toute maison après cela dans
laquelle sera trouvé un fusil sera rasée; tout Tyrolien qui en sera
porteur passé par les armes. La clémence et la miséricorde ne sont pas
de saison avec ces brigands. Soyez terrible.» Ces ordres, cette méthode,
c’est son procédé pour réprimer les insurrections nationales. Absent
d’Espagne, c’est la consigne qu’il a laissée à son frère pour achever la
victoire. _Brigands du Tyrol, mauvais sujets d’Espagne_ l’inquiètent,
sans qu’il l’avoue, au même degré. Leur tort est de l’obliger à
éparpiller ses forces, qu’il ne peut constamment accroître. Deux cent
mille hommes sont ainsi déjà immobilisés en Espagne. Les Tyroliens, à
leur tour retiennent l’armée bavaroise qui serait nécessaire à
l’Empereur pour enfermer l’archiduc en Bohême. Avant de l’y poursuivre,
il s’arrête et laisse échapper cet aveu: «Une victoire ne finit pas une
guerre. Vingt mille hommes plus ou moins bien employés peuvent changer
le destin de l’Europe. Sans l’armistice de Znaïm, j’eusse poursuivi le
prince Charles sur Prague» (24 juillet 1809).
Si limitée qu’elle fût, la révolte des Tyroliens, douze mille hommes au
plus, mais résolus à défendre un pays difficile à soumettre formait,
après les affaires d’Espagne une diversion suffisante pour arrêter
Napoléon en pleine victoire. Comme en 1808, de nouveau sa fortune
hésitait devant un peuple moindre que les Espagnols, mais indomptable
autant qu’eux. Ainsi, peu à peu, se découvrent les écueils où le flot de
la conquête française se heurte et bientôt se brisera. A ce moment en
effet, en Allemagne comme en Espagne, éclatait de plus l’insuffisance
des lieutenants que Napoléon avait pris dans sa propre famille. Les
fautes du roi de Westphalie avaient réduit le vainqueur de Wagram,
autant que la résistance du Tyrol, à l’armistice de Znaïm.
Jérôme avait reçu de son frère une mission de confiance. A la tête de
l’armée westphalienne, il devait, avec Junot qui organisait les recrues
de la Confédération, veiller sur l’Allemagne, couvrir la Franconie et la
Saxe. Plus lent et plus irrésolu que les Autrichiens, maladroit et
soldat à regret, Jérôme avait laissé passer entre ses troupes et celles
de Junot obligé de se retirer précipitamment sur le Danube, le seul
corps que l’Autriche eût laissé par là. Le général autrichien Kienmeyer
s’était fortement établi à Bayreuth. Jérôme à son tour avait fui devant
lui à Schleitz. Puis, à la nouvelle de Wagram, se figurant la campagne
finie, prenant son désir pour une réalité, Jérôme avait simplement
renvoyé ses troupes, et les Autrichiens, après la Franconie, avaient
sans peine occupé la Saxe et Dresde (14 juillet 1809).
Tant de maladresse et de négligence achevèrent de déconcerter Napoléon;
avant l’armistice ses généraux le priaient de pousser la guerre en
Bohême. Pour y frapper un coup décisif, il eût fallu que les armées
auxiliaires pussent toutes à la fois s’y porter, l’armée de Lefebvre par
Ratisbonne, celle de Junot par Bayreuth, celle de Jérôme par Dresde et
la Saxe. Certes, c’eût été un beau coup de filet et en une fois la fin
de la campagne. Mais Napoléon ne disposait pas de ces trois armées: sa
colère contre son frère égala son irritation contre les Tyroliens: «Il y
a loin du métier de soldat, écrivait-il à Jérôme le 25 juillet 1809, à
celui de satrape. J’avais à peine votre âge que j’avais conquis toute
l’Italie. Mais je n’avais pas de flatteurs, ni de corps diplomatique à
ma suite. Je faisais la guerre en soldat. On ne la fait pas
différemment. Je ne me prétendais ni frère de l’Empereur, ni roi. Je
faisais ce qu’il fallait pour battre l’ennemi. Je ne veux point vous
déshonorer en vous ôtant le commandement. Mais je ne veux pas non plus
par de sottes condescendances de famille exposer la gloire de mes
armes.» Comme l’entreprise d’Espagne, les affaires de l’Empereur se
gâtaient en Allemagne par l’égoïsme et la désobéissance de ses frères.
Le Tyrol eût été moins redoutable, si l’Empereur avait rencontré en 1809
selon ses calculs l’armée de Jérôme établie à Dresde prête à suivre
l’ennemi en Bohême. Les peuples en révolte trouvaient dans les premiers
serviteurs du conquérant, les plus intéressés pourtant à sa conquête,
des alliés, sinon des complices.
Lorsque Napoléon signa l’armistice de Znaïm, ce fut donc à regret, en
présence d’obstacles qui l’empêchaient d’épuiser sa victoire. Tout
indique qu’à cette date, il ne considéra cette trêve que comme un arrêt
forcé. Il reconstitue à la hâte son armée, qui, composée en partie de
conscrits éprouvés par les dernières batailles, n’a plus la solidité des
troupes d’Austerlitz. Ce n’est plus leur élan qui a pu décider la
victoire à Wagram: l’artillerie a dû donner pour les soutenir. «J’ai
besoin de beaucoup d’artillerie, écrit-il du camp de Znaïm, le 12
juillet, à l’amiral Decrès. Faites relever à Boulogne, en Bretagne, à
Belle-Isle sur les côtes de l’Océan tous les canonniers de terre.
Désarmez quelques vaisseaux. Que cet ordre soit surtout exécuté sans
délai.» Toutes ses instructions à Jérôme, à Lefebvre, à Berthier
respirent le même désir fiévreux de s’organiser pour une campagne
décisive en Bohême.
La Russie allait définitivement obliger Napoléon à la paix: après
l’avoir pendant la guerre laissé, malgré l’alliance, à ses seules
forces, elle l’empêcha même d’en user pour écraser l’Autriche. Le 10
août 1809, Napoléon recevait à Schœnbrunn une lettre de Caulaincourt qui
lui apportait de Russie des nouvelles menaçantes. Malgré la complicité
des généraux russes et autrichiens, les Polonais avaient continué la
conquête de la Galicie. Gêné par les Russes à Sandomir, Poniatowski
avait reporté ses forces sur la rive gauche de la Vistule et pris
Cracovie, la ville sainte des patriotes, pour objectif. Souvarow l’y
suivit et prétendit au nom du tsar la lui fermer. Le 15 juillet,
Poniatowski entrait pourtant à Cracovie au nom de l’Empereur des
Français, mais au risque de collisions sanglantes: il dut se résigner à
l’occuper en commun avec ces étranges alliés. Il était clair que les
généraux russes avaient reçu l’ordre formel de s’opposer à
l’émancipation de la Galicie. L’opinion à Pétersbourg se prononçait de
plus en plus vivement dans le même sens. Elle accusait le tsar et son
ministre de sacrifier par imbécillité les conquêtes passées à des rêves
chimériques d’avenir. Et le tsar d’un ton menaçant disait à
Caulaincourt: «Je veux _être tranquillisé_.» Une note rédigée par
Roumantsoff, le 26 juillet 1809, mit Napoléon en demeure de choisir
entre les Polonais et la Russie.
Comment, sans la paix, arrêter désormais l’élan des Polonais, et
poursuivre une guerre où la France serait obligée peut-être de les
trahir, si elle ne voulait avoir la Russie à combattre? Si la Russie et
la Prusse sans doute à sa suite se déclaraient pour l’Autriche, comment
les écraser? Napoléon a beau s’irriter contre les journaux français qui
montrent la Prusse et la Russie hostiles, prêtes à nous déclarer la
guerre. Il fait emprisonner les journalistes. Il lui faudrait pour
cacher la vérité plus de rigueur. Dans son entourage même on proclame
les intentions de la Russie et de quel poids elle pèse sur la conclusion
de la paix. C’est le 10 août 1809 que Napoléon a reçu de Pétersbourg
l’ultimatum que contenait la note russe; et c’est le même jour qu’après
avoir jusque-là fait à l’Empereur d’Autriche des réponses brutales, il
ouvre les conférences d’Altenburg et met son plénipotentiaire Champagny
en présence des diplomates autrichiens, Metternich et Nugent. Sans la
résistance des Tyroliens, et sans les fautes de Jérôme, il eût employé
le mois de juillet à poursuivre, à écraser l’archiduc à Prague. Sans
l’intervention de la Russie, il eût employé ce délai à ressaisir
l’occasion manquée.
Décidément sur les champs de bataille, comme dans les négociations, à
Znaïm comme à Erfurt, les mêmes causes concouraient à paralyser la
fortune de Napoléon et les efforts de son génie. Il n’est pas vaincu, il
ne recule pas; mais tous ses projets demeurent en suspens. L’Espagne
n’est point abattue, ni l’Autriche désarmée, encore moins réduite à
merci. Le partage de l’Orient avec la Russie, la conquête de l’Égypte et
de la Méditerranée orientale s’éloignent plus encore: à Tilsitt en 1807,
l’Empereur parlait en vainqueur. Et le moment approche où le tsar, au
début de 1810, osera prendre le ton, selon son propre aveu «d’un
supérieur à un inférieur».
Aux conférences d’Altenburg, la supériorité de la Russie allait se
dessiner plus encore qu’à l’entrevue d’Erfurt. En échange des services
qu’il lui avait rendus, Alexandre pouvait faire à Talleyrand l’honneur
de marier son neveu à une princesse souveraine, la duchesse de
Courlande. C’était le prix de ses confidences, et le salaire anticipé de
celles auxquelles dans sa retraite il se disposait encore. L’on
entendit, en retour, Napoléon dans les conférences pour la paix, se
plaindre de Champagny, son ministre des affaires étrangères, regretter
Talleyrand et s’écrier: «Tenez, si j’avais cet autre, je suis sûr que je
saurais déjà ce qu’ont les Autrichiens dans le ventre.»
Ce qu’ils avaient, nous le savons, par les instructions de l’Empereur
François à Metternich. Ces instructions respiraient le regret très vif
d’une paix forcément onéreuse, la crainte des conditions du vainqueur,
le désir surtout de _recommencer la lutte_, si la Russie venait à
l’aide. Et le souverain qui caressait cette dernière espérance dès le 30
juillet avait envoyé un appel suppliant à Pétersbourg. Dans l’attente
d’une réponse décisive, il recommandait à ses diplomates de se dérober
jusqu’à la fin d’août à tout entretien précis.
Or, il se trouvait que Napoléon donnait au même moment le même ordre à
Champagny. «Évitez surtout de paraître pressé.» Comme son adversaire, il
attendait également de Russie une réponse décisive. S’il avait renoncé à
la guerre, il ne pouvait sans consulter le tsar arrêter les termes de la
paix. Il s’empressa, dès le 12 août, de l’interroger. Dans les
négociations, en effet, comme pendant la campagne, la question de la
Galicie restait l’obstacle où l’alliance de Tilsitt risquait de se
briser: «L’honneur de la France serait compromis si elle abandonnait au
fer, au joug de l’Autriche, des hommes qui l’ont servi. Mais il faut
concilier ce devoir avec les intérêts de la Russie.» La situation
n’était pas facile à régler, entre les Polonais désireux d’ajouter la
Galicie à la Pologne déjà indépendante, au grand-duché de Varsovie,
justifiés par leurs efforts à réclamer cette revanche nationale, et les
Russes résolus à l’empêcher de toutes leurs forces.
Pris entre ses alliés, Napoléon alors a imaginé un biais, un partage
inégal, les quatre cinquièmes de la Galicie aux Polonais, le reste, un
million d’habitants, et l’importante ville de Lemberg aux Russes. Son
premier soin a été de présenter au tsar ce compromis par l’intermédiaire
de Caulaincourt, chargé de lui en faire apprécier les avantages. Après
sa conduite pendant la guerre, et son attitude de neutralité plutôt
hostile, Alexandre Ier ne reconnaîtrait-il pas la bonne grâce de son
allié, et le profit d’une conquête inespérée? Et si, prenant les choses
de plus haut, il ajoutait à cette nouvelle acquisition les provinces
enlevées à la Turquie et à la Suède depuis 1807, ne devait-il pas avouer
que l’alliance de Tilsitt lui avait rapporté le meilleur lot? L’Empereur
espérait que pour la conserver le tsar se résignerait à l’extension du
duché de Varsovie. Avant de formuler ses conditions à l’Autriche, il lui
importait de savoir réglée cette question épineuse.
Jusqu’au 12 septembre 1809, Napoléon resta dans l’attente. Le 1er
septembre il reçut une lettre du tsar par son aide de camp
Tchernitcheff, peu rassurante. Avec une insistance émue, et dans des
termes très amicaux, mais très fermes, Alexandre refusait tout
agrandissement aux Polonais. Il est vrai qu’en même temps il invitait
l’Autriche à ne pas compter sur son concours. Mais François II et ses
ministres avaient pénétré le secret du désaccord que la question de
Pologne jetait entre les alliés de Tilsitt, et pour les brouiller, ils
offraient la Galicie à la France, la pressaient de l’accepter.
L’embarras de Napoléon était extrême: le 9 septembre il s’accrut par
l’arrivée à Schœnbrunn d’un aide de camp de François II, le comte Bubna,
envoyé par son maître pour hâter la paix au prix de la Galicie. Un
instant, l’Empereur, fatigué de son alliance avec la Russie, eut l’idée
de rendre à l’Autriche toutes ses conquêtes, la Pologne même, si
l’Empereur d’Autriche consentait à abdiquer en faveur de son frère, le
grand-duc de Würzburg, son client fidèle. De Vienne et de Dresde, avec
deux princes vassaux, comme le roi de Saxe et cet archiduc, Napoléon
eût, sans réunir Varsovie et Cracovie, placé à l’avant-garde de son
empire, à la tête des Polonais des lieutenants intéressés à sa grandeur.
La paix de Vienne eût achevé l’œuvre de Tilsitt. Il plaça François II
entre l’abdication et un ultimatum qui le privait de quatre millions de
sujets ou la guerre.
Tandis que Bubna portait le 10 septembre à la cour d’Autriche installée
à Dotis cette réponse, Napoléon était enfin fixé sur les conditions de
la Russie; après un mois d’entretiens stériles, Caulaincourt, le 28
août, avait obtenu le consentement du tsar au partage de la Galicie. Ce
partage, cependant, Alexandre ne l’entendait pas comme la France: un
district au grand-duché de Varsovie seulement, et toute la province avec
cette réserve pour lui. Napoléon passa outre: satisfait d’avoir emporté
le principe du partage même, il consentit par une dernière concession à
ne réclamer à l’Autriche que la moitié de la Galicie, mais réduisit
d’autant la part de la Russie. Le 15 septembre, considérant la question
comme réglée, il fixa définitivement ses conditions à l’Autriche et
donna l’ordre à Champagny de conclure le plus tôt possible. «Je voudrais
bien vite m’en retourner à Paris.»
François II le retint à Vienne encore un mois. «Je ne vois, avait dit
Metternich à son maître au début de la négociation d’Altenburg, le moyen
de céder en aucun cas Trieste, ni le littoral.» «Ce serait la ruine de
mes États», répondait François II. Des cessions que réclama Napoléon,
celle justement à laquelle il tenait le plus, c’était celle-là. «Il me
faut, déclarait-il à Bubna, l’Illyrie pour faire un chemin d’Italie en
Dalmatie qui conduise les armées françaises en Orient.» La paix de
Vienne n’avait de valeur à ses yeux que si elle prolongeait, dans le
même sens, vers la Turquie, le traité de Presbourg; si, de l’Adriatique
devenue définitivement un lac français, elle installait sa puissance aux
portes de l’Empire ottoman. Il n’aurait pas fait la guerre à l’Autriche
pour ce seul avantage. Mais, la tenant vaincue à ses pieds, il entendit
relier cette nouvelle paix à la chaîne que depuis ses premières
victoires, patiemment il forgeait pour rattacher Paris à Athènes et à
Brindisi. Nulle puissance au monde, nul obstacle ne l’en détourneraient.
Metternich s’efforça pour l’arrêter de lui offrir une part plus grande
de la Galicie. Ils veulent «jeter une pomme de discorde entre les Russes
et moi», dit Napoléon, et il rompit les conférences d’Altenburg. Au
négociateur de Presbourg, à Liechtenstein renvoyé alors le 30 septembre
à Vienne pour traiter directement avec lui, il abandonna encore, pour
avoir l’Illyrie, une nouvelle partie de la Galicie, les salines
précieuses de Wielicka. C’était le terme extrême de ces concessions.
Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1809, la paix de Vienne était signée.
Ce traité rapportait plus à Napoléon que l’armistice de Znaïm ne lui
laissait d’abord espérer. Sa diplomatie à la fin de la guerre avait donc
égalé les prodiges que son génie militaire avait au début déployés.
Entouré d’intrigues ou mal servi, trahi par son allié et par son
entourage, paralysé par des haines nationales, qui, la veille même de la
paix, armaient pour un assassinat le bras d’un enfant autrichien,
Frédéric Staps, Napoléon avait trouvé en lui seul des ressources et le
maintien de sa grandeur. Il poursuivait victorieusement son œuvre.
Lorsqu’un mois auparavant l’Empereur examinait avec Sébastiani les
moyens d’exécution de son entreprise orientale, de concert ils avaient
reconnu le danger de la conduire par terre, tant que l’Autriche par
Trieste et par la vallée de la Save garderait les moyens de couper au
centre même l’expédition et de l’enfermer dans les Balkans. Non
seulement elle en avait les moyens, mais l’intention. Elle avait armé
pour nous arrêter ou nous prendre de flanc. La paix de Vienne ruinait
ces espérances et ces calculs. Elle nous livrait les ports de Fiume et
de Trieste, et derrière, une bande de territoire étendue qui, des
confluents de la Save et de l’Unna s’étendait sur toute la Croatie et la
rive gauche de ce fleuve, la haute vallée de la Drave et Laybach.
Appuyée au sud sur la Dalmatie, à l’ouest sur l’Italie, l’Illyrie
française avait pour point d’appui, au nord, la Bavière agrandie de
toute la vallée de la Salza, entre Salzburg et Braunau, et remise en
possession du Tyrol. De Passau à Laybach, Karlstadt, Raguse, Cattaro et
Otrante, l’Empire français avec ses annexes de Bavière et de Naples
offrait désormais à l’Autriche et à la Turquie une ligne de défense et
d’attaque formidable.
C’était enfin par le désarmement de l’Autriche que Napoléon faisait de
ce traité une garantie décisive: il fallut que par des articles secrets
François II s’obligeât à réduire son armée à cent cinquante mille
hommes, promît une contribution de guerre de 85 millions qui de
longtemps l’empêchait, en paralysant ses finances gravement atteintes
par la guerre et la perte de ses ports, de reconstituer sa puissance
militaire. Ainsi était atteint le but que, sans guerre, Napoléon se
proposait en 1808. En lui résistant, pour l’obliger à se détourner de
l’Orient, l’Autriche l’avait rapproché de la Turquie, et s’était mise
hors d’état elle-même d’empêcher l’attaque qu’elle redoutait le plus.
«Concevant, écrivait en 1810 Metternich, ses moyens d’action avec un
sang-froid merveilleux, les employant avec une promptitude, une habileté
sans égale, Napoléon a fini par s’élever à un degré de puissance tel
qu’il peut bien mettre lui-même des bornes à son ambition, mais que
nulle puissance humaine ne saurait le faire avec des chances de succès
qu’on pût calculer d’avance.»
Lorsqu’il décernait au vainqueur ces éloges mérités, et faisait cet aveu
d’impuissance, le diplomate, que le 7 octobre 1809 François II avait
appelé à remplacer Stadion, reconnaissait ainsi la vanité des illusions
qu’il avait entretenues en 1808. Vanité que l’espérance d’être appuyé
«contre le plus grand des conquérants par le tsar conquérant comme lui».
Vanité surtout que d’avoir compté sur l’énergie des peuples: «Ils vivent
tous dans l’avenir. Napoléon seul agit dans le présent. Ce qu’on peut
attendre du sentiment national allemand, les vingt dernières années le
disent assez.» Il avait suffi de l’entêtement du roi de Prusse à rester
neutre pour contenir le patriotisme germanique. Et les coups que
l’Autriche avait reçus des Saxons et des Bavarois n’étaient pas les
moins rudes.
Cette nation espagnole enfin qui semblait s’armer pour le salut de
l’Europe pouvait-elle désormais offrir «autre chose qu’une diversion
partielle à peine capable de modifier les conditions de l’ensemble»?
Qu’avait-elle obtenu de sa résistance, tandis que l’Autriche occupait
l’Empereur et ses quatre cent mille hommes, que l’Angleterre lui venait
en aide et que la Russie se dérobait à l’alliance de Tilsitt? Au mois de
mars les généraux français avaient avec peine, mais avec succès repris
la conquête du Portugal. Soult était alors à Oporto, Victor vainqueur à
Mérida. Le cercle se fermait autour de Lisbonne pour interdire la
péninsule aux Anglais. Un instant Wellesley l’avait rompu ayant eu le
bonheur de surprendre le duc de Dalmatie pendant qu’il travaillait à
échanger son titre ducal contre une place meilleure, la royauté
portugaise. La rivalité de Soult et de Ney avait ensuite permis aux
Anglais de se rabattre vers le sud, de chasser Victor de la vallée du
Tage, et de menacer le roi Joseph jusque dans sa capitale. Mais le 29
juillet 1809 l’énergie du maréchal Victor dans les trois combats de
Talavera, l’arrivée de Soult à Plasencia, les victoires de Mortier et de
Joseph sur les armées de Cuerta et de Venegas (8 et 11 août 1809)
refoulaient l’ennemi en Portugal et en Andalousie. Malgré les
difficultés d’une guerre dispersée, malgré les rivalités et les
intrigues de ses lieutenants et l’impossibilité de renforcer ses armées
d’Espagne, Napoléon triomphait des Espagnols.
La paix de Vienne enfin lui permit d’avoir raison de l’insurrection
tyrolienne. Metternich, en déplorant la faiblesse des peuples allemands,
eût pu faire exception en faveur de ces braves montagnards dont la fière
énergie avait sauvé à Znaïm la dernière armée de l’Autriche. Certes,
ç’avait été là, du moins, une diversion précieuse de l’aveu du
vainqueur. Mais, sans doute, le ministre autrichien aimait mieux ne pas
rappeler ce service, après la façon dont son maître l’avait payé, une
simple amnistie et le conseil donné à André Hofer de se soumettre. Le
brave aubergiste refusa l’une et l’autre, et seul continua la lutte
contre Napoléon, avec succès d’abord, vainqueur du prince de Bavière à
Salzbourg (20 octobre 1809). Que pouvait-il contre quatre divisions
françaises cernant sous la conduite du prince Eugène son pays de toutes
parts, sinon s’enfuir indomptable dans la montagne où on le prit pour le
fusiller dans les vingt-quatre heures à Mantoue (25 février 1810)? Son
fier courage méritait de l’Autriche plus de gratitude que le monument
qu’elle a élevé plus tard à sa mémoire. Après avoir appelé les peuples à
son aide, François II les abandonnait; son ministre les méprisait. Ce
défaut de justice était de leur part un manque de clairvoyance. Vaincus,
ils s’exagéraient l’étendue de la puissance qui les avait frappés.
La paix de Vienne, en effet, malgré les avantages inespérés qu’elle
procurait à Napoléon, aux embarras d’où elle le tirait avec éclat,
n’avait pas en un jour et par miracle mis fin. Ne l’avouait-il pas à
Metternich, lorsqu’il lui disait en avril 1810: «J’étais perdu si, à la
reprise des hostilités, au mois de septembre, vous me battiez.» Il est
vrai qu’il s’était repris et corrigé: «tout au moins _très embarrassé_.»
Ce que, de son propre aveu, Napoléon redoutait pendant les conférences
d’Altenburg, c’était, si la guerre reprenait, un échec qui eût rallié la
Russie immédiatement à la cause de l’Autriche. «Si j’eusse été battu,
les Russes seraient tombés sur moi.» Et c’eût été peut-être un mal
irréparable: on comprend la hâte de l’Empereur à conclure la paix, dès
qu’il eut trouvé le remède dans un partage de la Galicie accepté par son
allié.
Il n’ignorait pas, cependant, que les conditions de ce partage devaient
déplaire au tsar. Quelques jours avant la conclusion il avait reçu de
lui cet avis: «Il faut que le Grand-Duché ait la petite partie, moi la
grande.» Il avait passé outre, et décidé justement le contraire. Les
Polonais avaient eu le «_gros lot_». La décision prise et le traité
signé, Napoléon ne négligea rien pour rassurer la Russie sur la portée
future de l’accroissement du Duché de Varsovie. Il lui offrit toutes les
garanties pour empêcher la propagande polonaise de se répandre en
Lithuanie. Ce qu’il laissait de la Pologne à l’Autriche, les trois
cinquièmes de son ancienne part, ce qu’il en donnait aux Russes,
n’était-il pas autant de preuves de ses bonnes intentions pour l’avenir?
«Non seulement, faisait-il dire à Pétersbourg le 20 octobre, je ne veux
point faire naître l’idée de la renaissance de la Pologne, si éloignée
de ma pensée, mais je suis disposé à concourir avec l’Empereur Alexandre
à tout ce qui pourra en effacer le souvenir dans le cœur de ses anciens
habitants. J’approuve que les mots de Pologne et de Polonais
disparaissent non seulement de toutes les transactions politiques, mais
même de l’histoire.» Une telle déclaration, au lendemain d’une grande
victoire diplomatique, fait saisir ce que cette victoire, aux yeux de
Napoléon, avait d’incomplet encore et de dangereux. Pour l’obliger à
cette promesse, il fallait que l’amitié du tsar fût à la fois douteuse
et importante. Elle était en tout cas fort exigeante puisqu’au mois de
décembre 1809 elle demanda davantage.
Au traité du 14 octobre qui leur rapportait «plus qu’ils n’avaient
gagné», Alexandre et ses ministres prétendirent en effet annexer une
convention particulière en huit articles. L’article 1er consistait dans
cette phrase que Caulaincourt accepta, mais que Napoléon ne voulut
jamais accepter: «Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.» Pour
comprendre l’importance de cette phrase, il faut se représenter les
desseins du tsar et les espérances de son ministre Roumantsoff. Depuis
qu’à Tilsitt les offres de Napoléon avaient entrouvert à la politique
russe les perspectives de Constantinople, elle s’était attachée avec
obstination à la poursuite de cette conquête éclatante. D’abord,
ç’avaient été des négociations de partage, qui avaient fort irrité le
tsar, lorsqu’il trouva son complice résolu à ne pas lui donner le Danube
avant d’avoir atteint l’Égypte, à lui refuser même Constantinople.
L’obstacle qu’il rencontrait fut tourné grâce aux embarras que
Talleyrand et l’Autriche opposèrent à Napoléon à son tour. La politique
russe avait suivi un autre chemin, depuis. Erfurt lui procura les
provinces danubiennes. Elle y engagea ses armées au lieu de les conduire
à son allié, avec l’espoir de les mener dans les Balkans pendant que
celui-ci était engagé au delà des Pyrénées et sur le Danube. Mais les
Turcs alors lui avaient résisté plus qu’elle ne le pensait. L’armée de
Koutousoff avait dû reculer devant Giurgewo et Braïla, elle n’avait pu
exécuter la marche prescrite par le tsar sur Constantinople (mai 1809).
De nouveaux efforts, dirigés par Bagration à la fin de l’année, n’eurent
d’autre résultat que la prise de quelques places fortes. La Russie, pour
avoir les mains libres, venait de signer avec la Suède un traité
avantageux qui lui cédait la Finlande (Friedriksham, septembre 1809).
Et, tout d’un coup, la Pologne se réveillait dans le grand-duché de
Varsovie, en Galicie, avec une armée nationale disciplinée par les
Français, victorieuse, impatiente de reconstituer l’unité de la patrie
morcelée. L’ennemi séculaire que depuis deux cents ans les Russes
avaient dû vaincre, avant de s’engager sur la route de Byzance, se
redressait au moment décisif où ils voyaient cette route ouverte; comme
par le passé, la menace était là sur leurs flancs, s’ils avançaient. En
vain, Napoléon leur promettait-il de retenir plutôt que de pousser les
Polonais, et offrait-il de ne pas encourager leur patriotisme vivace. Il
ne leur avait point promis Constantinople. Bien plus, ce qu’en 1810,
l’Empereur confiait à Metternich, que «toute idée de conquête au delà du
Danube serait une lésion de l’alliance», Alexandre le savait. Il
pressentait que son allié, son adversaire en ce cas, ne refuserait pas
et même solliciterait le concours des Polonais, si la Russie poussait
ses entreprises dans les Balkans, pour les arrêter. Le seul moyen qui
restât à la politique russe de garder la voie libre à ses desseins,
c’était de brouiller les Varsoviens et l’Empereur. La convention qu’elle
avait imaginé n’avait pas d’autre objet. Si Napoléon souscrivait à
l’article 1er et déclarait la Pologne pour jamais anéantie, pourrait-il
plus tard, lorsqu’il aurait besoin des Polonais, faire encore appel à
leur patriotisme? Il était lié aux ambitions de la Russie, le jour où il
rompait le lien qui attachait à lui la Pologne reconnaissante. S’il
trahissait ces espérances nationales, il se retirait les moyens de
combattre celles du tsar. Il pouvait être amené par un pareil engagement
même à combattre les Polonais, tandis que les Russes marcheraient en
sécurité vers Constantinople.
Ainsi, ce qu’à la fin de 1809 la paix de Vienne n’a pu régler à la
satisfaction des alliés de Tilsitt, c’est la question d’Orient, la ruine
de l’Empire ottoman. Un obstacle a disparu, celui que le génie de
Talleyrand avait opposé aux ambitions de son maître, l’Autriche.
L’Empire français accru de l’Illyrie, l’empire russe accru des
principautés danubiennes, enfermant la monarchie des Habsbourg comme
dans un étau, touchent de leur masse au nord et à l’est la Turquie. Si,
d’un double choc, elle eût été alors heurtée, affaiblie par la révolte
des Serbes, et les succès de Kara-Georges (1805-1806), par les
tentatives d’indépendance des pachas, Pasvan Oglou à Widdin, Ali de
Tebelen en Albanie, Djezzar-Pacha en Syrie, Méhémet-Ali en Égypte, elle
n’eût pas résisté. Ce qui la sauve encore, c’est en 1809 comme avant,
comme plus tard, l’impossibilité pour Napoléon et Alexandre à s’entendre
pour la partager. L’article 11 de la convention d’Erfurt est, pour le
Sultan, la plus forte garantie. «Les Hautes Parties s’engagent à
maintenir l’intégrité des possessions de l’empire ottoman, ne voulant ni
faire elles-mêmes, ni souffrir qu’il soit fait aucune entreprise contre
aucune partie de cet empire, sans qu’elles en soient préalablement
convenues.» Si les conquérants, infidèles à leur mutuel engagement qui
irrite leurs ambitions rivales, ont cependant cherché à satisfaire leur
convoitise par une action isolée, ils s’arrêtent, l’un et l’autre en
1809, paralysés dans leur effort par des énergies nationales dont la
résistance les inquiète et les surprend.
Contre Napoléon, l’Espagne est toujours debout. Pour se défendre, elle
livre à l’Angleterre la Méditerranée occidentale et ferme à son
adversaire les routes de l’Égypte et du Bosphore; contre Alexandre,
c’est maintenant la Pologne qui se lève. Pour se reconstituer, elle a
fait appel à Napoléon, et lui a donné toute la vallée de la Vistule,
fermant aux Russes, comme dans le passé, les routes du Danube et aussi
du Bosphore. Aux flancs des deux empires dont la puissance et les
appétits menacent la Turquie depuis 1807, depuis le jour où les chefs de
ces empires ont arrêté sa perte, les peuples d’Espagne ou de Pologne
dont la décadence semblait prochaine ou achevée trouvent dans leur
rancune la force de faire des blessures profondes, une double plaie que
l’Angleterre acharnée contre Napoléon, que Napoléon forcé de secourir
les Polonais et de leur donner la Galicie, enveniment et élargissent.
L’Empereur des Français apparaît alors à la fin de 1809 dans une
situation singulièrement contradictoire et dangereuse. Si, dans ses
desseins sur l’Orient, dont l’alliance avec la Russie demeure une
condition nécessaire, il se sent gêné, arrêté par les revendications du
peuple espagnol, appuyées par l’Angleterre, à son tour, il ne peut
démentir les espérances du peuple polonais. Par là, au risque de faire
du tsar son ennemi, oppresseur des nations et leur vengeur à la fois, il
enchaîne son action contre les Turcs. Il a senti lui-même la fausseté et
les dangers de cette situation: «Je n’ai pas voulu l’agrandissement du
grand-duché de Varsovie, mais je n’ai pu ôter aux Polonais ce qu’ils
avaient conquis. Si la Russie n’avait pas attendu mon entrée à Vienne
pour mettre son armée en mouvement, elle aurait occupé la Galicie et le
duché de Varsovie ne l’aurait pas eue. Cela entrait dans ma politique
comme dans mon plan de campagne.» Loin de vouloir annuler les partages
de 1772, il eût préféré accroître la part des Russes. Mais il ne
dépendait pas de lui, héritier de la Révolution française, qu’elle n’eût
éveillé au cœur des Polonais de grandes espérances, et qu’impuissante
d’abord à les soutenir, la France ne les eût, en débordant sur l’Europe,
reformées et encouragées. Napoléon avait tout fait depuis 1806 pour les
contenir: la Russie lui demandait en 1809 de les détruire, au besoin par
la force. C’est alors qu’on l’entend s’écrier devant Kourakin,
l’ambassadeur du tsar, en 1810: «L’affaire de Pologne est la honte de la
France: par amitié pour l’Empereur de Russie, j’ai passé par-dessus
cette tache, mais je ne veux pas qu’elle me devienne personnelle en la
sanctionnant d’une manière qui indignerait la France. Le sang français
ne coulera pas pour la Pologne; sa cause n’est plus celle de la France,
mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation: ce serait par
trop m’avilir que d’en prendre l’engagement.» Lui demander d’obliger la
France à renouveler la grande injustice de 1772, c’est le contraindre à
l’impossible.
Tandis que, par une nouvelle étape où son génie s’est montré supérieur à
tous les obstacles, la paix de Vienne le rapproche encore de l’Orient,
le système sur lequel il pouvait compter pour ajouter cette conquête
décisive à la conquête de l’Europe, lui manque tout à coup. La politique
des partages qui l’a si longtemps servi a paru inapplicable à l’empire
ottoman, par la difficulté d’y trouver des parts équivalentes à toutes
les convoitises. Et voici qu’en 1810, non seulement les procédés, mais
le principe de cette politique, dans les lieux mêmes où elle s’est
formée, devient pour Napoléon un embarras et une entrave. Au long
conflit qu’il a engagé avec l’Angleterre et dans lequel l’Angleterre
rallie les nations contre lui, vient s’ajouter la menace d’un conflit
avec la Russie, s’il ne lui livre le seul peuple que les Français et son
propre intérêt ne lui permettent pas de sacrifier.